Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, à France Inter le 4 juillet 2022, sur la politique économique.

Texte intégral

 

LEA SALAME
Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Léa SALAME.

LEA SALAME
Merci d'être avec nous ce matin, ministre de l'Economie et des Finances vous devriez l'être encore ce soir après le remaniement, ce n'est pas un scoop absolu que de dire cela ce matin ?

BRUNO LE MAIRE
Ce n'est pas un scoop.

LEA SALAME
Donc vous restez effectivement, il n'y avait pas de suspense insoutenable vous concernant, en revanche les ministres délégués et les secrétaires d'Etat à Bercy ça pourrait bouger, non, on annonce du mouvement de ce côté-là.

BRUNO LE MAIRE
Vous verrez, gardons un peu de surprise pour la journée.

LEA SALAME
En tout cas les secrétaires d'Etat passent et vous vous restez Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Oui. Que vous dire d'autre ?

LEA SALAME
Non rien, c'est une première d'annoncer soi-même qu'on reste avant le secrétaire général de l'Elysée, mais c'est ainsi. Beaucoup de questions à vous poser ce matin, on a peu de temps, on y va. D'abord le projet de loi sur le pouvoir d'achat qui devrait être annoncé en fin de semaine, qu'y aura-t-il précisément dedans, et d'abord concernant les gros rouleurs Bruno LE MAIRE, vous aviez promis une aide gros rouleurs, est-ce qu'on va la trouver dans le projet de loi en fin de semaine ?

BRUNO LE MAIRE
Nous ce que nous proposons c'est d'abord continuer à soutenir les Français qui font face à l'augmentation des prix de l'énergie, je pense que c'est la priorité absolue, maintenir le bouclier énergétique, plafonnement du prix de l'électricité à 4%, gel du prix du gaz, et on continue à accorder une remise, qui est de 18 centimes d'euro aujourd'hui, par litre de carburant, mais quand vous discutez avec des salariés, avec des alternants, ils vous disent tous « mais nous ça ne nous suffit pas, quand on fait 30, 40 kilomètres chaque jour pour se rendre sur son lieu d'alternance, pour se rendre son entreprise, eh bien ça ne suffit pas, le compte n'y est pas », donc ce que nous travaillons aujourd'hui c'est regarder si on ne peut pas mettre en place une indemnisation plus généreuse pour tous ceux qui sont obligés de prendre leur véhicule pour aller travailler, une fois encore qu'ils soient salariés, qu'ils soient alternants.

LEA SALAME
Donc ça dépasse l'indemnisation gros rouleurs, vous êtes en train de l'étendre à quiconque prend sa voiture sur 30…

BRUNO LE MAIRE
Attention aux mots qu'on emploie, l'indemnisation gros rouleurs elle est trompeuse parce que les gros rouleurs c'est ceux qui font plus de 12.000 kilomètres par an, mais il y a plein de gens qui ne font pas 12.000 kilomètres par an, qui prennent leur voiture pour aller travailler, et qui n'arrivent plus à boucler les fins de mois parce que le prix du carburant est trop élevé, donc c'est une indemnisation qui concernerait tous ceux qui travaillent, tous ceux qui sont obligés de prendre leur voiture pour aller travailler, et évidemment en fonction du niveau de revenu, c'est-à-dire ceux qui ont les revenus les plus faibles…

LEA SALAME
Combien ?

BRUNO LE MAIRE
Ça, ça doit faire partie du débat parlementaire, mais il faut se concentrer sur tous ceux qui ont les revenus moyens, ou des revenus faibles, et qui aujourd'hui, quand vous circulez, là encore en France et que vous discutez avec eux, parce que c'est comme ça qu'on fait un bon projet de loi, vous disent " moi je n'ai plus les moyens d'aller travailler ", il n'est pas acceptable qu'aujourd'hui en France vous ayez des salariés, des alternants, des jeunes, qui vous disent " je ne peux pas aller travailler parce que ça me coûte trop cher. "

LEA SALAME
Ça concernera combien de personnes Bruno LE MAIRE ?

BRUNO LE MAIRE
Là encore regardons…

LEA SALAME
Mais c'est quoi, c'est ceux qui gagnent en dessous de 2000 euros, c'est quoi ?

