Entretien de Mme Laurence Boone, secrétaire d'Etat chargée de l'Europe, avec France Info le 11 novembre 2022, sur la crise diplomatique avec l'Italie concernant le bateau humanitaire Ocean Viking, la politique d'immigration et la question énergétique au sein de l'Union européenne.

Intervenant(s) :

  • Laurence Boone - secrétaire d'Etat auprès de la ministre de l'Europe et des affaires étrangères chargée de l'Europe

Prononcé le

Texte intégral


Q - Bonjour Laurence Boone.

R - Bonjour.

Q - Il vient d'y avoir un bras-de-fer qui aura duré plusieurs jours entre la France et l'Italie, et l'Ocean Viking est en train en ce moment d'entrer dans le port militaire de Toulon. Le bateau, qui aurait donc dû accoster en Italie, les côtes étaient plus proches, sauf que silence radio du côté italien, et finalement donc votre collègue Gérald Darmanin, ministre de l'Intérieur, a annoncé que la France allait accueillir exceptionnellement ce bateau tout en disant, je le cite : "les autorités italiennes n'ont pas été fiables, elles se mettent hors du champ européen et du droit international, elles manquent cruellement d'humanité." Ce sont les mots du ministre français de l'Intérieur, ça veut dire qu'il y a donc une crise diplomatique entre la France et l'Italie ?

R - Ecoutez, ce qui s'est passé est très inquiétant, vraiment très inquiétant. D'abord parce qu'on parle de personnes en danger, on parle de vies humaines sur un bateau. Il y avait 237 personnes à peu près, plus de 50 enfants, certains très jeunes. On a dû recourir à des hélicoptères pour prendre des personnes dont la santé s'était vraiment dégradée. Donc de ce point de vue-là, c'est effectivement très inquiétant. Ensuite, il y a du droit international, le droit international disait que le port sur lequel le bateau devait aller, le port sûr le plus proche quand des personnes sont en danger, c'est un port italien. Donc on a... Oui, on s'est affranchi, l'Italie s'est affranchie de ce droit international. Et la troisième chose ici, il y a un mécanisme européen de solidarité qui est volontaire, mais sur lequel l'Italie s'était engagée, et le gouvernement italien s'est affranchi de ces règles. Donc c'est une rupture de confiance non seulement avec nous mais avec l'Europe.

Q - Une crise diplomatique ? "Rupture de confiance" ? On peut aller jusqu'à l'expression "crise diplomatique" ? Est-ce qu'on peut même avec des mots aussi durs qualifier encore l'Italie d'alliée de la France ?

R - Ecoutez, ce qui est important, je crois, c'est de se pencher sur ce qui s'est passé. Oui, quand on a un mécanisme européen de solidarité que je peux vous expliquer et qu'on s'affranchit des règles, comme je le disais, et quand on s'affranchit des règles avec des vies humaines en danger, on peut se poser la question de savoir s'il n'y a pas une instrumentalisation de ces vies humaines et c'est ça qui nous a vraiment inquiétés parce qu'on en a parlé pendant longtemps.

Q - Vous soupçonnez l'Italie d'instrumentalisation dans cette affaire ?

R - J'ai dit qu'on peut se poser la question et que c'est une question sérieuse parce que vous savez, on a dialogué pendant plusieurs jours, on a rappelé les règles de droit international ; on a rappelé qu'il y avait un mécanisme de relocation où plusieurs pays dont la France s'engageait à prendre une partie des demandeurs d'asile, c'est quelque chose ...

Q - Et qui n'a pas été respecté. Ça veut dire que ce qu'a fait l'Italie, c'est grave.

R - Vous savez, ce qui s'est passé cet été, à la fin de la présidence française de l'Union européenne, la majorité des pays européens se sont mis d'accord pour dire qu'effectivement, c'est une situation très embêtante, les migrants, et on reconnaît tout à fait que l'Italie en prend beaucoup. On s'est mis d'accord cet été pour dire : c'est quelque chose qu'on va résoudre en Européens. Donc, les bateaux, c'est le droit international, quand il y a des vies en danger, je le rappelle, accostent dans le port sûr le plus proche et les autres pays s'engagent à soit prendre des demandeurs d'asile chez eux, on les répartit sur le territoire européen, soit aider de différentes façons comme des contributions financières.

