Interview de Mme Rima Abdul-Malak, ministre de la culture, à RTL le 2 novembre 2022, sur la dégradation de tableaux dans des musées par des activistes, la programmation des festivals en 2024 impactés par les Jeux olympiques et le cinéma.

Texte intégral

YVES CALVI
Amandine BEGOT, vous recevez donc ce matin notre ministre de la Culture Rima ABDUL-MALAK.

AMANDINE BEGOT
Madame la Ministre, le musée d'Orsay a interpellé la semaine dernière une militante écologiste qui avait l'intention de jeter de la soupe sur un tableau. Y a-t-il eu d'autres tentatives déjouées dans des musées français ?

RIMA ABDUL-MALAK
Non, pas à ce jour. Evidemment l'ensemble des agents des musées sont extrêmement vigilants. On leur a demandé de redoubler de vigilance.

AMANDINE BEGOT
Mais ça veut dire « redoubler de vigilance » ? Des fouilles ?

RIMA ABDUL-MALAK
Ça veut dire qu’il y a des fouilles évidemment mais aussi des comportements qui peuvent paraître un peu plus suspects que d'autres par rapport à d'autres visiteurs. Des groupes qui arrivent ensemble, des attitudes de recherche de certains tableaux particulièrement. C’est grâce à ce type de vigilance d'ailleurs que cette jeune fille qui a voulu jeter de la soupe sur un tableau de Gauguin a pu être interceptée à temps et on a pu éviter cela.

AMANDINE BEGOT
J'imagine que certains tableaux sont plus surveillés que d'autres, La Joconde par exemple.

RIMA ABDUL-MALAK
C’est assez difficile de s'approcher de La Joconde. Là en l'occurrence cette jeune fille au départ voulait s'approcher de l'autoportrait de Van Gogh. Donc énormément d'oeuvres en fait peuvent être ciblées, la vigilance elle est accrue dans les salles où il y a le plus d'oeuvres de peintres célèbres évidemment, mais partout en réalité.

AMANDINE BEGOT
Ces activistes disent il existe vouloir agir au nom de la défense du climat et assurent ne pas vouloir abîmer ces tableaux. Ils expliquent qu'ils ne s’en prennent qu’à des oeuvres protégées. C'est le cas ? Enfin, vous leur répondez quoi ?

RIMA ABDUL-MALAK
Jusqu'ici, toutes les actions d'activistes qui ont pu avoir lieu ont ciblé des oeuvres avec des vitres, sauf une fois où ils ont collé leurs mains sous le cadre d'un tableau qui n'avait pas de vitre. Mais on n’est pas à l'abri en fait d'une radicalisation encore plus forte, puisque le coeur de cette démarche c'est une radicalité assumée, revendiquée, et quelle est la prochaine étape de la radicalité ? II y a bien un moment où ça va venir à l'esprit de quelqu'un de vouloir viser une oeuvre qui n’est pas protégée pour choquer encore plus puisque c'est le but. C’est bien le risque.

AMANDINE BEGOT
Est-ce que vous parleriez d’écoterrorisme ? C’est le terme qu’a employé Gérald DARMANIN.

RIMA ABDUL-MALAK
Moi je parlerais d’écovandalisme puisque c’est de ça dont il s’agit.

AMANDINE BEGOT
Vous ne comprenez pas un seul instant qu'on puisse agir comme ça ? Ils disent : c'est pour faire du bruit, pour qu'on le voie et on en parle. La preuve ce matin et ça fait plusieurs semaines.

RIMA ABDUL-MALAK
Moi je déplore sur le fond comme sur la forme. Sur le fond, ils nous disent : le Gouvernement ne fait rien c'est l'inaction climatique. C'est complètement faux. Le Gouvernement est engagé depuis des années dans une transition écologique de plus en plus accélérée. On a déjà réduit deux fois plus vite nos émissions de gaz à effet de serre. Quand on remplace les chaudières au fioul par exemple pour 350 000 personnes, c'est déjà plus de 3 millions de tonnes de CO2 qui sont économisés donc on ne fait pas rien. Même nous dans la culture, on est engagé dans la décarbonation aussi. Et sur la forme, cibler des oeuvres d'art qui sont en fait des chefs-d’oeuvre de l'humanité, qui ont résisté à deux guerres mondiales, qui ont été transmises de génération en génération, je ne comprends pas ce symbole-là. Parce que ça donne l'impression que la culture et l'écologie sont antinomiques alors que non. Les peintres ont été les plus forts défenseurs de la nature. La culture, mon ministère, est complètement engagé dans la transition écologique. Les musées eux-mêmes sont à la pointe de la transition écologique.

