La France et l’Europe

La France occupant une position importante en Europe, elle participe à toutes les politiques de l’Union européenne et tous les domaines de l’action publique française intègrent une dimension européenne. L’Europe détient donc, logiquement, une place importante dans le débat public en France.

Une position prépondérante au cœur de l’Europe

La France possède le territoire le plus étendu et la démographie la plus dynamique de l’UE. Son économie, en deuxième position (derrière l’Allemagne et devant le Royaume-Uni), se caractérise par un secteur tertiaire plus développé, une industrie plus concentrée et un secteur agricole plus éclaté que ceux de ses voisins.

Le territoire le plus étendu de l’ensemble de l’Union

Avec une superficie de plus de 550 000 km² pour le seul territoire métropolitain, auxquels s’ajoutent les 120 000 km² des départements et territoires d’outre-mer, la France est le plus vaste pays de l’UE. Avec trois façades maritimes et des frontières terrestres avec huit pays européens (en comptant Andorre et Monaco), la France occupe une position géographique centrale en Europe occidentale, à la croisée des échanges humains et commerciaux. Cette position en a fait fréquemment un champ de bataille lors des nombreux conflits qui ont traversé l’Europe au cours des siècles, ce qui a contribué à son engagement en faveur de l’unité européenne.

Une démographie plus dynamique

En termes démographiques, la France arrive en deuxième position avec 67 millions d’habitants, derrière l’Allemagne (82 millions) et avant le Royaume-Uni (65 millions). Cependant la démographie française est l’une des plus dynamiques de l’UE, tandis que le solde naturel en Allemagne est négatif. Sauf répétition de l’afflux massif de plus de un million de réfugiés qu’a connu l’Allemagne en 2015-2016, la France pourrait ainsi compter plus d’habitants que l’Allemagne en 2045 (chiffres Insee).

Un secteur tertiaire particulièrement développé

Le secteur tertiaire occupe plus de 75% de la population active et contribue à près de 80% de la valeur ajoutée produite en France (données Insee), contre deux tiers de la population active et 75% du PIB européen (chiffres Eurostat).
Le modèle économique français fait une place importante aux services publics – l’administration publique, l’enseignement, la santé et l’action sociale occupant près d’un tiers de la population active. Les entreprises du secteur industriel ont en outre tendance à externaliser certaines fonctions (conseil, comptabilité, services de soutien…), de sorte que les services aux entreprises représentent la moitié du chiffre d’affaires du secteur des services marchands non financiers.
Le tourisme génère plus de 7% du PIB. Grâce à son patrimoine culturel et historique comme à ses sites naturels, la France est en effet le pays qui accueille le plus de touristes au monde, avec près de 90 millions de visiteurs en 2017.
Le secteur financier représente, quant à lui, pas moins de 4,6% du PIB. Le secteur bancaire arrive en troisième position en Europe avec 380 000 emplois, derrière l’Allemagne (675 000) et le Royaume-Uni (440 000). Le Brexit devrait cependant se traduire par un affaiblissement de la place de Londres au profit d’autres centres financiers, Paris ayant pour atout d’être le siège de l’Autorité européenne des marchés financiers et, à compter du retrait britannique, de celui de l’Autorité bancaire européenne.
Avec 2,2% de son PIB consacrés à la recherche et au développement, la France se situe au-dessus de la moyenne européenne de 2%, mais derrière les pays scandinaves, l’Allemagne, l’Autriche et la Belgique. En termes de dépôts de brevets, elle occupe cependant la deuxième position derrière l’Allemagne (données Insee).

Un tissu industriel moins dense qu’en Allemagne et en Italie

La France est la troisième puissance industrielle européenne après l’Allemagne et l’Italie. Elle subit une désindustrialisation progressive, l’industrie ne représentant plus que 12% du PIB et n’employant que 2,7 millions de personnes (Insee). Tandis qu’en Allemagne et en Italie, du fait d’une unification tardive, prédominent des entreprises de taille intermédiaire fortement tournées vers l’exportation (le Mittelstand allemand), le centralisme français a conduit à une concentration de l’industrie autour de grands groupes (74 entreprises générant la moitié du chiffre d’affaires industriel) privilégiant le développement international par le biais d’investissements à l’étranger.
En termes sectoriels, l’industrie française se caractérise par la prédominance des secteurs chimie-pharmacie-minéraux, agroalimentaire et métallurgie, tandis que les autres puissances industrielles européennes sont davantage développées dans la production de biens de consommation non alimentaires (meubles, bijouterie, jouets, sport, électronique…), et que l’Allemagne domine les secteurs de l’automobile et des machines-outils. L’Europe occupe aujourd’hui la première place du marché mondial de l’aéronautique grâce à une industrie d’excellence fortement intégrée, notamment entre la France et l’Allemagne dans le cadre du groupe Airbus. Il faut enfin noter la place particulière dévolue en France à l’industrie de défense qui en fait le premier exportateur d’armement au sein de l’UE et le quatrième au niveau mondial.