Q - Ca, c'est le nouveau mécanisme de solidarité sur lequel on va revenir en détail dans quelques instants. Sur la relation France - Italie, Giorgia Meloni a fait campagne et sans doute même a-t-elle été élue avec sa coalition sur cette promesse de fermer ses ports aux migrants, à ceci près qu'elle a accueilli la semaine dernière trois bateaux. C'est le quatrième, l'Ocean Viking, qu'elle refuse. L'Italie dit : au final, on a tenu nos obligations mais on ne peut pas accueillir tout le monde, c'est aussi aux autres pays européens de prendre leur part. Est-ce qu'on peut reprocher à la cheffe du gouvernement italien de tenir finalement ses promesses ? Est-ce qu'on est vraiment surpris qu'elle fasse ce qu'elle avait dit qu'elle ferait ?

R - En fait, le gouvernement italien s'est engagé dans le mécanisme de responsabilité et de solidarité ...

Q - Ce n'est pas ce gouvernement, c'est le prédécesseur de Giorgia Meloni.

R - Vous savez, les engagements des gouvernements - et c'est pour ça qu'il y a des traités, par exemple européens - c'est parce que ça s'applique au-delà de la vie d'un gouvernement. Sinon, vous imaginez, si on changeait de règles européennes à chaque gouvernement, ça ne serait pas tenable. L'intérêt d'avoir un mécanisme, c'est de donner de la prévisibilité, de la visibilité et de pouvoir aider, de pouvoir tous être solidaires, responsables et solidaires sur la durée.

Q - Mais vous êtes en train de dire donc que le gouvernement italien actuel ne respecte pas les engagements pris par les gouvernements qui l'ont précédé ?

R - Le gouvernement actuel n'a pas respecté le mécanisme européen dans lequel il s'était engagé.

Q - Donc le gouvernement actuel n'est pas fiable.

R - Il y a une rupture de confiance, je crois qu'on peut le dire cela, parce qu'il y a eu une décision unilatérale qui met des vies en danger, je le répète, et qui par ailleurs n'est pas conforme au droit international.

Q - Qu'est-ce qui a changé par rapport à 2018 ? En 2018, il y a eu une situation à peu près similaire avec l'Aquarius à l'époque ; la France a refusé, l'Italie a refusé d'ouvrir ses ports et la France aussi a refusé. Finalement l'Aquarius a dû se rendre en Espagne. Pourquoi cette fois-ci pour la première fois la France décide d'ouvrir un de ses ports ?

R - C'est aussi parce qu'il y a eu l'affaire Aquarius en 2018 qu'on avait décidé en Européens de travailler à ce sujet qui est très difficile, qui est très difficile pour tout le monde, des migrations et des demandes d'asile. Donc c'est pour cela qu'on a travaillé et qu'on est arrivé l'été dernier à avoir un mécanisme qui permettait évidemment d'assurer un équilibre entre les pays qu'on appelle les pays de première entrée, qui sont ceux où en général les bateaux avec des personnes en danger se dirigent et le reste des pays. Ça, c'était le début d'une réforme du sujet asile immigration plus large dans l'Union européenne, pour qu'on travaille ensemble à un sujet qui est compliqué avec humanité, avec responsabilité.

Q - Il y a une forme de solidarité qui maintenant va entrer en jeu ou en oeuvre, sur ces 230 migrants sur le bateau un quart d'enfants. Un tiers qui reste en France, un tiers qui va en Allemagne et le tiers restant .... ?

R - On a effectivement, dès qu'on a décidé que le bateau accosterait en France, appelé nos partenaires européens de ce mécanisme de solidarité.

Q - Donc c'est une douzaine d'Etats à peu près.

R - C'est à peu près une douzaine d'Etats, certains sont encore en train de discuter. Par exemple, il y a des pays qui ont un conseil des ministres ce matin, ce n'est pas le 11 novembre partout...

Q - Mais on discute de quoi précisément ? On discute de : est-ce qu'on accepte ou pas quelques personnes, parce que ça représente au fond quoi ? Ça représente 5 personnes à peu près par Etat si je fais une règle de 3, un tiers du bateau dans une douzaine de pays.