AMANDINE BEGOT
J'évoquais à l'instant Gérald DARMANIN. La semaine dernière le ministre de l'Intérieur a prévenu : les festivals vont devoir faire un effort à l'été 2024. Impossible dit-il d'assurer la sécurité pour cause de Jeux olympiques, il faudra donc les annuler ou les reporter ces festivals. Ç’a suscité de très nombreuses inquiétudes parmi les professionnels. Vous leur répondez quoi ce matin sur RTL ? IL y aura bien des festivals en 2024 ?

RIMA ABDUL-MALAK
Il y aura des festivals en 2024. Je les reçois cet après-midi les vingt plus gros festivals, c'est-à-dire ceux qui drainent le plus de public et ceux qui nécessitent d'être sécurisés avec des forces de police à leurs côtés Il ne faut pas oublier que le ministère de l'Intérieur sécurise aussi les festivals parce que c'est parfois des centaines de milliers de personnes. C'est important de pouvoir se projeter dans l'été 2024 en conciliant le plus possible la culture, la vitalité culturelle de l'été et les Jeux olympiques.

AMANDINE BEGOT
Il y aura les festivals l'été ou il va falloir les décaler ?

RIMA ABDUL-MALAK
Alors il y a plusieurs phases dans l'été. Il y a la phase du passage de la flamme, il y a la phase des Jeux olympiques, la phase des Jeux Paralympiques et donc pour chaque phase, on va regarder au cas par cas quels sont les festivals qui pourraient être les plus impactés. Il n’y a pas que la question des forces de police d'ailleurs. Il y a la question du matériel, des barrières.

AMANDINE BEGOT
Des soignants aussi.

RIMA ABDUL-MALAK
Des écrans, des secours, des pompiers et du transport des spectateurs. Donc l'ensemble de ces critères finalement vont peser sur les festivals d'une manière ou d'une autre. On en avait déjà parlé avec eux lors d'une réunion j'avais tenue début octobre, et là on va reprendre au cas par cas avec chaque préfet les situations pour trouver le bon point d’équilibre.

AMANDINE BEGOT
Mais il n'y aura pas d'annulation.

RIMA ABDUL-MALAK
Il y aura peut-être certaines annulations si certaines solutions ne sont pas trouvées, mais pour le moment je cherche les solutions avec le ministre de l'Intérieur et la ministre des Sports et chacun des festivals. Certains sont prêts à décaler de quelques jours, d'autres à revoir leur format, d'autres pour qui c'est totalement impossible mais c'est à nous de pouvoir nous adapter également. Donc on va trouver au cas par cas le point d'équilibre.

AMANDINE BEGOT
Passons, Madame la Ministre, au cinéma. Le film Simone sur Simone VEIL a franchi cette semaine le cap du million de spectateurs.

RIMA ABDUL-MALAK
Oui.

AMANDINE BEGOT
On est à près d'un million huit cent mille pour novembre le film de Cédric JIMENEZ. Ça veut dire quoi ? Que quand les films sont bons, les Français vont les voir ?

RIMA ABDUL-MALAK
On a une bonne dynamique là avec aussi les vacances de la Toussaint, avec des bons films sur les écrans et un retour effectivement des Français en salle. Je m'en réjouis j'espère que cette dynamique va durer jusqu'à la fin de l’année.

AMANDINE BEGOT
Mais c’est parce que ce sont des bons films qu'on a à l'affiche aujourd'hui ?