BRUNO LE MAIRE
L'ordre de grandeur c'est plusieurs millions de personnes, donc ça concerne beaucoup de monde, une fois encore ceux qui vont travailler, prennent leur voiture, et ont un niveau de revenu faible, ensuite il faudra discuter avec le Parlement, c'est tout l'intérêt de la discussion avec les parlementaires, de voir jusqu'où nous allons, est-ce que nous allons jusqu'au 4e, 5e, 6e décile, comme on dit techniquement, ceux qui gagnent 1500, 1600, 1800, tout ça doit faire l'objet d'une discussion avec les parlementaires. Et ça me permet de vous donner mon état d'esprit avant d'aller au Parlement, la volonté de faire le mieux pour les Français et de construire les solutions les plus efficaces pour nos compatriotes, et ça peut se faire que dans le dialogue et le compromis.

LEA SALAME
D'accord, donc ce matin vous annoncez une aide pour les salariés qui ont des voitures et qui gagnent en dessous de 1500, 1600 ou 1800, ça ce n'est pas défini, tous auront droit à une aide.

BRUNO LE MAIRE
Ce n'est pas défini, mais je mets sur la table cette proposition, regardons comment aider tous ceux qui travaillent et qui ne peuvent plus aller travailler à cause des prix du carburant.

LEA SALAME
Deuxième question rapidement. Pour soutenir les entreprises qui ont pris les conséquences de la guerre en Ukraine de plein fouet, qu'en est-il du PGE ?

BRUNO LE MAIRE
Nous allons prendre trois décisions très concrètes, nous allons prolonger le prêt garanti par l'Etat, dit prêt garanti par l'Etat résilience, qui devait s'arrêter cet été, il sera poursuivi jusqu'à la fin de l'année. Deuxième chose, nous maintiendrons la mission de Monsieur PFAUWADEL qui est chargé d'accompagner tous les entrepreneurs qui n'arrivent pas à rembourser, il faut étaler jusqu'à 6, 7, 8, 10 ans, donc nous maintiendrons cette mission, et toutes les entreprises, dans le département, peuvent aller à la préfecture, peuvent aller à la Mission interministérielle, regarder s'ils peuvent étaler leur prêt de façon à ne pas avoir des situations de remboursement trop difficiles. Enfin nous mettons à disposition l'aide aux énergo-intensives, c'est-à-dire toutes les entreprises qui consomment beaucoup d'énergie, elles vont pouvoir bénéficier d'aides, vous souriez, mais c'est extrêmement important pour des milliers d'entreprises industrielles…

LEA SALAME
Quand vous rentrez dans les mots techniques…

BRUNO LE MAIRE
Alors sortons de la technique, c'est des entreprises qui consomment beaucoup d'électricité ou beaucoup de gaz parce que leur fonctionnement demande beaucoup d'électricité, beaucoup d'énergie, elles pourront disposer d'aides qui iront de 2 à 25 millions d'euros, il faut qu'elles se signalent, il faut qu'elles réclament auprès de la Direction générale des finances publiques, c'est de l'aide directe, ça leur permet d'amortir leurs coûts de production.

LEA SALAME
Je vais revenir sur l'énergie, mais d'abord les inquiétudes des Français qui concernent aussi les prix de l'alimentaire. On sait que l'inflation va atteindre 7% après l'été, l'inflation est de plus en plus tirée par les prix alimentaires, l'augmentation du beurre, de l'huile, des pâtes, et tout le monde le voit quand il fait des courses. Michel-Edouard LECLERC pointait des hausses de prix qui seraient suspectes, dit-il, il s'étonne par exemple que les factures de transport augmentent de 30% alors que, dit-il, les sociétés de transport sortent des milliards de bénéfices, il s'interroge sur la hausse par exemple de 15% des barres chocolatées comme MARS, il cite la marque, qui invoque la guerre en Ukraine alors qu'on est sur un autre continent pour le cacao. Vous lui répondez quoi, ces hausses elles sont bien contrôlées ou c'est chacun fait ce qu'il veut et la guerre d'Ukraine a bon dos ?

BRUNO LE MAIRE
C'est l'autre grand volet. Nos compatriotes ils ont deux préoccupations majeures, les prix de l'énergie et les prix alimentaires, les prix des pâtes, les prix du beurre, les prix de l'huile ont flambé, chacun le sait, sur l'énergie j'ai dit ce que nous allions faire. Sur l'alimentation nous avons déjà engagé, avec la Direction générale de la consommation, de la répression des fraudes, 1000 contrôles sur un certain nombre de produits, nous allons…

LEA SALAME
C'est assez ça ?