R - Vous savez, on est en train de parler de personnes, pas de compter des vies.

Q - Bien sûr mais c'est pour comprendre, quand on discute et ça prend du temps, on se dit : c'est quelques personnes et c'est une situation humanitaire comme vous le rappeliez !

R - Absolument, c'est pour ça qu'avec la ministre Colonna et avec toutes les ambassades, on appelle les pays qui étaient dans le mécanisme européen de solidarité et d'autres pays de l'Union européenne et on leur demande s'ils peuvent nous aider et prendre effectivement des demandeurs d'asile.

Q - C'est si compliqué que ça de faire appliquer ce mécanisme de solidarité ? Il faut à chaque fois appeler pays par pays pour demander : est-ce que vous pouvez s'il vous plaît accueillir 5 personnes chacun ?

R - Mais non justement, il a été mis en place pour éviter précisément ce genre de situation. Comment il marche en pratique ?

Q - Donc c'est l'Italie, selon vous, c'est l'Italie qui fait que maintenant vous êtes obligés de les appeler un par un pour trouver une solution ?

R - Mais là on a une rupture de ce mécanisme. Normalement, on n'aurait pas dû se poser de questions. Le bateau devait arriver dans le port sûr le plus proche et ensuite, on est en contact permanent entre pays. Une fois les examens médicaux, une fois les examens sécuritaires et une fois les études de demande d'asile pour voir s'ils sont migrants plus économiques, donc de demande de séjour étudiées, effectivement, il y a ce système des relocations. Il avait tout juste commencé, tout juste. Maintenant, là il y a drame, parce qu'il y a eu ce refus d'abord, puis cette décision unilatérale. Donc effectivement on a repris nos téléphones, appelé les différents pays pour s'assurer que dans ce cas exceptionnel, comme le disait le ministre Darmanin, on peut compter sur la solidarité européenne. Ce que je voudrais dire là et ce qui me semble très important, c'est que oui, on peut compter sur la solidarité européenne parce que vous le disiez, 80 personnes en Allemagne, plusieurs personnes dans une dizaine de pays, je peux vous dire que j'en ai appelé, mais... Un accueil tout à fait tout à fait positif. Mais bien sûr on va aider, bien sûr on va appliquer ce mécanisme qui existe.

Q - Laurence Boone, vous restez avec nous.

(...)

Q - Toujours avec Laurence Boone, secrétaire d'Etat chargée de l'Europe et cette France qui est fâchée contre son voisin italien qui a refusé d'accueillir l'Ocean Viking. Paris prend des mesures de rétorsion, dont la suspension à effet immédiat de l'accueil de 3500 réfugiés actuellement en Italie et qui devaient franchir la frontière prochainement. Est-ce que c'est une mesure que la France prend seule, ou est-ce que d'autres pays européens vont aussi nous emboîter le pas ?

R - Alors, cette mesure de suspension réelle aux questions de 3500 personnes en France, elle devait avoir lieu entre à peu près maintenant et l'été 2023. C'est une partie de ce mécanisme de solidarité dont je vous parlais, parce qu'effectivement, l'Italie accueille beaucoup de personnes.

Q - Et la France dit : si l'Italie ne respecte pas ce mécanisme, il n'y a pas la contrepartie française qui est de relocaliser une partie de ses réfugiés. Mais on le fait seul ou on le on le fait avec d'autres pays européens ?

R - On n'en a pas encore discuté avec d'autres pays européens. Ce qui nous a intéressés d'abord, c'était l'urgence et de trouver des places pour ces personnes et de s'occuper d'elles. Ça, c'est la première chose. Et la deuxième, effectivement, ce que nous avions proposé et ce dont nous allons discuter aussi c'est, comme je vous disais, le mécanisme de solidarité, c'est une première partie de la réforme du pacte "asile immigration" et dans ces tensions, on avait aussi proposé qu'il y ait une réunion des ministres de l'Intérieur, des ministres européens pour qu'on puisse discuter de solutions plus durables, des relations avec les ONG, des relations avec les pays de départ. Donc vraiment un paquet complet avec l'urgence et ensuite, des solutions plus pérennes.