Le premier producteur agricole de l’UE

L’agriculture et la pêche n’emploient que 2,7% de la population active française et ne représentent que 1,6% du PIB mais, grâce à sa superficie et à un climat favorable, la France est le premier producteur agricole de l’UE et le septième au niveau mondial. Au sein de l’UE, elle est le premier producteur de céréales (ce qui en fait le “grenier à blé” de l’Europe occidentale) et de viande bovine, le deuxième producteur de vin (derrière l’Italie) et de lait (derrière l’Allemagne). Cependant la France se caractérise aussi par un relatif éclatement de sa production agricole, répartie en 450 000 exploitations occupant 855 000 personnes et ayant une surface moyenne inférieure à celle des exploitations du Royaume-Uni ou de l’Allemagne.
La France possède le deuxième domaine maritime (la “zone économique exclusive”) au monde, après les États-Unis, et la première flotte de pêche d’Europe, mais 25% du poisson capturé provenant des eaux internationales ou des eaux de pays tiers en vertu d’accords de pêche, la France a des taux de capture inférieurs à ceux de l’Espagne, du Danemark et du Royaume-Uni.
 

Un rôle déterminant lors des étapes clés de la construction européenne

Du fait de la place qu’elle occupe en Europe, la France a joué un rôle déterminant à toutes les étapes de sa construction. L’architecture de la CECA, puis celles de la CEE et de l’UE reflètent ainsi largement une vision française de l’Europe, explicitée dès 1950 dans la déclaration Schuman qui donna l’impulsion décisive au projet européen. Pour autant, cette vision n’est pas exempte d’ambiguïtés ni d’hésitations, et la France a par la suite pu tour à tour être un moteur ou un frein de la construction européenne.

Construire l’Europe pour y ancrer la puissance allemande renaissante

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la politique européenne de la France visait avant tout à encadrer le relèvement économique, politique et militaire de l’Allemagne qui était soutenu activement par les États-Unis, afin de faire barrage aux ambitions de l’Union soviétique en Europe. Cette politique devait en outre composer avec des objectifs parfois contradictoires : stimuler l’économie française grâce aux aides du plan Marshall et à l’accès à de nouveaux marchés d’exportation, tout en protégeant une industrie nationale encore en phase de reconstruction ; approfondir la coopération économique et industrielle avec ses voisins européens, tout en préservant des relations privilégiées avec ses colonies ; faire émerger une défense européenne, tout en continuant à revendiquer à titre national un rôle de grande puissance au Conseil de sécurité de l’ONU.
La portée politique des premières tentatives d’organisation de l’Europe – en 1948, l’Organisation européenne de coopération économique (ancêtre de l’OCDE) est chargée de mettre en œuvre le plan Marshall, ou en 1949 le Conseil de l’Europe – fut limitée à l’instigation de Londres. La France proposa une approche complètement nouvelle avec la déclaration prononcée par Robert Schuman le 9 mai 1950, véritable acte de naissance de l’unité européenne. La Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) qui en découla permit d’ancrer solidement l’Allemagne au sein d’une organisation européenne intégrée mettant en commun les matériaux stratégiques que sont le charbon et l’acier.

L’échec de la CED, révélateur d’une certaine ambivalence française à l’égard de l’Europe

En 1952, la France suggère de franchir une étape supplémentaire en instituant une Communauté européenne de défense (CED). Accepté par la plupart des États occidentaux, ce projet suscite de vifs débats en France et l’Assemblée nationale le rejette le 30 août 1954. Cet épisode a eu des conséquences importantes sur les débats européens jusqu’à nos jours. En 1955, il amène à intégrer l’Allemagne dans l’OTAN et dans l’Union de l’Europe occidentale (UEO), de sorte que toutes les tentatives ultérieures de relance d’une Europe de la défense furent freinées par le primat accordé à l’OTAN. Du point de vue de la politique intérieure française, la mise en échec de la CED par une opposition convergente des communistes, des gaullistes et d’une partie des socialistes a démontré que le projet européen ne bénéficiait pas d’un soutien inconditionnel, constat qui sera renouvelé bien plus tard lors des difficiles débats sur le traité de Maastricht en 1992 et plus encore sur le projet de traité constitutionnel en 2005.

