Entretien de M. Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d'Etat au tourisme, aux Français de l'étranger et à la francophonie, avec BFM Business le 7 septembre 2021, sur le bilan de la saison touristique et les aides au secteur du tourisme.

Texte intégral

Q - Bonsoir

R - Bonsoir

Q - Merci d'être avec nous. J'imagine que les vacances furent assez courtes pour vous, en tous les cas.

R - Oui, je me suis plutôt occupé des vacances des autres.

Q - Exactement, puisque vous êtes en charge du tourisme, des Français de l'étranger et de la francophonie. On va surtout être sur le tourisme, là, c'est l'actualité, évidemment. Les Français ont été dans l'Hexagone, pour quasiment deux tiers de ceux qui ont pris des vacances...

R - Plus, même, quasiment 8 à 9 sur 10 d'entre eux ont fait le choix de rester en France. Donc, j'ai envie de dire : été bleu blanc rouge saison 2, parce que cela avait été déjà le cas, assez massivement, à hauteur de 94% en 2020. Là, il y a eu un peu plus de départs à nouveau, de nos compatriotes vers des destinations comme la Grèce, des destinations méditerranéennes, mais les Français ont massivement joué le jeu, et les Européens de proximité aussi ont repris le chemin de la France. C'est une bonne chose. On a eu plus de Belges qu'en 2019 qui était une année record, plus de Suisses qu'en 2019 ; tout simplement parce qu'on tire parti aussi du fait que les comportements évoluent : désormais, on part moins loin, et cela veut dire qu'on prend plutôt son véhicule, et si on part moins loin, quand on est belge ou néerlandais, c'est vrai que la France est une destination de choix. Et donc, on a bien marché de ce côté-là.

Q - Vous avez les derniers chiffres de fréquentation, sur le mois d'août ?

R - Vous savez, c'est à la fin du bal qu'on paie les musiciens.

Q - Là, on est à la fin du bal.

R - Eh non, d'ailleurs, on travaille à ce qu'il y ait une arrière-saison. Il y a un été indien, vous l'avez vu. Et donc, ce qu'on peut dire, au mois d'août, en tous les cas, du côté de l'hôtellerie de plein air, du côté de la location des gîtes, des meublés etc., cela a très bien fonctionné. Prenez une chaîne comme Logis Hôtel qui fédère un certain nombre d'hôtels indépendants, ils ont fait en août + 40% en chiffre d'affaires, avec un panier moyen aussi qui a augmenté. Donc, il y a eu un mois d'août qui a été très dynamique.

Q - Mais vous n'avez pas les chiffres définitifs ?

R - Non, l'INSEE, la Banque de France ne pourront pas donner de chiffres avant plusieurs mois, mais le thermomètre que j'ai auprès des acteurs, il est celui-là : c'est une très bonne saison du côté de ces acteurs de l'hébergement, y compris, j'étais, il y a quelques jours dans l'Allier, au PAL, il y a un parc d'attractions qui est formidable ; ils ont fait également une très belle saison estivale, en croissance par rapport à 2019. Donc, je tire mon chapeau aussi à ces professionnels qui ont su s'adapter, parce qu'il y a eu la mise en place du passe sanitaire ; c'est d'un côté ce qui a permis de sauver l'été, parce que c'est ce qui a permis de laisser ouvertes les activités. Mais il a fallu aussi s'adapter. Un certain nombre d'entre eux ont mis en place des barnums devant pour pouvoir faire des tests, etc. Donc, chapeau, Mesdames et Messieurs !

Q - Diriez-vous que la France, en fait, a remporté la palme touristique, cette année ? Parce que lorsque vous étiez venu, ici même, en juin, vous avez dit "c'est un peu la guerre entre les Allemands qui disent venez en Allemagne, les Italiens : venez en Italie, venez en Grèce, venez partout". Tout le monde essayait de tirer son chapeau. Vous, vous aviez essayé que le passe sanitaire soit gratuit, puis, finalement, il ne l'a pas été. Est-ce que finalement vous diriez : ça y est, cocorico, la France a remporté la palme ?