Q - Et dans l'urgence, votre collègue de l'Intérieur évoque aussi des sanctions, en tout cas des conséquences à venir sur la relation bilatérale, y compris dans d'autres champs que le champ migratoire. Est-ce que ça veut dire sanctions, précisément, et surtout de quels outils dispose la France ? Qu'est-ce que ça peut être ?

R - Le ministre Darmanin a parlé à la fois de ces relocations, je pense que c'est important vraiment, parce qu'on marque le coup et puis de cette rupture de confiance mais sans mettre la vie de personnes en danger, je le rappelle. La deuxième chose, et le ministre de l'Intérieur l'a rappelé hier, on ferme nos frontières intérieures avec l'Italie, donc des contrôles beaucoup plus resserrés. Ça veut dire que vous pouvez aller en Espagne normalement mais en Italie, c'est des passeports, c'est des contrôles sérieux.

Q - Le troisième volet ?

R - On est en train d'en discuter au gouvernement, donc je ne peux pas vous en dire plus à ce stade, mais à nouveau, cette réunion des ministres de l'Intérieur européens, on va y revenir, parce que je veux dire quand le président dit "responsabilité et humanité", c'est effectivement une situation compliquée ...

Q - Vous allez essayer d'entraîner vos partenaires européens pour essayer par exemple d'arrêter que l'Italie touche de l'argent européen, puisque évidemment, l'Union européenne donne de l'argent à l'Italie, qui est avec la Grèce l'un des pays qui accueille le plus de personnes migrantes en Europe ?

Q - Comprenez bien qu'on essaie juste de comprendre quand on évoque des conséquences bilatérales ce que ça veut dire. Est-ce que c'est les fonds de solidarité européenne, est-ce que c'est les fonds de relance ? Est-ce c'est des plaintes auprès des juridictions internationales ?

R - Non mais je comprends tout à fait que vous posiez la question, c'est une question qui est en train d'être discutée au gouvernement. Donc je ne peux pas vous donner de réponse là-dessus.

Q - Mais tout ça fait partie de la palette des sanctions possibles en tout cas juridiquement ?

R - Je crois que ce qu'il faut faire à ce stade, c'est d'abord marquer la rupture de confiance et ensuite...

Q - Ça, c'est fait, c'est ce que Gérald Darmanin a fait hier.

R - Voilà et ensuite on va travailler avec nos partenaires européens à construire quelque chose qui va permettre à l'ensemble de l'Union européenne, parce qu'en fait, là, on parle...

Q - Il n'y aura pas des sanctions franco-françaises entre guillemets ? Par exemple, la France est exportatrice d'énergie envers l'Italie, on ne va pas couper l'électricité en direction de l'Italie ?

R - Je crois à nouveau, ce qui est important à mes yeux... Vous mentionnez l'électricité. Nous sommes dans une crise énergétique qui est due à l'agression de la Russie en Ukraine, on a vu que pendant toute cette période, l'unité européenne a été exceptionnelle, à la fois sur le terme de sanction - vous savez on n'a pas besoin de l'unanimité pour les sanctions, en fait c'est vraiment un vrai consensus - et la solidarité. Ce qu'on veut, nous gouvernement, c'est continuer sur cette unité européenne qui est tellement importante pendant cette période. Donc quand j'ai dit qu'on va... il y a plusieurs conseils comme vous savez à Bruxelles, le Conseil des ministres des Affaires étrangères lundi où je vais me rendre parce que la ministre Colonna est au G20 ; le Conseil des affaires générales qui prépare et qui discute de tous ces sujets vendredi. Donc on va travailler avec nos partenaires européens. Là, on a traité l'urgence qui était de sauver des vies et maintenant, on va pouvoir passer à la deuxième phase.

Q - Mais pour être sûre de vous prendre, vous dites " les sanctions, on regarde s'il peut y en avoir ", mais à ce stade, il n'est même pas acté le principe qu'il y ait des sanctions ?

R - Je vous dis que sur la relation bilatérale, on parle dans le gouvernement et que je ne peux pas vous en dire plus à ce stade.