RIMA ABDUL-MALAK
C'est aussi parce que pour un bon film, on se déplace pour voir le film sur grand écran parce que cette émotion-là elle est inégalée. On ne la retrouve pas sur un film qu'on regarde sur un ordinateur chez soi. Et ça montre bien, une fois qu'on a remis les pieds au cinéma, qu'on a envie d'y retourner finalement, qu’on a bien une bonne raison d'aller au cinéma.

AMANDINE BEGOT
Les chiffres du mois d'octobre, et on va venir sur votre campagne dans un instant, mais les chiffres du mois d'octobre sont extrêmement encourageants.

RIMA ABDUL-MALAK
Oui, deux fois plus qu'au mois de septembre, le meilleur chiffre depuis le début de l'année : 14 millions au minimum d’entrées à l'heure où je vous parle, peut-être que ce sera affiné dans la journée. Ça montre que là, on reprend un élan nouveau et j'espère qu'il va se maintenir jusqu'à décembre. Nous avec le Pass Culture aussi, on soutient énormément l'accès des jeunes au cinéma. On a déjà eu deux millions et demi de places via le Pass Culture, c'est-à-dire financées par l’État en six mois, ce qui montre aussi qu'il y a un engouement des jeunes pour le cinéma en salles sur grand écran. Cette émotion-là, eux aussi ils ont envie de la vivre.

AMANDINE BEGOT
Le prix d'après vous, ce n'est pas un frein. On est à 7 euros en moyenne quand on prend en compte les cartes, les tarifs réduits. C’est plutôt moins que chez nos voisins. Malgré tout si je fais le calcul pour une famille de quatre, sept fois quatre ça fait 28, ça reste un budget. Et si on le compare à un abonnement à une plateforme qui est autour d'une dizaine d'euros, le choix il est vite fait. Est-ce que vous demandez ce matin aux professionnels, aux salles de cinéma de ne pas augmenter leurs prix, qui plus est dans le contexte actuel d'inflation ?

RIMA ABDUL-MALAK
Il y a énormément de salles qui font déjà des tarifs réduits, des tarifs familles, des tarifs enfants à 4 ou 5 euros qui sont encore moins chers que ce que vous dites. Mais bien sûr, quand on est un actif qui n'a aucune réduction, on n'est pas demandeur d'emploi, on n’est pas senior, on n’est pas jeune, on n'est pas enfant, on peut payer jusqu'à 14-15 euros. Donc il y a aussi nous à assouplir pour les salles la possibilité de faire plus de tarifs réduits, plus de cartes en tous genres.

AMANDINE BEGOT
Ça, vous y travaillez ?

RIMA ABDUL-MALAK
On y travaille avec elles, on les incite aussi à faire une politique tarifaire la plus généreuse possible quand elles le peuvent. En tout cas, ce prix reste plus bas que dans énormément de pays. En Allemagne le tarif moyen est à 9 euros, aux Etats-Unis c'est l'équivalent de 10 euros. Là on parle bien de moyenne mais c'est pour montrer que c'est le prix d'une sortie, mais une sortie en famille effectivement qui peut paraître chère pour des familles qui, dans cette période où le pouvoir d'achat est contraint, ça peut sembler effectivement cher, mais c'est une sortie qui est inégalée par rapport à rester chez soi et regarder sur un écran un film sur une tablette ou un ordinateur.

AMANDINE BEGOT
Justement on évoquait la concurrence des plateformes. Vous avez lancé début octobre une série de concertations autour du délai de diffusion au cinéma et sur les plateformes. Aujourd'hui il y a 15-17 mois entre le moment où un film sort au cinéma et où une plateforme peut le peut le diffuser. Il faut le réduire, Madame la Ministre, ce délai ?

RIMA ABDUL-MALAK
On l'a déjà réduit puisqu’avant c’était 36 mois.

AMANDINE BEGOT
Oui, c’était 36.

RIMA ABDUL-MALAK
Donc il y a eu une certaine réduction.

AMANDINE BEGOT
Mais il faut aller plus loin ou pas ?