La vision intergouvernementale de l’Europe du général de Gaulle

Le but premier d’encadrement de la puissance allemande ayant été atteint par la participation de l’Allemagne à la CECA et à l’OTAN, la politique européenne de la France tend par la suite, notamment sous l’impulsion du général de Gaulle, vers d’autres objectifs économiques et politiques. Après le fiasco de l’expédition de Suez en 1956, le général de Gaulle voit ainsi la création de la CEE, en 1957, comme un moyen de porter sur la scène internationale une voix distincte de celle des États-Unis – vision peu partagée par les autres États membres.
Ainsi le projet d’“Union des États” partageant une politique étrangère et de défense commune présenté par la France en 1961 (aussi appelé “plan Fouchet”) se heurta à l’opposition de plusieurs États membres ne partageant pas la vision française, et n’est remplacé à partir de 1970 que par une modeste “coopération politique européenne”. De même, l’Europe devant permettre, pour le général de Gaulle, de préserver une certaine autonomie vis-à-vis des États-Unis, il mit de manière répétée son veto à l’adhésion du Royaume-Uni, perçu comme trop proche de Washington.
C’est aussi à la demande de la France qu’est intégrée dans le traité CEE une politique agricole commune (PAC) qui doit tempérer les effets de l’ouverture commerciale afin d’assurer un niveau de revenu minimum aux agriculteurs et de garantir l’autonomie alimentaire de l’Europe. Afin d’obtenir que les intérêts économiques importants de la France, y compris sur l’agriculture, ne puissent être remis en question, le général de Gaulle n’hésita pas à déclencher une crise institutionnelle majeure en suspendant, de juin 1965 à janvier 1966, la participation de la France aux réunions du Conseil des ministres de la CEE. Cette politique dite “de la chaise vide” prend fin avec le “compromis de Luxembourg” et le maintien du vote à l’unanimité, qui perdura pendant plusieurs décennies avant l’adoption du vote à la majorité qualifiée.

Le rôle moteur du couple franco-allemand

S’inscrivant dans la relance européenne amorcée par le président Pompidou (qui a notamment permis en 1973 l’élargissement au Royaume-Uni, à l’Irlande et au Danemark), Valéry Giscard d’Estaing puis François Mitterrand, grâce à une relation très forte avec leurs homologues allemands respectifs, Helmut Schmidt et Helmut Kohl, réalisent une synthèse des visions française et allemande de la construction européenne qui permet des avancées majeures.
Le président Valéry Giscard d’Estaing instaure à partir de 1974 les Conseils européens, qui réunissent les chefs d’État et de gouvernement pour une concertation régulière permettant de se saisir des problèmes n’ayant pas été résolus au niveau des ministres, d’envisager les étapes à venir de la construction européenne et d’évoquer les questions internationales. Avec le chancelier Helmut Schmidt, la décision est également prise en 1976 d’élire les députés européens au suffrage universel à partir de 1979, et c’est encore à la suite d’une initiative franco-allemande présentée en 1978 qu’est créé le système monétaire européen l’année suivante.
En s’appuyant sur la relation franco-allemande et sur la Commission présidée par Jacques Delors de 1985 à 1994, le président Mitterrand peut faire progresser l’Europe, notamment avec l’adoption de l’accord de Schengen en 1985, puis celle de l’Acte unique en 1986 et enfin celle du traité de Maastricht en 1992. La réunification allemande après la chute du mur de Berlin, en 1989, en ce qu’elle accroît significativement le poids de l’Allemagne en Europe et restaure sa pleine souveraineté (avec la fin de l’occupation du territoire allemand par les forces militaires américaines, britanniques et françaises), repose en effet la question de l’ancrage de la puissance allemande dans les structures européennes. Comme lors de l’élaboration de la CECA, la France joue un rôle essentiel dans la définition de cet ancrage dans le cadre du traité de Maastricht avec l’adoption de la monnaie unique, l’instauration de la politique extérieure et de sécurité commune (PESC) et l’approfondissement de la coopération en matière de justice et d’affaires intérieures (JAI).
 