BRUNO LE MAIRE
Non, ce n'est pas assez, donc nous allons faire plus, avec cette direction qui fait un travail remarquable nous allons lancer des contrôles filière par filière, pour aller d'un bout à l'autre de la réalisation d'un produit, que ce soit sa production, que ce soit son transport, que ce soit sa distribution, sa transformation, pour voir s'il y a des marges inacceptables qui sont prises par certains à chaque étape de la distribution ou de la production du produit.

LEA SALAME
Donc ça veut dire, là vous dites 1000 contrôles, on va aller jusqu'à combien de contrôles ?

BRUNO LE MAIRE
Eh bien là c'est vraiment des contrôles par filières entières, c'est-à-dire vous allez prendre une filière de production, regarder depuis l'usine, depuis le lieu de production, jusqu'au lieu de distribution, en passant par le transport et le stockage, pour voir si à un endroit ou un autre de la chaîne de production il y a des marges révoltantes qui seraient faites, nous ne laisserons pas passer les profiteurs de la crise inflationniste, que les choses soient bien claires entre nous.

LEA SALAME
Pardon, ils sont en train de passer là ! Je ne sais pas si vous avez fait vos courses récemment, c'est…

BRUNO LE MAIRE
Mais je fais mes courses tous les week-ends, comme vous le savez j'ai quatre enfants qu'il faut nourrir, donc je vois bien à quel point les prix alimentaires ont augmenté, simplement il y a des explications qu'on peut comprendre, lorsque le prix du blé flambe on peut comprendre que le prix des pâtes augmente, je veux m'assurer qu'il n'y a aucun moment, à aucun endroit de la chaîne, des gens qui en profitent, et ceux qui en profitent seront sanctionnés.

LEA SALAME
Est-ce que vous demandez à LECLERC et à toutes les grandes distributions de passer les hausses de prix demandées par les agriculteurs et les industriels de l'agroalimentaire ?

BRUNO LE MAIRE
Oui, bien sûr.

LEA SALAME
Il faut augmenter les prix pour que ce soit le consommateur qui paye ?

BRUNO LE MAIRE
Je verrai demain, avec le ministre de l'Agriculture, la présidente de la FNSEA, le président des jeunes agriculteurs. Les temps sont extrêmement difficiles pour les producteurs de viande, pour les producteurs de fruits et légumes, pour tous nos producteurs agricoles, nous avons mis en place une loi EGalim qui vise justement à ce qu'il y ait, au-dessus du seuil de revente à perte, 10% qui doivent revenir aux producteurs, je veux m'assurer que ces 10% vont bien aux producteurs. Je lancerai une mission de l'Inspection générale des finances dans les tout prochains jours, je propose d'y associer des parlementaires et des représentants du monde agricole pour nous assurer que ces 10% au-dessus du seuil de revente à perte vont bien aux producteurs et ne se perdent pas ailleurs.

LEA SALAME
Vous avez entendu Dominique SEUX, les pénuries de gaz, les pannes de nos réacteurs nucléaires, font que vous pourriez revenir sur la fermeture des centrales à charbon et les rouvrir l'hiver prochain, il manque 5 gigawatts, il vous l'a dit, il a été très clair, il manque 5 gigawatts aujourd'hui, est-ce que la centrale à charbon de Saint-Avold est prête à remarcher ?

BRUNO LE MAIRE
Ça c'est une option qui est effectivement sur la table, il faudra demander à la ministre de l'Energie si techniquement les choses sont faisables ou pas, en tout cas c'est effectivement une option, et ça doit nous amener à repenser totalement la manière dont nous concevons la consommation d'énergie en France, il faut faire preuve de sobriété, il faut accélérer la réalisation des infrastructures renouvelables et il faut engager le plus vite possible la construction des six nouveaux réacteurs nucléaires.

LEA SALAME
Donc c'est sur la table, mais vous ne nous confirmez pas que vous rouvrez la centrale à charbon, mais…

BRUNO LE MAIRE
C'est à la ministre de l'Energie de le décider, je confirme en revanche qu'effectivement nous préparons toutes les options parce qu'avec la situation sur le gaz russe nous pouvons être amenés à opérer des délestages sur un certain nombre d'activités en France.