R - Disons que cela a très bien fonctionné. On a sauvé l'été, il faut dire les choses.

Q - On est numéro 1, ou pas ?

R - Je pense que nous resterons numéro 1. Nous l'avons été en 2020, malgré la crise. A l'époque nous étions autour de 40 millions de visiteurs internationaux. Et je pense qu'on va pouvoir faire plus, cette année, encore. C'est un motif de satisfaction, parce que c'est vrai que des destinations comme l'Espagne, le Portugal, la Grèce, avaient communiqué plus tôt que nous pour l'ouverture de leurs frontières, mais vous l'avez vu, aussi, ceux qui parfois se sont ouverts à tous les vents, et je pense notamment à la péninsule ibérique, ont fait face aussi à des situations plus compliquées que nous, plus tôt dans la saison. Et les décisions qui ont été prises, je crois, ont permis, depuis le début de la crise, d'ailleurs, il faut rendre au Président de la République ce qui lui appartient : il a sauvé le tourisme français. D'une part, avec les mesures de soutien économique ; on en est, le chiffre vient de tomber, à désormais 37 milliards d'euros de soutien économique pour le tourisme. Quand on additionne le fonds de solidarité, quand on additionne l'activité partielle, tous les dispositifs qui ont été mis en place, et puis également avec ce passe sanitaire qui désormais fait école, et qui au tout début a pu faire grincer les dents, ici et là, mais qui s'est avéré la vraie bonne mesure.

Q - Il y a toujours beaucoup de couacs autour des centres commerciaux, parce que entre Jacques Creyssel, le délégué général de la Fédération de la grande distribution, Bruno Le Maire, hier encore, le patron des Galeries Lafayette qui étaient là, on a un petit peu de mal à comprendre pourquoi le préfet, pourquoi il y a eu des pré-décisions...

R - Ce que je peux vous dire, c'est que dans le domaine du tourisme cela a été très vite compris, dès juillet, par les parcs de loisirs, les musées etc. Dès le mois d'août par les restaurateurs ; et ce qu'on a vu, c'est que souvent, sur la première semaine de mise en oeuvre, il y avait une petite chute de chiffre d'affaires, mais tout de suite, cela rebondissait. Les données du groupement des cartes bancaires est éloquent à cet égard. On s'est basé là-dessus pour avoir le dialogue, il y a une dizaine de jours, avec Bruno Le Maire et les secteurs concernés afin d'envisager la poursuite et les modalités du soutien. Et quand vous prenez par exemple tout ce qui est aquariums, zoos, parcs d'attractions, cirques, ils ont fait 24% de CA en plus la semaine de mise en place du passe sanitaire, du 9 août.

Q - Il y a vraiment "Jean-qui-rit, Jean-qui-pleure"...

R - Alors c'est vrai qu'il faut le dire, le bilan...

Q - Si vous prenez les grands hôtels, c'est un peu la catastrophe. Et vous prenez Paris...

R - C'est un beau bilan, il faut savoir le nuancer par territoire, au sein même de certaines filières. Par territoire, vous avez raison, à Paris, on a encore ce moteur du tourisme événementiel qui n'est pas reparti pleinement. Là, je pense que l'on peut tabler seulement sur un dernier trimestre qui redonnera des couleurs tout de même parce que Pablo Nakhlé Cerruti le disait d'ailleurs pour Viparis, autant d'événements prévus cette année que en 2019, donc c'est considérable, avec, en revanche, moins de surfaces louées, moins de participants. Mais écoutez, déjà ça va être ça de pris. Et on va continuer avec Atout France à déployer des moyens additionnels, en promotion de la destination France, en tant que destination événementielle. Parce que les Allemands sont également très offensifs - on est en concurrence sur ce segment-là - ; ils ont mis une mesure par exemple pour subventionner les stands des entreprises allemandes sur des salons en Allemagne. Donc, on réfléchit aussi avec Bruno Le Maire à comment aider, accompagner ce secteur événementiel. Je serai à leurs côtés avec Alain Griset, dans quelques jours, pour pouvoir évoquer tout cela.