Une contribution active à des politiques communes, aux retombées économiques significatives

La France occupant une place prépondérante en Europe tant d’un point de vue géographique qu’économique, elle contribue activement à l’ensemble des politiques de l’UE dont elle est aussi l’un des principaux bénéficiaires.

La France, contributeur et bénéficiaire du budget de l’UE

Le financement du budget de l’Union européenne, d’un montant de 148,2 milliards d’euros (Md€) en 2019, est assuré à hauteur de 14% par la France, deuxième contributeur derrière l’Allemagne et avant l’Italie.

En dépit d’un taux de retour en baisse, du fait notamment de l’élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale, la France est le troisième bénéficiaire en volume des dépenses de l’UE, derrière l’Espagne et l’Italie. En 2017, les montants reçus par la France, dont les deux tiers dans le cadre de la politique agricole commune (PAC), se sont élevés à 13,5 Md€, dont 9,2 milliards pour la PAC. Cependant, en termes de retour par habitant, la France n’était que le 25ᵉ bénéficiaire en 2016, le Luxembourg en étant, selon ce critère, le premier (dépenses administratives incluses).

En 2017, la France a versé environ 16,25 Md€ au budget européen et en a reçu 13,5 Md€. Elle en est ainsi le deuxième contributeur net, derrière l’Allemagne et devant la Suède, les Pays-Bas, le Danemark, le Royaume-Uni, l’Autriche, l’Italie et la Finlande, par ordre décroissant de leur contribution nette rapportée à leur revenu national brut (RNB).

Cette vision comptable mérite cependant d’être relativisée du fait de dépenses impossibles à répartir entre États membres, comme celles afférentes aux politiques externes qui ne peuvent par définition être rattachées à un État membre en particulier, ainsi que des externalités engendrées pour d’autres États membres par les dépenses réalisées dans un État membre donné (comme les dépenses d’infrastructures de transport effectuées dans un pays de transit et bénéficiant aussi aux pays voisins), ou encore des bénéfices non chiffrables de façon comptable découlant de l’appartenance à l’Union européenne et au marché unique.

Les retombées économiques du marché unique et de la zone euro

L’appartenance au marché unique a indubitablement eu des retombées économiques positives – bien que difficilement quantifiables – pour la France. L’économie française se trouvant au cœur des échanges en Europe, elle a pu bénéficier pleinement de l’instauration des quatre libertés qui sont à la base du Marché unique : libre circulation des biens (60% de ses exportations et de ses importations se faisant avec les autres pays de l’UE), libre circulation des services (80% de son PNB), libre circulation des capitaux (favorable au développement des grands groupes industriels et bancaires qui occupent une place prépondérante dans l’économie française), et libre circulation des personnes (la France ayant la deuxième population de l’UE). Certaines études ont ainsi évalué que, au cours des deux premières décennies de son appartenance au marché unique, la France a bénéficié d’un surcroît de croissance de 2% et d’une amélioration de 1,5% de l’emploi (F. Ilzkovitz et al., “Steps towards a deeper economic integration: the Internal Market in the 21st century. A contribution to the Single Market Review”, European Commission Economic Papers, n° 271, 2007).

La création de la monnaie unique et de la zone euro – qui regroupe en 2019 19 États représentant 75% de l’économie de l’Union européenne – a renforcé l’efficacité du marché intérieur en permettant une meilleure comparaison des prix, en supprimant les frais de change et les fluctuations entre les monnaies des pays participants. L’Union économique et monétaire a également permis aux pays participants de bénéficier d’une inflation maîtrisée et de taux d’intérêt plus bas, deux points significatifs pour la France qui a connu des taux d’inflation supérieurs à 10% au cours des années 1970 et 1980, et dont la dette publique de presque 100% du PIB pèse sur ses finances publiques. La résilience de la zone euro face aux chocs a été renforcée par la mise en place d’un mécanisme permanent de gestion de crise, le MES (mécanisme européen de stabilité), mais aussi des principaux éléments d’une Union bancaire (mécanismes de supervision et de résolution uniques), particulièrement importante pour la France compte tenu de la taille de ses établissements financiers.

