Entretien de M. Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d'Etat au tourisme, aux Français de l'étranger et à la francophonie, avec RCF le 29 septembre 2021, sur le bilan et les perspectives du tourisme en France dans le contexte sanitaire.

Intervenant(s) :

  • Jean-Baptiste Lemoyne - Secrétaire d'Etat au tourisme, aux Français de l'étranger et à la francophonie

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Texte intégral

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Q - Est-ce qu'il faut que les Français soient peut-être plus accueillants, si on veut pouvoir garder notre place dans le tourisme mondial ? Est-ce que cette image du Français un peu bougon peut parfois nous nuire, et dans ces moments très particuliers de pandémie, est-ce que ça peut être un léger handicap ?

R - Je crois que les Français ont le sens de l'accueil. On est toujours perfectible naturellement parce que l'accueil des touristes internationaux, c'est vrai que c'est une compétition, qu'on n'est pas les seuls. On est sur le podium numéro un mais ça pousse fort naturellement. Et puis à la sortie de la crise sanitaire, il y aura sûrement une redistribution des cartes. Et donc à nous de savoir relever les défis, on y reviendra peut-être dans le futur.

Mais pour répondre à votre première question sur cette saison estivale, finalement - était-elle bonne ?-, j'ai envie de voir le verre aux trois quarts plein parce que c'est vrai que sur les littoraux, dans nos montagnes, en ruralité, on a observé de très belles performances. Et d'ailleurs on a les chiffres désormais : les recettes du tourisme international en France en juillet 2021 ont crû de 20% par rapport à 2020. Alors certes, on est encore un peu en deçà par rapport à 2019, c'est sûr, qui était une année record, mais il y a désormais des clientèles européennes de proximité qui ont repris le chemin de la France ; et puis, les Français qui depuis deux ans nous aident à sauver la saison, puisqu'ils ont été, je dirais, au diapason de l'été bleu blanc rouge que nous appelions de nos voeux.

Q - Justement le positionnement de la France en Europe avec ses voisins européens autour, est-ce que ça se transforme d'une certaine façon en avantage stratégique à l'heure où ça devient compliqué de voyager loin ?

R - Exactement, la géographie je crois de ce point de vue-là est un atout. Le fait d'être au coeur de l'Europe parce qu'on voit des évolutions sociologiques effectivement, on voyage plus en circuit court. On va moins loin, on s'entasse moins nombreux dans des avions qui partent à des milliers de kilomètres. On a vu un mode de déplacement privilégié avec la voiture notamment, et cela fait que le bonheur est dans le " près ", si je puis dire, avec des Belges, des Suisses, des Allemands, des Néerlandais qui ont été là de façon très importante.

On a fait aussi les campagnes de promotion qu'il fallait. J'ai pris mon bâton de pèlerin pour aller sur ces marchés-là, sur plusieurs territoires, me rendant à la rencontre des professionnels de tourisme, d'ADN Tourisme à Agen la semaine dernière. Certains m'ont dit : on a vu même plus d'Européens que les années précédentes.

Q - Oui c'est amusant comme cette pandémie est venue un petit peu changer la physionomie ; à l'inverse certaines villes dont Paris ont plus souffert que les années précédentes. Est-ce la désaffection des Russes, des Chinois qui ont disparu ?

R - Exactement, c'est ça. Sur Paris, il y a un double mouvement d'une part des clientèles internationales lointaines, asiatiques, russes. Les Américains et les Canadiens ont commencé à revenir. Nous avons d'ailleurs facilité leur vie en faisant en sorte de monter une cellule au Quai d'Orsay pour convertir leur certificat de vaccination en QR Code et en passe sanitaire.

Parce que si l'été a été réussi, c'est parce qu'on a pu maintenir ouvertes les activités grâce au passe sanitaire, grâce à la vaccination qui est montée en puissance. Et on l'a offert naturellement aux étrangers qui avaient les vaccins homologués.

Mais à Paris, il manquait donc une partie de ces clientèles-là. Et puis, l'événementiel, les foires et salons ne redémarrent en réalité que maintenant, au mois de septembre, et on sait que cela draine énormément de flux sur la région Île-de-France. J'étais, la semaine dernière, avec Alain Griset, mon collègue aux PME, à la rencontre des acteurs de l'événementiel à Villepinte - vous savez ce grand parc -, et donc, on travaille avec eux aussi à des mesures prises pour les aider à repartir.

