Déclaration de M. Emmanuel Macron, président de la République, sur les relations franco-algériennes, à Alger le 26 août 2022.

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Circonstance : Visite officielle et d’amitié en République algérienne démocratique et populaire

Prononcé le

Texte intégral

Mesdames et Messieurs les ministres,
Mesdames et Messieurs les parlementaires,
Mesdames et Messieurs les représentants de la communauté française en Algérie,
Monsieur l’Ambassadeur,
Madame,


Merci de nous accueillir en ce lieu qui nous est si cher collectivement et qui nous rappelle à chaque fois à notre histoire et nos obligations si je puis dire. Avant toute chose, je vous présente toutes mes excuses, je vous ai fait attendre — c’est un fait — parce que les discussions que nous avons eues avec le Président ont été beaucoup plus longues que prévu. C’est bon signe. Et surtout, nous avons eu des discussions dans un cadre inédit depuis 1962 puisque nous nous sommes retrouvés avec ministres des Armées, chefs d’état-major des Armées et nos grands directeurs. Donc, dans un cadre qui montre une intimité, une volonté d’avancer sur des questions existentielles, stratégiques, sécuritaires qui était comme un angle-mort jusqu’alors de la relation, en tout cas, quelque chose sur lequel nous n'avancions pas ainsi avec autant de force d’ouverture, ce que nous avons fait pendant plusieurs heures. Donc je vous présente toutes mes excuses mais je suis là.

Heureux de vous retrouver et d’être avec vous toutes et tous. D’abord pour dire quelques remerciements et puis simplement adresser à la cavalcade quelques convictions sur l'avenir. Les remerciements à vous, celles et ceux qui font vivre la relation bilatérale au quotidien, ici en Algérie, mais aussi depuis la France ou parfois d'une rive l'autre, de manière fréquente, parce que nous avons besoin de vous et que, quand il y a eu des moments difficiles ou des moments plus tendus, c'est aussi vous qui l'avez maintenue, cette relation avec force et conviction qui l'avait fait vivre. Je sais que ces dernières années ont parfois été difficiles — je pense à la période du Covid — et je veux ici remercier vraiment tout particulièrement notre ambassade, l'ensemble de ses personnels, nos consulats, Air France et l'ensemble de celles et ceux qui ont œuvré pour que les choses se fassent au mieux durant une période qui, je le sais, a été parfois complexe et difficile.

Et puis remercier la délégation qui m'accompagne, ministres, parlementaires, femmes et hommes de science, de culture, du monde sportif, de la diversité d'ailleurs, de notre relation, avec beaucoup de femmes et d'hommes qui sont là parce qu'ils appartiennent à cette diaspora dont nous sommes fiers et qui sont là aussi pour leur part, de binationalité ou d'origine, parce qu'ils l'ont portée, vécue et qu'elle nous rend plus forts. Je sais qu'il y a d'ailleurs eu — parce que les retards ont toujours une part d'utilité qui est la liberté qu'ils donnent — beaucoup d'échanges entre les uns et les autres pendant ce temps suspendu, qui a permis d'ailleurs aux uns et aux autres d'échanger, de bâtir sur des projets et de continuer d'avancer. Parce que cette relation bilatérale est avant tout un trésor de petits destins d'humanité, de vies croisées, de hasards, de fatalités et tout ce qui nous attend aura la même saveur. Alors, je voulais, devant vous dire quelques mots, de pourquoi ce voyage, de ce que nous sommes en train de bâtir avec l'ensemble de cette délégation éminente et très riche qui m'accompagne, de ce que nous voulons faire pour les années qui viennent de cette relation et puis de ce que vous allez ensuite collectivement inventer.

