Interview de M. Marc Fesneau, ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire, à Europe 1 le 21 juillet 2022, sur les incendies en France, la sécheresse et les prix des produits agroalimentaires.

Texte intégral

THIERRY DAGIRAL
Bonjour Marc FESNEAU.

MARC FESNEAU
Bonjour.

THIERRY DAGIRAL
Ministre de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire. Beaucoup de sujets à aborder ce matin avec vous, d'abord celui des incendies en Gironde bien sûr, il faut construire le jour d'après disait hier le Président MACRON sur place, revoir les règles, revoir la loi. Est-ce qu'on aurait pu éviter ce drame notamment dans la forêt de la Teste-de-Buch ?

MARC FESNEAU
Les incendies de forêt ne sont pas des phénomènes nouveaux, après on a, à un moment, une conjonction de facteurs exceptionnels.

THIERRY DAGIRAL
Aussi graves oui sans doute.

MARC FESNEAU
Aussi graves, c'est très difficile dans un moment comme celui-là de dire ce qu'on aurait pu éviter, en tout cas ce qu'on a fait, c'est de faire en sorte de mobiliser le maximum de moyens possibles face à des feux, ce qu'on appelle des méga feux, en plus plusieurs méga feux au même moment dans un contexte de grande sécheresse, grande canicule, taux d'humidité très fort, très faible pardon, et tout ça a fait une conjonction de facteurs qui doit nous interroger y compris dans le futur. On voit bien aussi que le front des incendies d'une certaine façon remonte en attitude, il est quand même très inhabituel de voir des incendies sur les Monts d'Arrée, pour ceux qui connaissent c'est plutôt des terres où on a le sentiment que c'est plutôt l'humidité qui règne. Donc la grande difficulté c'est d'avoir des feux qui se multiplient à plusieurs endroits et dans des endroits qui sont inhabituels et des endroits qui n'avaient pas forcément prévu les moyens, je veux dire de lutte, c'est-à-dire d'organisation à l'intérieur des forêts, la desserte, les pare-feux etc.

THIERRY DAGIRAL
Quand le Président MACRON parle d'un grand plan national sur les forêts, ça veut dire quoi concrètement, qu'est-ce qu'il va y avoir derrière ?

MARC FESNEAU
Alors il y a deux choses, il y a d'abord un plan national de reconstruction exemplaire sur ces territoires, c'est plus de 20 000 hectares à date qui ont été malheureusement brûlés. C'est d'essayer de montrer ce que peut être la forêt, j'allais dire en temps de dérèglement climatique, c'est le travail sur les essences, le travail sur les dessertes, comment on pense la forêt aussi en termes de capacité d'accès des pompiers en cas d'incendie, comment on réfléchit sur les essences, enfin bref il y a tout un travail à faire sur ce massif là parce qu'on doit à la reconstruction et donc je mobiliserai dès la semaine prochaine les services du ministère avec les forestiers. Pour l'essentiel, c'est de la forêt privée, disons-le au passage et puis globalement il faut qu'on réfléchisse sur nos forêts françaises, c'est des millions d'hectares qui sont concernés, comment on fait en sorte d'anticiper, non pas d'anticiper en tout cas de… parce qu'on n'est plus dans l'anticipation, on est dans… de tenir compte du dérèglement climatique. Et je le répète il y a des tas de territoires qui n'étaient pas forcément face à un climat de type sec et donc il va falloir qu'on évolue sur la nature des essences qu'on plante, la manière dont on organise la forêt, la manière dont on organise la mobilisation du bois en forêt.

THIERRY DAGIRAL
Monsieur le Ministre, est-ce qu'il est vrai que des élus écologistes se sont opposés aux aménagements de sécurité dans cette forêt de la Teste-de-Buch ?

MARC FESNEAU
Alors je vais vous dire quelque chose, je trouve que dans ces moments-là il y en a souvent à notre endroit, d'ailleurs à l'endroit du Gouvernement qui essaient de nourrir des polémiques, moi je trouve qu'on doit aux habitants la vérité.