Q - Très bien. Avant Georgia Meloni tous les gouvernements italiens depuis 10 ans appellent à plus de solidarité européenne en matière de politique migratoire. Il y a eu ce mécanisme effectivement adopté en juin sous présidence française, mais les chiffres avancés par l'Italie laissent un peu songeur sur l'efficacité de ce mécanisme : près de 90.000 personnes ont débarqué sur les côtes italiennes cette année, 8.000 que les pays qui sont engagés dans ce mécanisme ont accepté de recevoir ou de prendre en charge, 112 effectivement pris en charge depuis la signature de ce mécanisme, 38 par la France. Est-ce que vous contestez ces chiffres ou est-ce qu'ils sont vrais ? 90.000 personnes arrivées en Italie, 112 à la fin relocalisées dans les pays qui se sont engagés à la solidarité, 38 en France ?

R - Alors, je ne vais pas m'engager sur les chiffres italiens, ce sont leurs chiffres et il est certain que par sa position géographique, l'Italie reçoit beaucoup de personnes.

Q - Mais vous devez avoir les chiffres français au moins ? 38 accueillants en France depuis le début de l'année dans le cadre de ce mécanisme.

R - Ce mécanisme, vous savez, on s'est mis d'accord cet été. Donc il vient de commencer, il vient de commencer, on devait en prendre comme je le rappelais tout à l'heure...

Q - 3500.

R - Voilà, d'ici à l'été. Donc c'est un début. Ce que je voulais dire aussi, c'est qu'on est bien conscients de la situation difficile de tous les pays qui sont ce qu'on appelle des pays de première entrée, qui peuvent être les pays dans la Méditerranée quand il s'agit de bateaux, qui sont aussi des routes qui passent par l'intérieur et l'Est de l'Europe. C'est clair qu'on a un sujet, que ces personnes ont un sujet. Donc nous, je le répète, la première étape, c'était ce mécanisme de solidarité ; la deuxième, c'est un meilleur contrôle aux frontières avec aussi un meilleur suivi des demandes d'asile, puisque vous savez que certains aujourd'hui demandent l'asile dans un pays ou deux pays ou trois pays. Donc là on était en train de mettre un système pour que cela n'arrive plus. Et le troisième volet, j'allais dire, de la réforme du Pacte, ce qu'on appelle le Pacte asile et migration pour l'Europe, c'était les relations avec les ONG et avec les pays de départ pour qu'on n'ait pas de situations dramatiques comme ça et aussi pour qu'on aide les pays de départ à se développer économiquement et à prendre en charge mieux et à offrir des opportunités chez elles aux personnes qui se retrouvent dans ces situations dramatiques après...

Q - Mais ce mécanisme aujourd'hui, il est jeté à la poubelle par l'Italie. Ça veut dire qu'il faut tout renégocier ?

R - Alors moi, je ne le prendrai pas comme ça et je dirais, il y a effectivement une rupture de confiance, c'est une décision unilatérale contraire à la fois aux principes humanitaires et au droit international. C'est effectivement une rupture de confiance. Maintenant, nous sommes responsables, nous sommes 27 pays européens, on va reparler...

Q - Vous ferez sans l'Italie au pire.

R - Je ne peux pas vous le dire, j'espère que eux aussi vont se rendre compte que la solution, est-ce qu'elle est par un pays ? Non, elle n'est pas un pays.

Q - Non mais c'est ce que rappelait Neïla Latrous. Le gouvernement italien voudrait une solidarité plus importante de la part des autres pays européens.

R - Mais moi, ce que je vous dis, c'est que l'Europe avait effectivement commencé cette solidarité plus importante dès cet été et donc effectivement les petits chiffres que Neïla donnait, mais que c'était un processus avec trois étapes, qu'on était à la première étape, qu'on allait accélérer cela, que la solution, elle est dans la solidarité européenne.

Q - Oui mais la première étape, elle est pour l'instant gelée. On va continuer de parler de solidarité européenne sur d'autres secteurs avec vous Laurence Boone, secrétaire d'Etat chargée de l'Europe.

(...)