Q - Qu'est-ce qu'on peut faire pour Paris ? Parce que Paris n'arrive pas à relever la tête.

R - Paris est une destination éminemment internationale, long courrier. Donc on a besoin du retour des Américains, on a besoin du retour des Moyen-Orientaux, des Asiatiques, et on sait que pour l'instant, les Américains, c'est le cas, et ce sera toujours le cas pour les personnes vaccinées, puisque vous avez vu que l'Union européenne a retiré de la liste verte les Etats-Unis. Cela signifie que nous allons nous-mêmes sûrement adapter aussi nos protocoles et faire en sorte que pourront être accueillies les personnes vaccinées, mais les non-vaccinées, je pense, seront soumises à un traitement un peu différent.

Q - Il y aura une quarantaine pour les Américains ? De nouveau ? Parce qu'il y en avait eu une, je crois...

R - Dès lors que l'Union européenne a retiré de la liste verte les Etats-Unis, pour nous, la réflexion qui est en cours, c'est maintenir tous les déplacements pour les personnes vaccinées ; en revanche, c'est le retour peut-être des motifs impérieux pour les non-vaccinés. Maintenant, on le sait, la vaccination, c'est la clé pour la relance de la mobilité internationale, la relance du tourisme.

Q - Il y aura une quarantaine ? Permettez-moi d'insister.

R - Non, je parle de motifs impérieux. Motifs impérieux, cela signifie que les raisons de votre déplacement sont très limitées. Parce que le taux d'incidence est de 500 sur les 14 derniers jours, là-bas, alors que nous, en Europe, ça y est, on a quand même bien baissé. Donc, c'est en réflexion.

Q - On s'en souvient, il était prévu un plan Marshall pour le tourisme, c'était au niveau européen, c'était en mars/avril 2020. Il y a un plan tourisme en France, qui a été plus ou moins lancé, qui est un plan "montagnes". Visiblement il s'est arrêté un peu au milieu...

R - Non, il ne s'est pas arrêté.

Q - Je lisais une interview d'Alexandre Maulin qui est le président des Domaines skiables de France.

R - Je tiens, sur vos ondes, à rassurer Alexandre Maulin.

Q - Ah, d'accord...qui disait en fait, pour le plan "montagnes", il en manque la moitié.

R - Non, non. L'Etat a mis sur la table 150 millions d'euros d'investissements sur les années à venir, et on souhaite en décaisser 50 millions, dès cette année 2021, dès la fin de l'année. Les commissariats de massifs avec les préfets sont en train de regarder les projets qui sont éligibles. Et 50 millions d'euros, c'est très important, parce qu'on veut soutenir toutes les filières amont qui ont notamment souffert. Certains acteurs n'ont pas pu investir comme ils l'auraient souhaité.

Q - Il y aura 50 millions qui seront versés...

R - Avant la fin de 2021, c'est notre souhait. On y travaille.

Q - La saison est bientôt partie....

R - Tout à fait... Ils sont en train de la préparer. Ce plan "Avenir montagnes", on l'a préparé avec Joël Giraud et le Premier ministre l'a annoncé, le 27 mai dernier. Donc, il y a la boîte à outils, les fonds sont là, et c'est comme le plan de relance ; le plan de relance, l'idée est que 70% soient engagés, là, d'ici la fin de l'année, on a fêté les "un an". Et cet argent n'est pas là pour dormir. Je le vois dans mon département de l'Yonne. Les industries, les ETI, les PME industrielles ont pu profiter de subventions comme on n'en pas connu, depuis des années, pour renouveler leurs lignes de production, pour les moderniser, pour innover. Donc, je crois qu'on est à un moment où la France tire le meilleur partie de ces moments compliqués qu'on connaît.