THIERRY DAGIRAL
Ce sont des questions, ce ne sont pas forcément des polémiques, elles viendront naturellement.

MARC FESNEAU
Oui, je ne faisais pas le reproche de ça mais j'essaie de… il faut que peut être posément on pose des questions y compris à ceux qui parfois étaient à souhaiter le retour à l'état de nature, si je peux dire. Or on est dans un système comment dire entropisé, c'est-à-dire que l'action de l'homme elle est partout sur un territoire comme l'Hexagone français et donc il faut assumer le fait que la main de l'homme passe en essayant de faire en sorte que cette main de l'homme, elle soit favorable à la biodiversité, favorable au développement forestier, favorable aux acteurs économiques de ces filières. Et donc il faut qu'on pose posément, c'est pour ça que je parlais des fois, parfois je regrette qu'on n'arrive pas à poser tranquillement les choses y compris avec les organisations écologistes parce que je pense qu'on peut trouver quelque chose qui combine à la fois les exigences de biodiversité, de renaturation comme disent certains et puis par ailleurs les exigences de réalité et de pragmatisme parce qu'une forêt qui se ferme, elle stocke moins de carbone, une forêt qui se ferme, elle est accessible aux pompiers, une forêt qui se ferme, elle est plus sensible aux feux de forêt. Les feux de forêt, ce n'est pas un phénomène nouveau, dans la nature au sens essentiel du terme…

THIERRY DAGIRAL
Ce n'est pas nouveau mais en effet cette ampleur est assez rare.

MARC FESNEAU
Non mais ce n'est pas nouveau que les feux de forêt existent mais qu'on a les moyens par la main de l'homme de faire en sorte de limiter les causes et de limiter les conséquences des feux de forêt, donc il ne faut pas se priver de ça, il faut pas se dire on laisse faire la nature parce que laisser faire la nature dans un moment de dérèglement climatique, c'est laisser se développer les feux de forêt et voir disparaître des pans entiers de la forêt française.

THIERRY DAGIRAL
Marc FESNEAU, le ministre de l'Agriculture ce matin sur Europe 1. Autre sujet, c'est bien sûr cette canicule, ces sécheresses à répétition, Christiane LAMBERT était à votre place il y a quelques jours, elle vous interpellait en vous demandant des mesures d'urgence pour que les agriculteurs, les producteurs puissent tenir. Vous lui dites quoi, vous lui répondez quoi ce matin ?

MARC FESNEAU
Je lui dis et elle le sait d'ailleurs parce que j'ai des relations très nourries avec Christiane LAMBERT que le Gouvernement a toujours été au rendez-vous des accidents climatiques que nous avons connu ces dernières années.

THIERRY DAGIRAL
Et là concrètement, en ce moment ?

MARC FESNEAU
Je pense au gel, je pense à la grêle, j'ai fait mener une mission d'expertise d'abord sur la grêle, malheureusement on a encore des épisodes qui se sont produits hier…

THIERRY DAGIRAL
Juste avant cette canicule, hier soir en effet.

MARC FESNEAU
Hier soir en Bourgogne Franche-Comté, les conséquences sécheresse et canicule, on ne les verra pas tout de suite, on les verra au moment où vont arriver les récoltes puisqu'un certain nombre de céréales était rentré.

THIERRY DAGIRAL
Mais les pertes sont tout de suite.

MARC FESNEAU
Non pour certains pas immédiatement puisque les récoltes par le maïs, les pertes, on ne va pas les voir tout de suite.

THIERRY DAGIRAL
Bien évidemment.