Q - Toujours avec Laurence Boone, secrétaire d'Etat chargée de l'Europe. On évoquait cet accord temporaire, ce mécanisme de solidarité mis en oeuvre en juin dernier qui semble un peu au point mort. Vous rappelez d'ailleurs que ce n'était qu'une brique dans la réforme de la politique migratoire européenne. L'Italie, passée depuis à la droite de la droite, voire à l'extrême droite, la Suède avec un gouvernement soutenu par l'extrême-droite, la République tchèque qui en ce moment rétablit aussi les contrôles à sa frontière, ça vous laisse optimiste sur la possibilité d'un accord migratoire européen ? On sent que les positions se tendent chez les 27.

R - Alors ça montre l'importance du sujet d'abord. Donc effectivement ça nous demande et nous oblige à y travailler encore plus. Comme vous le disiez, c'est une brique, il y avait les deux autres que j'ai mentionnées tout à l'heure - travailler avec les ONG et travailler avec les pays de départ et mieux suivre les demandeurs d'asile à l'intérieur de l'Europe. La façon dont l'Union européenne fonctionne, on fait rarement les choses tout seules. La présidence française de l'Union européenne que vous évoquiez a effectivement entamé ces discussions, mais en fait, on travaille avec des trios de présidence. Donc là, ce qui va se passer, c'est que la présidence tchèque va passer la main en début d'année prochaine aux Suédois et ça va être un travail conjoint sur ce paquet, avec à la fois la présidence tchèque et la présidence espagnole qui va suivre la présidence suédoise. Je ne vous ai pas perdus, j'espère !

Q - Tout va bien, on a compris ! La République Tchèque en ce moment, la Suède qui arrive et l'Espagne ensuite ...

R - Et en fait, on travaille à trois, ce qui permet d'assurer la continuité des sujets. Et puis il ne faut pas oublier non plus que l'Union européenne, c'est une démocratie avec un Parlement européen et on travaille également avec le Parlement européen sur ce sujet qui est important.

Q - Donc vous pensez que la question va aboutir, qu'il y aura un accord ?

R - Je pense qu'on va progresser, absolument. Je ne peux pas vous dire si l'accord sera sous la présidence suédoise ou espagnole, mais effectivement on va continuer d'y travailler.

Q - L'autre urgence, c'est la crise énergétique. La Commission européenne a d'ailleurs reçu mandat des 27 pour proposer aujourd'hui des nouveaux mécanismes de solidarité. Est-ce que vous confirmez d'abord que le plafonnement des prix du gaz, qui a un temps été évoqué, est abandonné ?

R - Alors pas du tout. Je vous confirme que nous continuons d'y travailler, que les ministres de l'Energie, et il y aura un prochain conseil le 24 novembre où la ministre Agnès Pannier-Runacher se rendra, continuent de travailler. L'objectif premier : faire baisser les prix de l'énergie, de l'électricité. Ça, c'est vraiment ce sur quoi nous sommes fixés.

Q - Et à ce titre, vous regrettez que l'Allemagne ait annoncé son plan de relance à 200 milliards d'euros dans son coin et fait cavalier seul ?

Q - Et son propre bouclier tarifaire.

R - Alors, je vais juste finir sur l'Europe. Donc on continue de discuter de ces mécanismes, un mécanisme de plafonnement du prix du gaz qui fait effectivement baisser les prix et puis une réforme plus pérenne, j'allais dire, du marché de l'électricité...

Q - De la manière dont est calculé le prix de l'énergie.

R - Voilà pour faire baisser durablement les prix de l'électricité que nous, on produit moins cher avec du nucléaire et des renouvelables. Ensuite effectivement, parce qu'il y a toujours cette discussion en cours, il y a aussi des boucliers au niveau national. Vous parlez des 200 milliards de l'Allemagne, c'est sur plusieurs années, je vous rappelle que c'est 100 milliards pour la France, qui a un des boucliers les plus protecteurs. Je sais bien que quand on est dans une situation difficile, ce n'est pas la situation des voisins qui vous conforte ou vous "inconforte", mais on a extrêmement limité les progressions des prix de l'électricité et du gaz, protégé les entreprises et les ménages, ce qu'on va continuer de faire.

Q - Mais la question c'était sur le cavalier seul allemand, c'est-à-dire que l'Allemagne en gros s'est assuré d'avoir des approvisionnements en gaz quel que soit le prix.