Nous-mêmes, nous allons faire aussi de la promotion pour vanter l'accueil des événements en France et on réfléchit à des mesures pour aider ce secteur encore dans les mois à venir parce que cela entraîne toute une économie derrière, en chambre, en restauration, traiteurs, etc...

Q - Justement jusque-là il y a eu un accompagnement qui était très présent, 18 mois d'action pour soutenir les professionnels du secteur. Comment cela va-t-il se passer pour les prochains mois ? On sait que le gouvernement prépare un plan d'action pour le courant octobre, début novembre.

R - Alors, on a maintenu au mois de septembre le fonds de solidarité, très important. Au mois d'octobre, on a ce que l'on appelle le dispositif coûts fixes qui vient justement prendre en charge un certain nombre de publics qui sont encore dans la difficulté. Et puis, on a une clause de revoyure, début novembre, avec l'ensemble des secteurs économiques autour de Bruno Le Maire. Par ailleurs, là aussi, avec mon collègue Alain Griset, on travaille à des plans d'action pour certains secteurs, j'évoquais l'événementiel, mais il y en a d'autres, par exemple les agences de voyages, les tour-opérateurs, qui sont encore dans des situations compliquées. Parce que il y a des agences qui sont par exemple spécialisées sur des destinations en Asie, ou sur du tourisme scolaire : et là, parfois, elles en sont à ne faire que 5 ou 10, ou 15% de leur chiffre d'affaires par rapport à l'avant-crise.

Donc, on voit qu'il y a besoin d'un accompagnement spécifique. Nous rencontrions d'ailleurs, hier, les entreprises du voyage, à cette fin-là. Donc, vous voyez, on n'a pas fait tout ça pour ça, pour s'arrêter et arrêter ces dispositifs. Il y a besoin de les aider à rebondir, c'est le pari depuis le début, c'est essayer de maintenir les emplois, les entreprises, les talents. On le voit dans le reste de l'économie, ça repart fort, très fort : 6 et 7% de croissance anticipée, des tensions d'ailleurs sur le marché de l'emploi...

Q - Oui, 237.000 employés en moins dans l'hôtellerie et la restauration. Certains commencent à supprimer la coupure de 3 heures pour faciliter le retour des salariés. Ça modifie considérablement les façons de travailler en fait.

R - Alors, c'était des métiers en tension déjà avant la crise, mais ça l'est encore plus parce que, hélas, certains ont quitté ces secteurs, sont allés dans d'autres domaines. Et donc, il y a tout un enjeu - et je sais que les fédérations professionnelles y sont attachées - pour arriver à attirer des publics, parce qu'il y a un avenir.

Le Président de la République le disait - il était avant-hier à la rencontre des restaurateurs au Salon du SIRHA à Lyon -, ces métiers sont des métiers passion. Quand on est un restaurateur, quand on est fromager, boucher, qu'on participe à toute cette chaîne de l'agroalimentaire, pour laquelle on vient aussi en France, eh bien, il y aura toujours des débouchés. Maintenant, il faut attirer et puis fidéliser dans les métiers du tourisme, c'est d'ailleurs le premier axe du plan de reconquête du tourisme que le Président a souhaité qu'on élabore et sur lequel on planche.

Je pense que nous aurons l'occasion du coup d'y revenir courant novembre, pour dévoiler les pistes qui sont retenues, mais cet enjeu d'emploi, il est crucial. Moi, je ne me satisfais pas, par exemple, du fait qu'une grande fédération professionnelle dans le monde du tourisme me dise : je ne trouve plus de saisonniers, je suis obligée de passer par des boîtes d'intérim qui me font venir des femmes de chambre polonaises.

Voilà. Je veux dire : la France ne peut pas se permettre ce luxe-là, nous devons créer ces emplois et faire en sorte que ces emplois soient pourvus par des personnes.

Q - Le passe sanitaire a été une des inquiétudes initialement durant la saison d'été, il faut bien dire que le variant allait se lancer et ça a mis pas mal d'inquiétudes dans ce domaine-là. Quand on regarde un petit peu les chiffres, en pratique, aquariums, zoos, cirques : + 24% de chiffre d'affaires la semaine de la mise en place du passe sanitaire. Est-ce que ce passe sanitaire, qui a visiblement permis de sauver ou consolider la saison estivale, est-ce qu'il sera un prérequis, par exemple, pour aller prendre les remontées mécaniques, lors des stations de sports d'hiver ? Je pense aux gens qui nous écoutent dans les Alpes ou dans les Pyrénées, ce matin.