MARC FESNEAU
Le maïs, on va les voir en octobre ou novembre, sur les prairies quand il va manquer du fourrage, on va le voir qu'à l'automne et à l'hiver quand il en manquera pour les éleveurs. Donc il faut qu'on mesure les besoins. Il y a les dispositions de calamités agricoles, les exonérations de taxe sur le foncier non bâti, donc il y a des mesures existantes et puis on verra s'il a besoin de mesures complémentaires, c'est pour ça que je disais qu'on a toujours été au rendez-vous. et puis il y a un deuxième sujet auquel je suis très attaché, c'est Julien DENORMANDIE, mon prédécesseur, [qui] a fait voter une loi très utile sur le système d'assurance qui doit permettre aux agriculteurs de mieux s'assurer et de mieux prendre en charge par l'assurance les difficultés qu'ils peuvent rencontrer, ça c'est à partir du mois de janvier 2023, je compte beaucoup sur ce système qui sera puissamment aidé par l'Etat, c'est une volonté du président de la République pour inciter à l'assurance et pour que ces événements climatiques soient pondérés par un système assurantiel solide.

THIERRY DAGIRAL
Il y a dans plusieurs départements un manque d'eau, là est-ce qu'il faut repenser notre système d'irrigation pour l'agriculture ?

MARC FESNEAU
Oui là aussi ça nécessite de mettre de côté parfois les polémiques et d'essayer d'avancer. On va dire un truc ou quelque chose qui est assez simple, il n'y a pas d'agriculture s'il n'y a pas d'eau, c'est multiséculaire, ce n'est pas une nouveauté du moment du XXIème siècle, c'est multiséculaire. Donc il faut qu'on assume l'idée qu'il faut que l'agriculture ait accès à l'eau. Ça nécessite aussi sans doute que certains modèles agricoles qui puissent évoluer en termes de pratiques, en termes d'assolement. J'étais en Charente il y a quelques jours sur ces sujets-là, ils ont fait un peu moins de maïs et ils sont sur d'autres dispositifs, mais ils ont besoin de maïs aussi pour assurer l'alimentation de leurs animaux, donc il faut qu'on combine l'ensemble des éléments. Et puis, il faut de l'accès à l'eau, c'est-à-dire qu'il faut que le trop plein d'eau qui arrive parfois en période, d'ailleurs, d'ailleurs, tout à fait déréglée, parfois en été parfois en hiver, parfois à l'automne, on puisse le capter pour les périodes de disette, et il faut qu'on le fasse tranquillement, parce qu'il faut qu'on puisse, sur un volume d'eau qui globalement est assez stable, prélever les moments où il y a trop d'eau pour que les moments où il n'y a pas assez d'eau, on puisse en faire bénéficier les agriculteurs.

THIERRY DAGIRAL
Ce que mettent en place d'ailleurs certaines communes, ça, ça veut dire qu'il faut le généraliser ?

MARC FESNEAU
Oui, c'est issu du travail qu'on avait appelé le Varenne de l'eau, qui est l'affaire de raisonner territoire par territoire, je crois beaucoup à la territorialisation des sujets, de regarder quels sont les besoins agricoles, quels sont les autres besoins, et comment on fait en sorte de faire une réserve au fond d'eau qui permette dans les temps comme ceux que nous traversons de pouvoir accéder, non pas à de l'eau à profusion, mais de ce qu'il faut pour éviter et limiter les dégâts de la sécheresse ou de la canicule.

THIERRY DAGIRAL
Alors autre point, c'est le pouvoir d'achat, on en parlait avec le patron de LIDL, il y a une demi-heure, le prix de notre panier en supermarché a grimpé, quel effort peut faire la grande distribution, vous avez vu ce rapport bien sûr sénatorial rendu hier ou avant hier. Qu'est-ce que vous leur dites ce matin ?