R - Alors, ce n'est pas tout à fait exact. L'Allemagne est allée chercher du gaz, l'Italie est allée chercher du gaz. Nous, notre électricité, ne dépend pas du gaz, et je vous rappelle qu'il y a un mécanisme de solidarité à nouveau dans l'Union européenne, où quand l'Allemagne n'a pas assez de gaz pour donner un exemple, nous lui exportons du gaz et quand c'est la France qui n'a pas assez d'électricité, elle nous exporte de l'électricité. Et je rappelle juste, les stocks de gaz sont pleins.

Q - Juste pour rappel, d'un mot, l'accord sur la solidarité, enfin pas la solidarité énergétique, plutôt l'accord énergétique européen pour faire baisser les prix, c'est à quelle échéance ? L'idée serait que les prix baissent à partir de quand ?

R - Mais il y a déjà eu plusieurs mesures et les prix ont déjà baissé si vous regardez l'évolution ...

Q - Pour l'instant, sur le plafonnement des prix et sur la décorrélation gaz - électricité.

Q - Les prix baissent sur les marchés, pas encore sur les factures.

R - Vous avez raison mais les factures ne répercutent pas les hausses de prix que nous avons vues. Donc le mécanisme va être plus glissant, mais effectivement, je crois que...

Q - Pour ceux qui nous écoutent, c'est quoi, c'est le 1er janvier éventuellement, l'hypothèse d'un accord ?

R - L'hypothèse d'un accord, non. La présidence tchèque de l'Union européenne, puisqu'on parlait de ça, a dit qu'elle ferait autant de conseils de l'énergie qu'il serait nécessaire pour arriver à des solutions...

Q - Donc avant le 31 décembre.

R - Donc, absolument. Mais à nouveau on continuera et je crois que c'est l'objectif de tout le monde, vous savez, à la fois pour la compétitivité des entreprises et pour qu'elles continuent de vivre tout simplement et pour protéger les ménages pour l'hiver.

Q - Laurence Boone, on a besoin un peu d'optimisme en ce moment ; je m'adresse à l'économiste aussi que vous êtes et aussi à la secrétaire d'Etat à l'Europe. Les chiffres de l'inflation qui sont venus des Etats-Unis, à plus de 7% tout de même, mais ont montré un ralentissement de l'inflation dans le pays. Ça a été très bien accueilli par les Bourses de tous les pays. Est-ce que ce sont des raisons d'être optimiste ? Est-ce qu'enfin le pic de l'inflation est en train d'être atteint ?

R - Alors, d'abord, je crois que quand effectivement l'inflation commence à baisser, c'est tout le monde qui est soulagé. On parle de pouvoir d'achat tout le temps, c'est important même si on est beaucoup plus protégés en Europe et en France que ce qu'on est aux Etats-Unis. Si vous regardez l'Europe, à peu près la moitié de l'inflation vient effectivement de l'énergie et un autre quart des produits alimentaires. Donc ce qu'on espère, c'est arriver à faire baisser cette moitié sur les prix de l'énergie et par ricochets en fait sur les prix alimentaires, parce que vous savez qu'une des raisons pour lesquelles les prix alimentaires augmentent, c'est le prix des engrais à cause de l'agression de la Russie envers l'Ukraine. Donc oui on pense qu'à un moment, tous ces prix seront stabilisés et le fait que...

Q - Et là, c'est le moment. Le pic est atteint ?

R - Je n'ai pas de boule de cristal...

Q - Il est en vue ?

R - Mais ce que je peux vous dire c'est qu'avec toutes les mesures qu'on prend sur l'énergie, avec toutes les mesures qu'on prend également pour libérer du grain de la région de guerre, on devrait arriver à ...s'il y a au moins une stabilité des prix après, ça fait effectivement décliner l'inflation.

Q - D'accord, donc encore quelques mois d'inflation soutenue. Ça va continuer à décroître ensuite plutôt pour le début de l'année prochaine en Europe ?

R - C'est possible.

Q - Merci Laurence Boone, optimiste donc mesurée ce matin, économiste bien sûr de formation et secrétaire d'Etat chargée de l'Europe, invitée du "8:30", merci, bonne journée à vous !

R - Merci à vous.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 17 novembre 2022