Interview de Mme Roselyne Bachelot, ministre de la culture, à CNews le 16 septembre 2021, sur les répercutions du passe sanitaire sur le monde de la culture, les candidatures aux élections 2022 et la décision du CSA de décompter le temps de parole d’Eric Zemmour dans les médias.

Texte intégral

LAURENCE FERRARI
Bonjour Roselyne BACHELOT.

ROSELYNE BACHELOT
Bonjour Laurence FERRARI.

LAURENCE FERRARI
Bienvenue dans La Matinale de CNews. C'est la première fois que vous venez sur notre antenne, on est ravi de vous recevoir. On a travaillé ensemble quelques années dans ce groupe.

ROSELYNE BACHELOT
Oui, rappelons notre passé.

LAURENCE FERRARI
Rappelons-le à nos téléspectateurs. Hier le président de la République a assuré, lors d'une visite à Illiers-Combray, sur les traces de Marcel PROUST, que le pass sanitaire serait progressivement abandonné dans les zones où le taux de contamination diminue. C'est une bonne nouvelle, notamment pour les salles qui ont souffert de ce pass sanitaire ?

ROSELYNE BACHELOT
Alors dès le départ, il était évident que le pass sanitaire était une mesure de protection, qui était une mesure proportionnée et transitoire et que les obligations de pass sanitaire évolueraient avec la crise sanitaire. On voit que les personnes sont de plus en plus vaccinées, que le pass sanitaire ne pose plus de problème à l'immense majorité de la population et que le taux d'incidence de ce fameux variant Delta diminue. Donc évidemment, dès que cela sera possible - la situation sanitaire évidemment a besoin d'être stabilisée - le pass sanitaire sera supprimé.

LAURENCE FERRARI
Le pass sanitaire pose des problèmes à certains réfractaires, on l'a vu, qui continuent à manifester. Ça ne se produit pas dans les cinémas, il n'y a pas d'incidents dans les salles de spectacle, de cinéma, de concert ?

ROSELYNE BACHELOT
Alors il y a une baisse de fréquentation dans les salles de cinéma et dans les salles de spectacle. Les choses sont en train de se normaliser. Sur la première partie, disons à partir du 21 juillet, on a par exemple dans les salles de cinéma observé une baisse de fréquentation de 30 %. Les choses sont en train de se stabiliser, de diminuer, même si on n'est pas encore en retour à la normale. Mais on voit arriver des films intéressants, Dune par exemple qui est sorti hier, de VILLENEUVE, a fait une très bonne sortie - la meilleure de l'année. On attend avec intérêt le James BOND et puis il y a des films comme Kaamelott, comme OSS 117 et puis Bac Nord qui ont fait d'excellentes sorties. On voit qu'il y a des très bons films qui sortent, qui vont pousser la fréquentation mais il faut bien sûr accompagner les professionnels du cinéma. Nous sommes, avec Bruno LE MAIRE, en train de préparer les mesures d'accompagnement pour amortir ce choc. Mais il y a le pass sanitaire et puis il y a aussi des changements de comportement.

LAURENCE FERRARI
Plus structurants ?

ROSELYNE BACHELOT
Plus structurants.

LAURENCE FERRARI
Les Français vont moins au spectacle vivant

ROSELYNE BACHELOT
C'est pour ça que je développe des politiques par exemple auprès des jeunes pour leur apprendre la magie du cinéma, le fait que le cinéma ça se voit en salle. On a une chance extraordinaire en France : on a le plus beau maillage de salles de cinéma d'Europe et ce maillage, il faut l'accompagner parce que c'est le premier élément, la première structure culturelle de notre pays.

LAURENCE FERRARI
Et vous savez ô combien nous sommes attachés aux salles de cinéma dans le groupe CANAL PLUS. Sept millions d'entrées perdues avec le pass sanitaire selon le président de la Fédération nationale des cinémas français, cinquante millions de chiffre d'affaires en moins. Il y a des aides spécifiques qui vont être allouées à nouveau au cinéma, aux salles ?

ROSELYNE BACHELOT
Bien entendu. J'ai d'ailleurs une réunion de travail avec le président du FNCF lundi dernier, il y a quelques jours donc. Nous sommes en train d'y travailler. Globalement les aides qui ont été consenties au cinéma français dans cette période de crise représentent plus d'un milliard d'euros. 1,2 milliard d'euros. Mais pour cette sortie de crise, des aides spécifiques - nous sommes donc en train d'y travailler - seront annoncées dans quelques jours.

LAURENCE FERRARI
Salle par salle j'imagine.

ROSELYNE BACHELOT
Voilà, bien sûr.

LAURENCE FERRARI
Est-ce que c'est la même chose pour le théâtre et les salles de concert ou est-ce qu'ils sont moins impactés ?