LEA SALAME
Comment accueillez-vous la nomination, Bruno LE MAIRE, de l'Insoumis Eric COQUEREL à la tête de la commission des Finances, vous n'avez pas réagi ? Eric WOERTH et d'autres députés soupçonnent les Insoumis de vouloir faire du contrôle fiscal, d'avoir accès aux dossiers grâce à ce poste à la commission des Finances, c'est une inquiétude que vous partagez ?

BRUNO LE MAIRE
C'est le choix du Parlement, moi je respecte le choix du Parlement, mais nous sommes à un moment de vérité, nous allons commencer les travaux parlementaires, il y a deux attitudes possibles, celle qui consiste à bloquer systématiquement les textes, à entrer dans des querelles qui n'intéressent pas nos compatriotes et finalement à bloquer le Parlement, quand je vois que la France Insoumise dit, avant même qu'on ait examiné le texte, qu'ils refuseraient le texte sur le pouvoir d'achat. Vous pensez vraiment que les gens qui ont voté pour la France insoumise attendent des Insoumis qu'ils bloquent un texte qui va revaloriser les retraites, qui va revaloriser les minima sociaux, qui va confirmer le bouclier sur l'énergie, qui va rajouter tout ce que j'ai indiqué sur l'alimentation, c'est vraiment ça que l'on attend ? Moi j'ai une autre proposition d'ailleurs sur l'alimentation, je le glisse au passage. Aujourd'hui les promotions ne peuvent pas excéder 34 % de remise, dans la distribution, je propose qu'on élève ce seuil à 50%, pour qu'il y ait des prix cassés, pour tous ceux qui en ont besoin, ils vont refusez ça La France insoumise ? D'emblée ils vous disent « c'est non. »

LEA SALAME
Et s'ils refusent, et si le Rassemblement national…

BRUNO LE MAIRE
Donc c'est la première possibilité, être dans une attitude de blocage complet…

LEA SALAME
Et donc ?

BRUNO LE MAIRE
Ou être dans une attitude constructive, de compromis, moi je vais au Parlement avec un état d'esprit constructif, à la recherche de majorité de compromis, et je regrette que certaines formations politiques d'emblée aient fermé la porte aux compromis.

LEA SALAME
Oui, de son côté la NUPES, les Insoumis, vous accusent, accusent votre groupe, vos députés, d'avoir été le marchepied du Rassemblement national, une partie de vos troupes a voté pour deux candidats RN pour être vice-président, ils l'ont voté, on le sait, c'est à bulletin secret, mais il y en a eu des gens de chez vous, c'est fini le barrage contre l'extrême droite d'Emmanuel MACRON ?

BRUNO LE MAIRE
Je ne commente pas le choix fait par les parlementaires, de Eric COQUEREL comme président de la commission des Finances, eh bien je ne commente pas davantage les autres votes d'autres parlementaires. Il y a une séparation des pouvoirs en France entre l'exécutif et le législatif…

LEA SALAME
C'est un peu facile ça !

BRUNO LE MAIRE
Non, c'est la règle.

LEA SALAME
Quand on dit je suis le barrage contre l'extrême droite et après on dit je ne commente pas ceux qui ont voté pour l'extrême droite.

BRUNO LE MAIRE
Vous savez, Léa SALAME, j'ai quitté ma famille politique il y a quelques années parce qu'elle refusait de choisir entre Marine LE PEN et Emmanuel MACRON…

LEA SALAME
Eh bien aujourd'hui votre nouvelle famille politique vote pour un vice-président Rassemblement national.

BRUNO LE MAIRE
Léa SALAME, je sais où j'habite et je sais où sont mes combats, j'ai toujours combattu le Rassemblement national, je rappelle qu'un parti politique ce n'est pas que des propositions techniques, ce sont aussi des valeurs et une histoire, je ne partage ni les valeurs, ni l'histoire du Rassemblement national.

LEA SALAME
Allez pour terminer, Olivia GREGOIRE quitte le porte-parolat du gouvernement, on vient de l'apprendre, elle revient chez vous, à Bercy.

BRUNO LE MAIRE
Vous verrez.

LEA SALAME
Je pense que oui, non ?

BRUNO LE MAIRE
C'est une possibilité.

LEA SALAME
Retour d'Olivia GREGOIRE à Bercy donc, merci de nous le confirmer. Merci Bruno LE MAIRE.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 11 juillet 2022