En complément du Marché unique et de la zone euro, le “plan Juncker” mis en place en 2015 – avec le Fonds européen pour les investissements stratégique (FEIS géré par la BEI) – a permis le financement d’une quinzaine de projets en France pour un montant de 7 Md€, notamment dans les domaines du très haut débit et de la transition énergétique. Du fait de son expertise particulière dans les domaines aérospatial et nucléaire, la France bénéficie en outre de plus de la moitié des financements européens alloués aux grands projets d’infrastructures que sont Galileo, Egnos et ITER.

La zone Schengen créée à l’instigation de la France et de l’Allemagne

La France a un intérêt particulier à l’allègement des contrôles aux frontières intérieures du Marché commun. En effet, du fait de sa situation géographique, une part importante du commerce français avec le reste de l’UE traverse les frontières terrestres avec la Belgique, le Luxembourg, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, et une part importante du commerce entre ces pays transite également par le territoire français. C’est à la suite d’une grève du zèle des douaniers français et italiens suscitant des blocages routiers par les chauffeurs de poids lourds que Jacques Delors, alors président de la Commission européenne, inscrivit en 1985 dans son Livre blanc sur le marché intérieur l’objectif de l’élimination des frontières physiques et que, parallèlement, la France, l’Allemagne et les pays du Benelux décidèrent de signer l’accord de Schengen supprimant les contrôles à leurs frontières. En 2019, l’espace Schengen couvre 22 États membres de l’UE et quatre États associés membres de l’AELE (Norvège, Islande, Suisse, Liechtenstein).

Par ailleurs, la France étant l’État de l’Union qui accueille le plus de touristes et qui dispose en outre du réseau diplomatique et consulaire le plus étendu, elle délivre un grand nombre de visas de court séjour Schengen permettant aux citoyens non européens d’entrer et de circuler dans l’ensemble de l’espace. En 2018, les autorités françaises en ont ainsi délivré plus de 3,3 millions. À l’inverse, en application du règlement de Dublin qui donne au pays de première entrée la responsabilité de l’examen des demandes d’asile, la France est moins sollicitée dans ce domaine que des pays plus directement exposés – car situés aux frontières extérieures de l’UE – tels que l’Espagne, Malte ou l’Italie. Le corollaire de la suppression des contrôles aux frontières intérieures est un renforcement de la coopération policière et judiciaire dans laquelle les services français s’investissent activement, notamment sous la forme d’échanges d’informations au travers de la base de données SIS II (Système d’information Schengen), localisée à Strasbourg, ou encore dans le cadre d’Europol, Eurojust, et du mandat d’arrêt européen.
 

Vers un renouvellement du rôle européen de la France

La perte d’influence après l’élargissement, le référendum de 2005 et la crise économique

La réunification allemande et l’élargissement à dix nouveaux États en 2004 ont dilué le poids de la France dans les institutions européennes et se sont traduits par un déplacement vers l’est du centre de gravité de l’UE. Sur le plan géographique, le centre de la CEE à Douze – qui se situait encore en France à Saint-André-le-Coq (Puy-de-Dôme) en 1987 –, se trouve en 2019, pour l’UE à 28, en Allemagne dans la commune bavaroise de Westerngrund. Après la réunification, la France a dû renoncer en 2000, dans le cadre du traité de Nice, à la parité avec l’Allemagne : elle a désormais moins de sièges au Parlement européen et moins de poids dans les votes au Conseil du fait de l’introduction d’un critère démographique, confirmé et généralisé par le traité de Lisbonne. La multiplication des langues officielles de l’UE, au nombre de 24 depuis l’adhésion de la Croatie en 2013, contribue à la généralisation de l’anglais comme langue de travail et à la marginalisation du français. En 2014, selon le ministère de la culture et de la communication, seulement 5% des textes de la Commission européenne étaient rédigés en français contre 40% en 1997.

Alors que c’était en large partie sous l’impulsion de la France qu’avait été élaboré en 2002-2003 le projet de traité constitutionnel dans le cadre de la Convention présidée par Valéry Giscard d’Estaing, le résultat négatif au référendum du 29 mai 2005 a entamé la capacité de la France à formuler de nouvelles propositions pour l’avenir de l’Union. Qui plus est, depuis la crise financière de 2007 et celle de la zone euro qui a suivi, l’influence de la France s’est trouvée fragilisée sur les plans politique, économique et social, tout en s’accompagnant d’une montée de l’euroscepticisme : la défiance des Français vis-à-vis de l’Union européenne s’est ainsi accrue, selon les Eurobaromètres, de 25 points entre 2008 et 2016.