Q - Mais faut-il un plan Marshall pour le tourisme français ? Au-delà du plan de relance. Est-ce qu'il faut réunir tous les acteurs... ?

R - Oui, mon général. D'ailleurs le Président de la République l'a annoncé lorsqu'il s'est déplacé dans le Lot, souvenez-vous. Il a annoncé ce plan de transformation et de reconquête du tourisme français. J'y travaille avec Alain Griset, c'est dans ce cadre-là que nous étions dans l'Allier. Et l'idée, c'est justement...

Q - Oui, mais quand ?

R - Là, au mois de novembre, il sera mis sur la table. On y travaille avec les acteurs, dans le cadre du comité de filière tourisme. Il y a un certain nombre de questionnaires, on va sur le terrain. C'est pour cela qu'on va voir les acteurs de l'événementiel, après avoir vu ceux du littoral, ceux du monde rural.

Q - Evidemment, vous n'allez pas nous le dévoiler, là, ce serait un peu trop tôt. Mais tout de même, juste pour voir l'architecture, dans quelle direction vous allez ?

R - En fait, ce que je retire des premières discussions avec les acteurs sur le terrain, ce sont des gros sujets sur l'emploi et la formation. C'était des métiers en tension avant la crise, ça l'est encore plus après la crise. Quand j'entends une grande fédération me dire : je travaille avec les saisonniers, cet été, j'ai eu les étudiants parce que les saisonniers n'étaient pas tous au rendez-vous, et aujourd'hui, je suis obligée d'avoir recours à une société qui me fait venir des femmes de chambre de Pologne... Cela interroge. Et donc, on a besoin, absolument, de rendre ces métiers toujours plus attractifs, de fidéliser, et de montrer qu'il y a des carrières possibles !

Q - Donc, cela passe par des hausses de salaires ?

R - Je peux vous dire que GNI et UMI, les syndicats patronaux, souhaitent réfléchir sur l'attractivité des métiers. Cela passe par les conditions de travail. Conditions de travail, cela veut dire aussi comment on fait pour les histoires de crèches, etc... Il est très important aussi de montrer que le tourisme est un secteur qui est très vaste. Et que si, à un moment, après avoir fait sa formation, mettons dans la restauration et l'hôtellerie, on souhaite passer à autre chose, eh bien, on n'est pas obligé d'aller dans d'autres métiers de services, d'autres secteurs. Le tourisme est un secteur lui-même très vaste, et je pense qu'il y a un besoin de passerelle dans les métiers du tourisme.

Q - Je voudrais que l'on parle un instant de vin. On va rappeler le chiffre qui sera un peu catastrophique : -29% de production a priori pour cette saison-là. Et vous allez je crois à Dijon vendredi pour promouvoir et défendre la position de la France pour que l'organisation internationale du vin et de la vigne se trouve à Dijon. L'enjeu est important ?

R - Effectivement, cette "ONU du vin", si je puis dire, l'idée est qu'elle puisse s'installer à Dijon. On lui offre des conditions de travail qui sont superbes avec surtout un écosystème universitaire autour de la filière vitivinicole qui est important. Et puis la France c'est ce grand pays exportateur aussi, vous l'avez vu. On a atteint un moratoire avec les Etats-Unis, c'était important pour tous nos producteurs. Mais ce sont les producteurs qui ont souffert avec le gel, cette année, et on a mis un milliard d'euros avec Julien Denormandie pour les aider à faire face.

Q - La probabilité que la France l'emporte, c'est quoi, 90% ?

R - C'est une décision par consensus. Donc, on s'attache à ce que tous les Etats puissent s'y retrouver.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 septembre 2021