R - Bon, ce qui est sûr, c'est qu'il faut avoir un message clair vis-à-vis des destinations de montagne. Cet hiver on va skier, voilà, c'est important...

Q - C'est une bonne nouvelle.

R - C'est très important, parce que l'année dernière, effectivement, au regard de la vague qui nous avait frappés, l'année dernière, je vous rappelle qu'au mois de décembre, seule Mauricette était vaccinée. Voilà, aujourd'hui, on est des dizaines de millions à l'être, et donc, les conditions ne sont pas les mêmes. Donc, cet hiver, on va skier, et c'est très important d'être au rendez-vous pour pouvoir soutenir ces professionnels de la montagne. Et puis aussi pour s'aérer, s'oxygéner, cela fait presque deux saisons que les amoureux de la glisse n'ont pas pu retrouver ces territoires. Et donc, on est en train de travailler avec les professionnels du tourisme ; demain je serai au congrès de Domaines skiables de France, on planche avec eux sur les modalités. Mais je vais être très clair : ce ne sera pas compliqué et naturellement ce seront des expériences qui je crois sont attendues de beaucoup.

La montagne française a beaucoup souffert l'hiver dernier. Je remarque qu'elle a repris des couleurs à chaque fois lors des saisons estivales. C'est aussi une bonne nouvelle, qui montre qu'il y a un tourisme des quatre saisons qui est possible sur ces territoires. Et d'ailleurs, cela fait partie des axes de notre plan Avenir Montagnes, présenté avec Jean Castex en mai dernier, pour aider un certain nombre de territoires, par exemple, à restaurer leurs sentiers de randonnées, à implanter des petits circuits de luge d'été, etc... Donc, vous voyez, on ne reste pas les bras ballants et on essaie de faire en sorte de se réinventer aussi.

Q - Oui, +25% dans les Pyrénées en termes de fréquentation. Vous pensez qu'il y avait une envie de prendre l'air, de s'aérer justement, d'aller faire de la randonnée, comme vous l'avez dit, du VTT, des activités de plein air ?

R - Alors, c'était une tendance très forte, cet été, on l'a vu, les professionnels me l'ont remonté, cette envie d'activités de plein air. Effectivement, tout ce qui était vélo-route a très bien fonctionné, et tant mieux. D'ailleurs, dans le plan de relance, on a mis des crédits pour pouvoir continuer à créer ces chemins dédiés, le long de nos canaux, par exemple. Ce sont véritablement de très belles expériences, et puis, également, sur tout ce qui est randonnée, enfin tourisme vert, c'est une bonne nouvelle.

Parce que ce sont nos racines. La France est riche de paysages qui sont formidables. Je crois qu'on peut dire qu'on habite une sorte de pays-monde, parce que franchement vous pouvez faire le tour de France et puis avoir le sentiment de faire le tour du monde, d'être dépaysé, parfois à quelques dizaines ou centaines de kilomètres de chez vous.

Q - Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire au tourisme. Pour terminer dans la minute qui nous reste, il va falloir penser aussi au tourisme du futur, à l'heure où on prône une certaine décarbonation. On le voit, la thématique s'impose de plus en plus notamment avec la présidentielle qui approche. Est-ce que les acteurs français, selon vous, sont prêts justement à faire face à ces nouveaux défis ?

R - Tout à fait, je peux vous dire que le tourisme durable, c'est le fil rouge des réflexions, non seulement de tous les acteurs, mais du gouvernement aussi. L'année dernière, d'ailleurs, on a mis en place dans le plan de relance un fonds tourisme durable de 50 millions d'euros, pour aider les acteurs à aller vers des pratiques plus en circuit court dans la restauration ou de la rénovation énergétique.

Au moment même où je vous parle, d'ailleurs, les Universités du tourisme durable se réunissent au Havre et, justement, tous les acteurs échangent sur les bonnes pratiques. Egalement, je le vois, beaucoup d'initiatives de start-up qui se positionnent sur ce thème du tourisme vert. Donc moi, j'ai confiance : il faut qu'on soit aussi très bon là-dessus, parce que si on veut rester à la pointe des destinations, les préoccupations environnementales naturellement sont à l'esprit du voyageur. Et donc, on doit apporter des réponses concrètes.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 4 octobre 2021