MARC FESNEAU
D'abord, qu'il faut passer les hausses quand elles sont justifiées par la hausse des prix des céréales, quand elles sont justifiées par la hausse des prix du cartonnage, enfin, bref, par la hausse des prix qui sont liés à la crise ukrainienne, qui est une espèce de contamination qui commence par une augmentation des prix de l'énergie, et enchaîne, l'augmentation des prix de l'énergie, c'est là qu'on voit qu'on a besoin d'énergie, fait monter tous les prix. C'est une question de responsabilité, je réunis une fois par semaine, je réunirai cet après-midi le comité de suivi des relations commerciales, qui a une vocation à identifier les problèmes et à dire une semaine sur l'autre qu'est-ce qu'on essaie de résoudre ensemble, dans un état d'esprit qui soit un esprit de responsabilité.

THIERRY DAGIRAL
Mais ça veut dire quoi, que la grande distribution, que certains patrons de la grande distribution…

MARC FESNEAU
Prennent trop de temps à faire passer les prix...

THIERRY DAGIRAL
Ne sont pas responsables…

MARC FESNEAU
Les hausses de prix, certains ne font pas passer les hausses de prix, c'est-à-dire qu'ils prennent tous les voies et moyens pour dire : il me manque des éléments, j'attends, or, une hausse de prix, si on ne la passe pas, d'abord, on sera obligé de la passer à un moment, et deuxièmement, on fragilise le tissu des industries agroalimentaires, donc c'est une question de responsabilité, et puis, deuxièmement, on sait très bien que les marges des agriculteurs sont très faibles, la loi Egalim a permis de moins perdre et plutôt de gagner un peu, songez qu'il y a des produits qui sont exactement achetés par la grande distribution au même prix aujourd'hui qu'il y a 20 ans, est-ce que vous connaissez un seul produit en France, hors agriculture, qui puisse supporter cela. Et donc, il y a, premier élément, ça, et deuxièmement, que chacun prenne sur les marges qu'il peut prendre. Et la grande distribution peut peut-être le faire dans une logique d'effort. Donc, c'est [une] responsabilité vis-à-vis de leurs fournisseurs, parce qu'ils sont au bout de la chaîne, mais ce n'est pas parce qu'ils sont au bout de la chaîne qu'ils ne sont pas responsables des maillons qui sont avant eux. Et deuxièmement, peut-être de se poser la question, chacun fait des efforts, l'Etat fait des efforts, le chèque alimentaire, les moyens qu'on met, ce qu'on fait sur les questions de carburant, c'est un effort pour limiter l'inflation, eh bien, que la grande distribution puisse faire sa part d'efforts, certains le font, mais que tout le monde le fasse.

THIERRY DAGIRAL
Que peut faire finalement un ministre de l'Agriculture, on a l'impression qu'il vous est difficile de vous battre contre la puissante, très puissante grande distribution ?

MARC FESNEAU
On a d'abord des dispositifs législatifs, et je compte bien m'appuyer sur les dispositifs qui sont Egalim pour faire respecter la loi, et si elle n'est pas respectée, il y a la Direction générale de la concurrence et de la répression des fraudes. Et deuxièmement, c'est de mettre en lumière les dysfonctionnements, et plus on les rend publics, la question n'est pas de faire du name dropping, comme on dit, la question n'est pas de dénoncer, mais de dire ça, la pratique que vous avez là, n'est pas une pratique satisfaisante, et donc ça permet de mettre en lumière les dysfonctionnements, de mettre aussi en lumière les pratiques vertueuses, et c'est ça qu'on peut faire, appuyer aussi sur la question de la loi. Alors, après, on n'est pas dans un système où l'État est là pour tout régenter, y compris les relations commerciales, même le monde agricole, même les industries agroalimentaires ne le demandent pas. Mais la responsabilité du ministre de l'Agriculture, c'est de s'assurer que tous les maillons de la chaîne alimentaire sont rétribués, c'est une question de souveraineté d'ailleurs.

THIERRY DAGIRAL
Le ministre de l'Agriculture et de la souveraineté alimentaire, Marc FESNEAU ce matin sur Europe 1. Merci à vous.

MARC FESNEAU
Merci à vous.

THIERRY DAGIRAL
Bonne journée.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 25 juillet 2022