Un couple franco-allemand moins influent depuis les années 1990

Après l’ère Mitterrand-Kohl, la France et l’Allemagne ont eu plus de difficultés à proposer une vision commune de l’Europe qui emporte l’adhésion de leurs partenaires européens. Ainsi les propositions allemandes de renforcement des institutions formulées en 1994 (document Schaüble-Lamers) et en 2000 (discours de Joschka Fischer devant l’université Humboldt de Berlin) eurent peu d’écho en France. Si la France et l’Allemagne se sont trouvées unies en 2003 contre la guerre en Irak, elles n’ont pas réussi à convaincre les autres États membres : seuls la Belgique et le Luxembourg avaient rallié la position franco-allemande, tandis qu’un bloc atlantiste s’était formé autour du Royaume-Uni, de l’Italie et de l’Espagne auquel s’étaient joints les pays d’Europe de l’Est sur le point de rejoindre l’UE.

Plus récemment, la France et l’Allemagne ont eu du mal à formuler des propositions communes pour le nécessaire renforcement de la zone euro, la France mettant l’accent sur la mise en place d’un budget de la zone euro à même d’absorber les chocs macroéconomiques, et l’Allemagne insistant avant toute chose sur une réduction des risques passant par un renforcement des règles budgétaires. De même, en 2015, Paris et Berlin ont réagi de manière non coordonnée à la crise des réfugiés, la chancelière Merkel décidant unilatéralement de suspendre l’application du règlement de Dublin et d’examiner les demandes d’asiles déposées en Allemagne, même pour les personnes entrées dans l’UE par un autre pays.
Outre la difficulté de formuler de nouvelles propositions communes pour l’avenir de l’Europe, la capacité d’entraînement du couple franco-allemand est enfin amoindrie par la baisse relative de son poids dans une Europe élargie, la part des députés français et allemands au Parlement européen passant de plus de 50% en 1957 à encore près de 40% en 1979 et 22,6% aujourd’hui.

Un possible renouvellement du rôle de la France dans la construction européenne

Dans un contexte marqué par le Brexit et par une montée de l’euroscepticisme en Europe, l’élection en 2017 d’Emmanuel Macron sur un programme ouvertement pro-européen augure d’un possible renouvellement du rôle de la France dans la construction européenne. Dans ses interventions sur l’Europe, notamment à Athènes le 7 septembre 2017 et à la Sorbonne le 26 septembre 2017, le président français a souligné la nécessité d’une “Europe de la souveraineté” et d’une Europe qui, dans un monde plus incertain, protège ses valeurs de liberté, de respect des droits de l’homme, de justice, d’économie de marché et de justice sociale.

Malgré la montée du parti eurosceptique AfD, l’élection allemande de septembre 2017 a, pour sa part, confirmé une majorité pro-européenne CDU-SPD. Le couple franco-allemand ne saurait être un directoire, mais il est une condition nécessaire et il peut être un catalyseur, la France assurant un rôle de médiateur entre le Nord et le Sud, et l’Allemagne entre l’Est et l’Ouest. Pour cela, il doit s’articuler avec d’autres formats, comme par exemple le triangle de Weimar, forum de dialogue et de coopération entre la France, l’Allemagne et la Pologne créé en 1991, ou encore le quatuor formé avec l’Italie et l’Espagne lors du mini-sommet de Versailles en mars 2017 pour réfléchir aux moyens de rendre l’Europe plus efficace et plus concrète aux yeux des citoyens. La France doit aussi s’accommoder d’un fonctionnement de l’UE fondé sur le compromis et le partage du pouvoir, ainsi que d’un projet européen correspondant aux intérêts communs des États membres au lieu d’être un multiplicateur de puissance au service des intérêts hexagonaux.
 

Bibliographie

Thierry Chopin, “Emmanuel Macron, la France et l’Europe. Le « retour de la France en Europe » : à quelles conditions ?”, in Marc Lazar et Ricardo Brizzi (dir.), La France d’Emmanuel Macron, Presses universitaires de Rennes, 2018.

Jacques Delors, Mémoires, Plon, 2004.

Philippe Huberdeau, La Construction européenne est-elle irréversible ?, La Documentation française, coll. “Réflexe Europe”, série Débats, 2017.

Jean Monnet, Mémoires, Fayard, 1976.