RIMA ABDUL-MALAK
Mais aujourd’hui le paysage des plateformes ne cesse de se développer avec de nouvelles plateformes qui vont arriver comme HBO Max ou d'autres et, on le voit, il y a un risque pour les salles de cinéma en France de ne pas pouvoir sortir les films, les grands blockbusters américains. Par exemple on l'a vu avec Disney, l'un de leurs films. Donc il y a un enjeu en fait à trouver un équilibre plus respectueux des…

AMANDINE BEGOT
C’est-à-dire qu'on a besoin des plateformes et en même temps il ne faut pas qu'elles débordent.

RIMA ABDUL-MALAK
Oui. Et surtout les plateformes maintenant on leur a imposé de financer la création française. Donc on a imposé 20 % de leur chiffre d'affaires France au service du cinéma et de l'audiovisuel français. Donc en contrepartie, elles sont légitimes aussi à demander un raccourcissement en quelque sorte de leur fenêtre de diffusion.

AMANDINE BEGOT
Donc ce sera sans doute moins que 15 mois dans les mois qui viennent.

RIMA ABDUL-MALAK
En tout cas, il faut mettre d'accord un certain nombre de professionnels qui vont se réunir pour en discuter.

AMANDINE BEGOT
Il nous reste une petite minute, je voulais qu'on parle de cette campagne de pub que vous avez lancée. Le mot d'ordre : on a tous une bonne raison d'aller au cinéma. Alors vous vous êtes mise en scène, votre bonne raison à vous c'est d'éviter Jack LANG. Alors c'est de l'humour bien sûr.

RIMA ABDUL-MALAK
Bien sûr !

AMANDINE BEGOT
Mais en même temps, il est visiblement très présent Jack LANG. Il vous appelle je crois tous les jours.

RIMA ABDUL-MALAK
Oui, oui.

AMANDINE BEGOT
Tous les jours ?

RIMA ABDUL-MALAK
Ce film part d’un fait réel mais en tout cas, oui, il est très présent. Il est présent dans tous les lieux où je vais.

AMANDINE BEGOT
Trop présent ?

RIMA ABDUL-MALAK
Non, pas trop présent. Ça m'amuse et on s'entend très, très bien. Mais je voulais faire ce clin d'oeil aussi à Jack LANG et puis trouver, moi, une raison un peu humoristique pour aller au cinéma.

AMANDINE BEGOT
Ça fait un peu plus de cinq mois que vous êtes la ministre de la Culture. On vous a peu vue jusqu'ici dans les médias. Est-ce que finalement vous n’êtes pas l’anti-Jack LANG.

RIMA ABDUL-MALAK
Déjà je suis une femme, je m'appelle Rima ABDUL-MALAK, je suis d'origine libanaise. Plein de choses me différencient de Jack LANG. On n'est pas de la même époque mais je suis aussi un produit des années LANG en quelque sorte. Moi je suis arrivée en France en 89 et je pense que tout mon accès à la culture, je le dois aussi à la politique que Jack LANG a menée.

AMANDINE BEGOT
Vous voudriez faire un projet à la hauteur par exemple de la Fête de la musique ? Ça fait partie de ces grandes actions que lui a laissées.

RIMA ABDUL-MALAK
C’est difficile de faire aussi mondialement retentissant et je ne sais pas si aujourd'hui créer un événement de plus est l'urgence. Je pense que notre politique culturelle, c'est en priorité pour moi d'inciter les jeunes à vivre la culture en chair et en os, parce que ce qu'il n'y avait pas à l'époque de Jack LANG c'était la révolution numérique, Internet, les plateformes et c'est ce qui aujourd'hui au fond menace la culture pour les années et les années qui viennent.

AMANDINE BEGOT
Et ça, c'est un sacré défi. Merci beaucoup Madame la Ministre, et vous serez cet après-midi, je le rappelle, à cet hommage organisé après le décès de Pierre SOULAGES.

RIMA ABDUL-MALAK
Au Louvre.

AMANDINE BEGOT
Ce sera cet après-midi dans la Cour Carrée du Louvre et c'est ouvert au public.

RIMA ABDUL-MALAK
Tout à fait. A partir de 13 heures, le public peut se rendre à la Cour Carrée du Louvre pour cet hommage national à Pierre SOULAGES.

AMANDINE BEGOT
Merci beaucoup.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 3 novembre 2022