Alors d'abord, il y a le passé. Il y a le passé qui importe, que nous ne voulons pas écarter ou occulter, parce que sinon il revient toujours, mais dans lequel, si je puis dire, nous n'avons pas envie de rester enfermé. Et d'ailleurs, ce qui me frappe quand je regarde notre relation, c'est qu’elle a avant tout un besoin d'ouverture temporelle et géographique et, au fond, le risque permanent c’est le risque de l’enfermement. Et donc, le passé, nous l’avons saisi à bras le corps, c’est le fruit du travail fait ces dernières années. Plusieurs d’entre vous ici ont contribué, et je vous en remercier. Evidemment Benjamin, Cécile, plusieurs autres qui sont ici présents, le groupe des jeunes, plusieurs représentants et les deux coprésidents sont là entre autres. Donc beaucoup d’historiens, parce qu’on a fait un travail, vous avez fait un travail inédit dans la relation. Ce travail, nous l'avons fait pour nous-mêmes, d'abord et avant tout. Je le dis parce qu'on a souvent le commentaire qui consiste à dire : vous avez fait tout ce travail de reconnaissance. Mais alors, que fait la partie algérienne ? On ne l'a pas fait pour qu'il y ait des gestes qui soient faits par ailleurs. On l'a fait parce que c'est essentiel pour nous. C'est notre histoire, et c'est la condition de possibilité de notre avenir. Et donc nous allons continuer.

Mais nous avons posé ces jalons, on les a présentés, et on a décidé ensemble, un peu hier soir et complètement pendant la nuit avec le Président TEBBOUNE, d'une avancée qui, elle, a vraiment un caractère inédit qui est de dire : on va mettre en place une vraie commission mixte d'historiennes et d'historiens. On va ouvrir toutes nos archives de part et d'autre. On va lui demander de travailler sur toute la période, du début de la colonisation jusqu'à la fin de la guerre. Et au bout d'un an, elle nous rendra ce travail, et il y aura sans doute des compléments à faire, d'autres travaux. Cher Benjamin et chers tous, il faut imaginer Sisyphe heureux, mais ensuite, nous prendrons des gestes. Et puis le projet qu'on avait, qu’on a toujours, à Montpellier, de Musée de la France et de l'Algérie, essayons de le faire porter par une forme d'institut conjoint. Faisons-en quelque chose de plus qu'un musée, mais un lieu de coopération scientifique, académique, culturelle, un lieu aussi de rencontre. Réfléchissons si on ne peut pas en construire d'ailleurs plusieurs en France, peut-être aussi en Algérie. Et donc, nous avons commencé de jeter les bases de quelque chose de nouveau, où la mémoire, déjà vous le voyez, projette un espace à la fois de recherche, de vérité, sans doute de reconnaissance, mais aussi de création, de culture, de partage. Je crois beaucoup à cette première étape.

Alors elle n'est pas sans risque. Mais je peux vous dire une chose ici : le Président TEBBOUNE et moi-même sommes convaincus que c'est une nécessité, et nous voulons le faire. Alors sans doute de part et d'autre, il y a des gens qui ne trouveront pas que c'est une bonne idée. Et donc on essaiera de les convaincre. Peut-être qu'on ne réussira pas tout, peut-être qu'il y aura des moments où on trébuchera parce que c'est très, très compliqué. Mais nous avons décidé d'avancer, donc de le lancer.

Au-delà de cela, ce que nous voulons faire et la condition de possibilité de cette aventure est évidemment de pouvoir regarder le passé avec cette honnêteté, cette lucidité, cette volonté d'une vérité établie par les historiennes et historiens pour pouvoir ensuite le reconnaître, c'est évidemment d'avancer, d'ouvrir une page nouvelle de la relation. Il y aura plusieurs piliers. D’abord des coopérations nouvelles, bilatérales, régionales sur des sujets de politique étrangère, de défense, celles que nous venons d’évoquer justement pendant les quelques heures qui viennent de s’écouler. Et donc, ensemble, de bâtir un chemin nouveau qu’on s’était en quelque sorte interdit de conduire ou qu’on faisait semblant de conduire sans vraiment rentrer dans les détails. Et donc, de la coopération maritime au grand dossier sahélien, nous allons travailler ensemble.