ROSELYNE BACHELOT
Alors tout dépend. Les situations sont très diverses. Globalement il y a un impact de la crise sanitaire très différent. Par exemple à l'Opéra de Paris qui est très dépendant de la clientèle étrangère, on voit que les réservations et les abonnements qui d'habitude à cette saison sont à peu près à 45 % de la jauge ne sont qu'à 25 %, donc une baisse notoire. On voit à la Philharmonie, ce n'est que de 15 %. A l'Odéon, c'est à 10 %. Tout dépend de la structuration de la salle, de la clientèle de la structure, mais là aussi nous accompagnons ces pertes de substance.

LAURENCE FERRARI
Il y a deux milliards d'euros qui vous ont été alloués au titre du plan de relance. Ça suffira ? Est-ce que toute cette somme a déjà été dépensée et sur quels postes elle est dépensée ?

ROSELYNE BACHELOT
Elle est en train d'être dépensée. Nous suivons cela avec beaucoup de soin parce que le ministre des Finances nous a bien avertis que cet argent devait être dépensé en 21 et 22 et que si on ne le dépensait pas, il serait affecté à d'autres ministres. Donc je suis très attentive au fait que mes chantiers soient là et avancent. Et puis, nous allons continuer sur des investissements qui sont les investissements d'avenir, préparer toutes les structures au numérique et également - le président de la République l'a annoncé à Marseille - un très gros effort sur faire de la France un champion dans le secteur de l'audiovisuel, que ce soit le cinéma ou tout le secteur audiovisuel.

LAURENCE FERRARI
L'actualité, c'est aussi Eric ZEMMOUR. Est-ce que le CSA a eu raison de demander à décompter le temps de parole à notre chaîne d'Eric ZEMMOUR alors qu'il n'est pas candidat ? Vous-même vous aviez déclaré le 30 août dernier : « monsieur ZEMMOUR est en droit de continuer sa carrière de journaliste tant qu'il ne s'est pas déclaré candidat.

ROSELYNE BACHELOT
Effectivement, il a tout fait le droit de continuer sa carrière de journaliste. Qu'est-ce que dit la loi du 30 septembre 1986 ? Elle garantit la liberté éditoriale des éditeurs, des chaînes. Elle garantit également la liberté d'expression des journalistes mais elle veut aussi que le pluralisme soit respecté : c'est-à-dire qu'un média se doit d'exprimer toutes les opinions, la diversité des opinions dans cet espace politique public. Donc le CSA, autorité administrative indépendante, n'interdit…

LAURENCE FERRARI
Vous n'avez pas d'influence sur le CSA.

ROSELYNE BACHELOT
Non, je n'ai pas d'influence sur le CSA et heureusement que la liberté et le pluralisme sont entre les mains d'une autorité administrative indépendante. Simplement elle constate que le courant de pensée représenté par monsieur ZEMMOUR mérite d'être décompté, mais Eric ZEMMOUR peut tout à fait continuer son émission. Il n'y a aucune interdiction qui a été émise par le CSA.

LAURENCE FERRARI
Est-ce que néanmoins on n'a pas créé un statut de pré-candidat ? On est quand même à sept mois de la présidentielle et il y a donc des personnes qui sont considérées comme pré-candidates.

ROSELYNE BACHELOT
Oui. Ce que je comprends qui a été fait par le CSA, c'est plutôt le décompte d'un courant de pensée pour vérifier. Le pluralisme se vérifie comment ? Il se vérifie par le décompte des temps de parole, pour vérifier qu'il n'y a pas un courant de pensée qui serait éliminé d'un média ou qu'au contraire, un courant de pensée serait favorisé par un media. Donc on décompte ces courants de pensée, on voit qu'Eric ZEMMOUR dans le débat politique national - puisque c'est de cela dont il est question – intervient, selon le CSA, de plus en plus comme un acteur politique du débat national. Son temps de parole est décompté mais il peut tout à fait poursuivre son émission. Le CSA n'a posé aucune interdiction.

LAURENCE FERRARI
Il dénonce une censure, Eric ZEMMOUR. Est-ce qu'il y a une censure contre lui ?

ROSELYNE BACHELOT
Il n'y a aucune censure. D'ailleurs je constate qu'il est sur tous les médias, qu'il est invité…

LAURENCE FERRARI
Absolument.

ROSELYNE BACHELOT
Qu'il est hyper présent dans l'espace médiatique, donc non, il n'y a pas de censure.

LAURENCE FERRARI
Et que tous les médias l'invitent énormément.

ROSELYNE BACHELOT
Evidemment.

