Déclaration de M. Sébastien Lecornu, ministre des armées, en hommage au général de brigade François Meyer, à Paris le 20 juin 2022.

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Circonstance : Honneurs funèbres militaires au général de brigade François Meyer aux Invalides

Prononcé le

Texte intégral

Madame, Monsieur les ministres, [Jeannette Boughrab et Jean-Marie Bockel]
Mesdames, Messieurs les parlementaires,
Monsieur le chef d'état-major des armées,
Mesdames, messieurs les élus,
Officiers généraux, officiers, sous-officiers, soldats,
Mesdames, Messieurs


Le général de brigade François Meyer « aurait préféré la mort que d'abandonner un seul de ses hommes», comme il aimait à le dire. Désormais décédé, aucun de ses hommes ne manque autour de son cercueil, leurs enfants non plus. Cette image en dit à elle seule plus que tous les mots, elle témoigne de son engagement sans limites aux côtés des Harkis, et de la réussite de la mission qu'il s'était donné pour sauver ses hommes et leur famille. Beaucoup parmi vous lui doivent la vie ; la Nation, elle, lui doit d'avoir porté les valeurs de la France dans ce qui reste un drame français.

Jeune officier, il avait choisi Saint-Cyr et s'engagea dans l'arme blindée et cavalerie, il poursuivit sa formation à l'école d'application de Saumur avant de rejoindre comme chef de peloton le 3ème puis le 23ème régiment de spahis en Algérie. C'est là que tout commence...

C'est à la tête de deux Harkas, d'abord comme chef de commando dans le Djebel Amour puis dans le sud Oranais, que le lieutenant Meyer a connu ces supplétifs que l'on appelait des Harkis. Au fil des mois, des liens se nouent dans l'âpreté des combats, la confiance avec ses hommes est totale, le lieutenant Meyer sait qu'il peut compter sur eux: il leur confie son pistolet pendant son sommeil; il leur confie sa vie lors de leurs assauts dans le Djebel. Sous son commandement, ils se distingueront par leur courage dans de nombreuses opérations, qui vaudront au lieutenant Meyer quatre citations. Un soldat est un soldat, chacun a sauvé la vie de l'autre et vice versa. François Meyer ne l'oubliera pas.

Quand vient la fin du conflit, alors que le gouvernement français rechigne à rapatrier les anciens supplétifs de son armée, condamnés à une mort vengeresse et quasi certaine en Algérie - des milliers de Harkis et leurs familles, abandonnés à leur sort furent torturés et tués dans les mois qui suivirent les accords d'Evian - le lieutenant Meyer tient tête. Il prend l'engagement devant ses officiers qu'il ne sera rapatrié qu'avec ses hommes, ces Harkis dont des milliers sont en train de se faire massacrer, il leur donne sa parole d'honneur qu'il les sauvera, eux, et leur famille.


Il réunit donc son escadron à Geryville, et pour protéger ses hommes ainsi que leur famille, il fait monter la garde, de jour comme de nuit pendant 3 mois, dans l'attente d'un bateau qui les emmènera vers la France. Quand cette longue et dangereuse attente se termine, le lieutenant Meyer fait affréter des camions qui les mèneront bientôt vers Oran. Sur le chemin, d'autres harkis, venus d'autres commandos rejoignent ce convoi vers la France, emportant avec eux quelques valises, parfois seulement un tapis. Dans ce périple, le lieutenant Meyer va de peines en peines pour héberger et protéger les 350 hommes et femmes qu'il s'est juré de mettre en sécurité jusque dans leur bateau. Il s'obstine, persiste, plaide leur cause à tous les niveaux, il obtiendra l'aide des marins à Mers El Kebir pour les héberger, pour ne pas les laisser seuls.

Parce que c'est bien ce dont il s'agit : de ne pas les laisser seuls ; de ne pas les abandonner ; de ne pas les condamner.

Dans cette entreprise, le lieutenant Meyer et les officiers qui l'ont accompagné ont agi en contradiction avec les directives officielles, tombant sous la coupe de demandes de sanctions du ministère des affaires algériennes. Mais ces officiers à qui l'on avait tout demandé, ces hommes prêts à mourir pour leur drapeau, il n'est qu'une chose qu'on ne pouvait attendre d'eux : qu'ils se parjurent envers leurs frères d'armes. Les autorités le savaient, elles ne les ont pas empêchés.


La parole donnée par François Meyer l'engagera toute sa vie. Une fois ses compagnons sécurisés dans leurs bateaux, et alors qu'il aurait pu se dire que sa mission était accomplie, il poursuivit son engagement à leurs côtés. Il chercha des villages en France pour les accueillir, il les trouva en Lozère. Une fois les Harkis qu'il avait sauvé installés, et alors qu'il poursuivait une carrière prenante et prometteuse - à l'Ecole d'Etat-major, au 1er régiment de chasseurs présent aujourd'hui, ou à la commission armées-jeunesse - il revient à chacune de ses permissions pour accompagner ses compagnons Harkis dans leur nouvelle vie. Beaucoup sont devenus agriculteurs. Il leur donne des conseils pour développer leurs activités, pour construire leur logement, il écoute leurs enfants, les oriente vers des études supérieures ou leur ouvre les portes des armées.


A l'âge de la retraite, devenu le général Meyer, il racontera cette parole donnée à ses compagnons d'armes dans un livre. Il l'appellera « Pour l'Honneur des Harkis ». Car c'est bien d'une affaire d'honneur dont il était question. C'est peut-être d'ailleurs ce qui le rendait si proche des Harkis, dont il avait appris la langue, dont il connaissait mieux que tout autre la culture et le caractère. Lui, le fils d'ingénieur élevé à Versailles, lui le catholique pratiquant, lui que rien ne menait vers ce destin, il se trouva un point commun avec les Harkis qui créa le lien indéfectible qui tissa l'histoire de sa vie: le sens de l'honneur et de la parole donnée.

Et aussi vrai qu'il n'a jamais manqué à ses engagements envers les Harkis, les Harkis n'ont jamais manqué les leurs envers lui. Votre présence nombreuse aujourd'hui en témoigne, je veux la saluer.

Il fut bientôt votre meilleur défenseur, dans ses fonctions au Haut conseil des Rapatriés, à la Fondation pour la mémoire de la guerre d'Algérie, se mobilisant au sein de vos associations ou vous assistant en justice. Il savait porter votre voix auprès des responsables politiques, pour que 60 ans après on ne vous oublie pas. Infatigable, il avait poursuivi sa mission au cours de ses dernières années, qui ont marquées les plus importantes avancées pour la reconnaissance de la Nation envers les Harkis, avec le vote d'une loi ouvrant un droit à réparation ; la création d'une commission nationale de reconnaissance désormais à la tâche; et la cérémonie historique du 20 septembre 2021, au cours de laquelle le Président de la République a demandé pardon pour le sort que la République avait réservé aux Harkis, avant d'élever François Meyer à la plus haute dignité de la Légion d'honneur.

Jamais, même dans les derniers mois de sa vie, sa voix n'a cessé de clamer votre cause. Sans doute était-ce sa manière d'honorer la parole qu'il avait donnée à ses frères d'armes, il y a maintenant 60 années, dans une montagne au sud d'Alger.

Saluons ce destin tracé par l'humanité et la fidélité dans cette cour des Invalides, où la France honore les plus illustres de ses compatriotes, et laissons résonner ces mots plus que mérités :

Honneur aux Harkis.
Honneur au général François Meyer.


Vive la République.
Vive la France.


Source https://www.defense.gouv.fr, le 29 juin 2022

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