Ensuite, nous voulons ouvrir un partenariat nouveau pour nos jeunesses et avec nos jeunesses. On l’évoquait ce matin dans cette rencontre avec les entrepreneuses et entrepreneurs, mais c’est un des éléments de cette relation, je dirais d’ensemble, que nous voulons couvrir et qui a commencé à être tressée par les sommets des deux rives et les différentes réunions que nous avons commencées à conduire. D’abord, c’est évidemment poursuivre, intensifier ce travail d’ouverture, de circulation. Poursuivre cet élan. Nous avons déjà 30 000 étudiants algériens en France chaque année, nous en accueillerons 8 000 de plus cette année, ce qui est une chance pour nos pays. Et donc ce que nous voulons, c’est assumer cette mobilité choisie et positive des étudiants, des entrepreneurs, des responsables politiques, des chercheurs, des acteurs culturels ou sportifs, en étant aussi plus rigoureux dans la lutte contre l’immigration clandestine parce qu’au fond c’est ça l’impensé de la relation, et c’est pour ça que tout se grippe à chaque fois. C’est parce que quand on coopère moins bien sur la partie immergée, tout le monde est victime. Et donc assumons de manière beaucoup plus forte une mobilité choisie, partagée, pour notre jeunesse et nos jeunesses en particulier, soyons plus rigoureux et coopératifs dans la lutte contre l’immigration clandestine et le démantèlement des réseaux. C’est là aussi un des points de cette feuille de route que nos ministres auront la charge de mettre en œuvre.

Mais l’enjeu véritablement, c’est de faire émerger à travers ce travail de mobilité, de nos étudiants, de nos artistes, de nos scientifiques, de projets de coopération dans tous les domaines, une nouvelle génération franco-algérienne de connaissance, d’économie, des arts. Et au fond, en assumant aussi que la relation doit passer par une structuration plus forte mais décidée par vous toutes et tous, entre les sociétés civiles, et pas simplement passer par les structures gouvernementales. Plusieurs qui étaient avec nous ce matin auront aussi la responsabilité avec d’autres, de faire vivre cette relation. Parce que ce que je voudrais ici dire, c’est que nous assumons, en tant que pouvoir public français, que j’ai senti la même chose chez le Président TEBBOUNE, le fait que ces diasporas, ces jeunesses aux destins partagés, ou parfois aux intérêts réciproques, sont une chance. Et par ce fait même, elles ont vocation à structurer beaucoup plus la relation.

Ensuite, nous voulons avancer sur plusieurs projets, des projets d’innovation. Je ne serai pas exhaustif et je ne couvrirai pas tous les domaines, mais en matière de numérique nous avons décidé d’abord un fond important, la BPI aura ce rôle clé qui a été annoncé il y a quelques mois mais qui permettra à beaucoup, en particulier, de jeunes ou de moins jeunes de la diaspora, de pouvoir promouvoir des projets, les porter sur cette rive de la Méditerranée. Ensuite, cette volonté d’aller plus fort et d’aider à la formation de la jeunesse dans le numérique avec une Ecole 42 sur justement le site algérois. Et puis cette volonté de démultiplier la force de propulsion avec cet incubateur commun que nous voulons mener. Il y a bien d’autres domaines sur lesquels nous voulons avancer : celui de l’alimentation et des céréales, celui des métaux et des terres rares, celui de l’énergie et de l’innovation où des partenariats de recherche que nous allons aussi structurer avec l’Institut Pasteur, le CNRS, entre autres, des partenariats en matière de transport très structurants. Je ne serai pas exhaustif mais, l’innovation et l'entreprenariat, nous voulons les mettre au cœur, évidemment, de ce pacte d’avenir.