LAURENCE FERRARI
Cela lui assure une entrée en campagne, même s'il n'est pas candidat, tonitruante. Dans certains sondages, il est à 10 % d'intentions de vote. Est-ce que le fait d'affaiblir Marine LE PEN, puisqu'ils appartiennent à peu près au même courant de pensée politique, c'est une bonne nouvelle pour Emmanuel MACRON ?

ROSELYNE BACHELOT
Je n'ai absolument aucun avis sur ce sujet parce qu'on évolue dans un paysage politique qui est extrêmement fluctuant. A qui Eric ZEMMOUR prendrait-il des voix s'il était candidat ? Je pense qu'il pourrait… Certains disent que c'est plutôt aux Républicains qu'il en prendrait donc… Vous savez, moi je me concentre sur mes sujets, je n'aime pas beaucoup faire de la politique-fiction. La culture traverse une crise qui est grave, moi je concentre mes efforts là-dessus. La seule chose que je peux dire et qui m'est un chagrin, c'est que vraiment la culture est absente du débat politique et que j'aimerais que les candidats, virtuels ou réels, parlent un peu plus de culture qu'ils n'en parlent car ils n'en parlent pas du tout.

LAURENCE FERRARI
Nous y veillerons au cours de la campagne. Marine LE PEN, puisque la politique s'invite quand même dans le monde culturel, en tout cas de la communication, elle propose la privatisation de l'audiovisuel français, chaînes de télévision et radio. Ça serait, dit-elle, 2,8 milliards d'euros qui seraient rendus aux Français, ce serait bon pour le pouvoir d'achat. Qu'est-ce que vous lui dites ?

ROSELYNE BACHELOT
Je dois dire que j'ai lu avec intérêt cette rentrée politique de Marine LE PEN dans une interview qui a été donnée au Figaro. Il y a donc trois propositions dont deux qui relèvent de mon portefeuille ministériel. Joie et bonheur ! Je mets de côté la notion de renationalisation des autoroutes qui n'est pas dans mes responsabilités mais il y a effectivement la privatisation de l'audiovisuel public. Je pense que c'est une proposition qui est lunaire, d'abord parce que les Français sont très attachés à leur audiovisuel public, que dans tous les pays démocratiques même ultralibéraux - je pense à Boris JOHNSON qui considère la BBC comme un joyau patrimonial - dans tous les pays démocratiques, il y a à côté de l'audiovisuel privé un audiovisuel public dans un équilibre, je pense, extrêmement utile. Les Français considèrent leur audiovisuel public comme un patrimoine. D'abord, libérerait-on 2,8 milliards d'euros ? Je ne pense pas. Et de plus, la suppression de la redevance alors qu'il faudrait bien que ces chaînes vivent de quelque chose, elles vivraient d'un marché publicitaire qui serait encore plus encombré ou elles feraient des chaînes à péage. Donc je ne vois absolument pas l'avantage pour le spectateur et pour le téléspectateur.

LAURENCE FERRARI
Mais est-ce que c'est réalisable concrètement ? Est-ce qu'il est possible de dire : « demain on privatise FRANCE TELEVISIONS et RADIO FRANCE » ?

ROSELYNE BACHELOT
Toutes les bêtises sont possibles bien entendu. Mais le problème qui est posé, c'est est-ce que c'est utile aux Français ? Je le dis : non, ce serait un appauvrissement du paysage audiovisuel et du pluralisme de cet audiovisuel.

LAURENCE FERRARI
Et le CSA est très attentif au pluralisme évidemment des pensées et des expressions sur le service public.

ROSELYNE BACHELOT
Evidemment.
Tél : 01 42 75 54 43

LAURENCE FERRARI
En permanence ?

ROSELYNE BACHELOT
Aussi, aussi.

LAURENCE FERRARI
Il y a beaucoup de candidats à droite qui font des propositions, pas forcément effectivement pour l'instant en matière de culture. Est-ce que vous êtes surprise par certaines propositions ou pas du tout ?

ROSELYNE BACHELOT
C'est-à-dire que je connais bien les candidats de la droite - enfin « de la droite » : des Républicains, pour les situer sur l'échiquier politique. Ce sont des personnalités respectables, légitimes à avoir des ambitions politiques. Ce que je regarde un peu avec stupéfaction, c'est la multiplicité des candidatures qui montre évidemment qu'il y a un vrai problème de leadership dans ce parti politique et qui donne une impression assez désordonnée. Les propositions politiques, les propositions seront analysées une fois que peut-être se dégagera-t-il un candidat unique. Tout ça pour l'instant donne une impression de grand désordre.

LAURENCE FERRARI
Un candidat ou une candidate. Est-ce que l'heure des femmes est venue ?

ROSELYNE BACHELOT
Un candidat ou une candidate bien sûr. Il y a Valérie PECRESSE qui fait une campagne dans ce cadre.

LAURENCE FERRARI
Mais c'est difficile pour vous d'en parler parce que c'est votre famille politique et malgré cela, vous soutenez Emmanuel MACRON.

ROSELYNE BACHELOT
Ce n'est pas ma famille politique dans la mesure où je ne suis plus adhérente… Je n'ai jamais été adhérente aux Républicains. Donc moi effectivement je soutiens Emmanuel MACRON sans être membre d'ailleurs de La République en Marche.

LAURENCE FERRARI
Mais quand vous entendez Michel BARNIER parler d'immigration, dire qu'il veut sortir de la Cour européenne des droits de l'homme, ça vous surprend de la part de personnalités que vous connaissez bien ?

ROSELYNE BACHELOT
C'est-à-dire qu'effectivement, on voit bien que dans cette campagne, les candidats pour se distinguer, pour piquer des voix ici, là ou ailleurs sont amenés à prendre des positions parfois orthogonales avec ce qui a fait leur patrimoine idéologique. Mais enfin, je regarde ça avec une certaine distance.

LAURENCE FERRARI
Et la Gaulliste que vous êtes évidemment dans l'âme, vous l'avez dit dans nombre de vos livres, considère la primaire comme un outil absolument démocratique ou pas ?

ROSELYNE BACHELOT
Je pense que la primaire est fort utile. Je suis plutôt une militante des primaires dans les partis politiques. Je pense que c'est la meilleure façon de faire ce fameux départage. Bien sûr ensuite il y a des techniques de primaires : doivent-elles être des primaires fermées, réservées aux seuls adhérents ? Primaires ensuite avec les sympathisants. Des primaires générales où chacun peut venir s'inscrire. Je vais vous dire une chose : je suis loin, mais loin de tout ça. J'ai l'impression… Voilà !

LAURENCE FERRARI
Et vous ferez la campagne aux côtés d'Emmanuel MACRON ?

ROSELYNE BACHELOT
Je ferai la campagne aux côtés d'Emmanuel MACRON s'il est candidat.

LAURENCE FERRARI
Vous avez un doute là-dessus ? Non ?

ROSELYNE BACHELOT
Non.

LAURENCE FERRARI
Non, pas de doute sur le fait qu'il soit candidat. Un tout petit mot pour terminer sur l'Arc de Triomphe emballé. Une oeuvre posthume de l'artiste Christo qui a beaucoup provoqué de polémiques. Vous comprenez ça ? C'est justement fait pour ça ?

ROSELYNE BACHELOT
Je trouve ça formidable qu'il y ait des polémiques. Quand il y a une oeuvre d'art qui apparaît, que cela donne de la puissance dans le débat public, moi je préfère qu'on se batte autour - se battre pas physiquement ! - autour d'une oeuvre. Rappelez-vous les Colonnes de Buren ou la Pyramide de Pei ou d'autres oeuvres modernes. Finalement au bout d'un moment, tout le monde l'accepte. Là c'est une oeuvre, l'oeuvre de Christo et de Jeanne-Claude. Je vais d'ailleurs aller faire la conférence de presse de présentation de cette oeuvre en vous quittant. C'est magnifique.

LAURENCE FERRARI
Vous étiez hier, je le disais, à Illiers-Combray avec Emmanuel MACRON et son épouse pour symboliser aussi l'intérêt pour le patrimoine français et sur les traces de Marcel PROUST. Le patrimoine français est bien loti aujourd'hui ? Il est très bien subventionné ?

ROSELYNE BACHELOT
Je pense qu'entre l'augmentation des crédits courants du ministère et le plan de relance, on n'a jamais fait autant pour le patrimoine. Rien que sur le plan de relance, six cent-trente-quatre millions d'euros pour en particulier un plan cathédrales, car Dieu sait si nos cathédrales avaient des gros problèmes de sécurité et des exigences de restauration, mais les besoins du patrimoine sont immenses. Et puis l'intérêt des Français pour le patrimoine : quand on demande aux Français qu'est-ce qui compte pour vous dans la culture, ils ne répondent pas le spectacle vivant ou le cinéma ou la peinture, ils répondent le patrimoine. Il y a un attachement vraiment viscéral des Français et j'ai trouvé ça magique. Parce qu'avec le président, les gens ont été massés près de cette maison de Tante Léonie où Marcel PROUST venait en vacances. C'est une petite maison toute simple, une petite maison de village mais y souffle l'esprit, l'esprit de Marcel PROUST. Guillaume GALLIENNE nous a lu ce fameux passage, le baiser où Marcel PROUST enfant attend le baiser de sa mère. Vous savez que tout le monde avait les larmes aux yeux.

LAURENCE FERRARI
Voilà, on va terminer sur une note de littérature. Merci beaucoup Roselyne BACHELOT d'être venue ce matin dans La Matinale de Cnews.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 17 septembre 2021