Et puis la culture, enfin, où notre volonté est d’avancer sur des partenariats qu’on connaît déjà, en matière archéologique, en matière patrimoniale, et on l’évoquait en particulier sur les cimetières ce matin où je crois que nous avons décidé aussi une nouvelle impulsion qui permet de reprendre ce qui avait été fait au début des années 2000 ; en matière de résidence d’artistes où nous allons déployer des programmes que nous avons maintenant commencé à consolider dans beaucoup de pays et qui ont vocation ici à se projeter avec beaucoup plus de force, mais aussi en matière de création. Pour ne citer qu’un exemple, celui du cinéma, plusieurs sont là qui font vivre depuis des décennies la relation en la matière, mais notre volonté c’est, comme je le faisais quasiment jour pour jour, je le disais hier, à la conférence de presse à Marseille il y a un an, la France veut avoir une grande politique en matière de création cinématographique au sens large ; des créations de contenu d’écriture d’un grand récit et de création.

Parce que je pense que c’est une bataille culturelle civilisationnelle, parce que nous avons des talents formidables, scénaristes, décorateurs, réalisateurs, acteurs et actrices et il y en a sur cette rive aussi, et que nous avons des récits à écrire ensemble. Et donc je veux qu’au cœur de la relation, il y ait aussi une grande ambition pour le cinéma et les cinémas, et l’Algérie un grand pays de cinéma et de création. Et donc, je veux, entre autres, que sur ce sujet, nous arrivions à développer des capacités de production communes, mais aussi de la formation et des projets d'échanges.

Je ne veux pas être excessivement long. Je reviendrai après Oran où nous allons avec une partie de la délégation, ce soir et demain. Je reviendrai quelques instants à Alger pour saluer le Président TEBBOUNE et ses ministres et pour signer une déclaration commune : celle que nous avons décidé hier après-midi au fond cette nuit. Et les choses se font bien quand elles se font toujours avec en quelque sorte, l'enthousiasme du moment et la force de ces instants. Ce que je viens là d'esquisser, c'est ce que nous allons écrire. Mais maintenant, ensemble, parce ce que vous aurez ce rôle à jouer. Il nous faudra le faire. Il y aura chaque jour des gens qui documenteront méthodiquement à quel point c'est une mauvaise idée et toutes les bonnes raisons de ne pas le faire. Parce qu'il y a beaucoup de gens qui voudraient faire croire que l'avenir d'une partie de la France, ou de la France, serait dans la haine de l'Algérie et il y a une partie des gens qui veulent faire croire, y compris à la jeunesse algérienne, que son avenir, ce serait la haine de la France. Ça n’est pas ce que nous croyons avec le Président TEBBOUNE, ça n’est pas ce que vous croyez. Et donc, on a un combat à mener.

L’optimisme se démontre, et les idéalistes, contrairement à ce qu’on croit souvent, sont des gens besogneux. Soyons idéalistes et besogneux. Idéalistes, parce que je pense que nous sommes à un moment où nous pouvons bâtir ce nouveau pacte d'avenir, cette nouvelle page pour notre jeunesse avec elle et par vous. Mais soyons besogneux, parce que je lance des choses, je prends des engagements, mais ce qui nous intéresse, c'est que derrière, il y ait autant de projets, que ce soient des réalisations, des emplois créés, des projets culturels conduits, de l'investissement mené, de la sécurité améliorée, des réalisations concrètes de part et d'autre et de nouvelles perspectives. Je crois que c'est possible et pour ça, je crois qu'il ne faut pas de la patience. Il faut beaucoup de volonté, d'enthousiasme. Et je sais que vous en avez. En tout cas, croyez-moi, j’en ai. Donc battons-nous ensemble sur chacun de ces sujets, plus tous ceux que je n'ai pas évoqué pour ne pas être trop long avec vous, mais qui sont au cœur d'une histoire qui n'a jamais été simple, mais qui est, et restera, parce que nous le voulons avant toute chose, une histoire de respect et d'amitié, oserais-je le dire, d'amour ?


Alors vive l'Algérie ! Vive la France !
Vive l'amitié entre l'Algérie et la France !
Vive la République ! Vive la France !

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