Interview de M. Julien Denormandie, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à France Bleu Normandie le 2 mars 2021, sur les relations entre agriculteurs et grande distribution et sur les aides à l'agroalimentaire et à l'agriculture confrontés à l'épidémie de Covid-19.

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Prononcé le

Texte intégral

JOURNALISTE
L'invité de France Bleu Normandie ce matin, le ministre de l'Agriculture, Julien DENORMANDIE, vous répondez aux questions d'Yves-René TAPON.

YVES-RENE TAPON
Bonjour Julien DENORMANDIE.

JULIEN DENORMANDIE
Bonjour.

YVES-RENE TAPON
Vous étiez hier en Seine-Maritime sur le MIN, le Marché d'Intérêt National de Rouen puis dans deux exploitations du Pays de Caux et vous avez affiché votre soutien aux éleveurs alors que les négociations commerciales entre transformateurs, coopérative et grandes distributions s'achevaient, quand les agriculteurs auront-ils le sentiment que leur travail est payé à sa juste valeur ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien ça dépend du comportement de tous. D'abord de certains la grande distribution, les industriels, certains d'entre eux ne jouent pas le jeu, c'est-à-dire qu'ils ne respectent même pas les règles du jeu, les règles de la loi. Donc face à ça se démultiplient les contrôles et puis je prends des sanctions parce que personne ne peut comprendre que du fait du comportement de certains nos agriculteurs ne soient pas justement rémunérés. et puis deuxièmement ça dépend, vous savez aussi de toutes celles de ceux qui nous écoutent, vous l'avez très bien dit dans vos reportages quand vous êtes dans un supermarché, eh bien il est important de se poser la question de son acte, son acte d'achat, de se dire est-ce qu'on privilégie des produits du terroir qu'on rémunère à leur juste valeur ou est-ce qu'on achète des produits importés qui parfois ne répondent pas à la qualité ou aux pratiques culturales que nous souhaitons dans notre pays.

YVES-RENE TAPON
La loi EGalim votée il y a plus de 2 ans visait à équilibrer les relations commerciales dans ce secteur agricole, dans le lait, il y a du mieux visiblement mais par ailleurs. Vous avez confié à l'ancien dirigeant des magasins U, Serge PAPIN une mission, vous attendez donc des propositions ?

JULIEN DENORMANDIE
Oui le constat que je fais, c'est que d'abord un, certains ne respectent pas cette loi, pour celles et ceux qui nous écoutent, il faut bien comprendre cette loi, elle donne un changement majeur, c'est qu'elle dit que le prix affiché doit d'abord être construit à partir du coût de production, c'est-à-dire à partir de combien ça coûte de produire un litre de lait, de produire un rôti de boeuf, de produire des fruits et légumes. Et à partir de ce prix qu'on appelle le coût de revient, comment on construit jusqu'au prix du consommateur. Cette loi permettait ce changement. Mais un, comme je le disais certains ne respectent pas la loi et ça c'est intolérable donc il faut mettre en place tous les contrôles et prendre toutes les sanctions qui sont nécessaires. et puis deux, il faut aller plus loin vis-à-vis de cette loi, il y a des choses encore qu'ils ne vont pas assez vite dans le changement et c'est pour ça que j'ai confié de cette mission à Serge PAPIN qui d'ailleurs a modifié la loi pour aller encore plus loin que ce que prévoyait la loi EGalim, en tout cas c'est vraiment l'engagement qui est le mien parce qu'à la fin des fins si on ne cesse de mettre en péril le revenu de nos agriculteurs, ce sont nos agriculteurs que nous mettons en péril, ce sont, c'est in fine notre agriculture et moi je crois dans notre souveraineté agro-alimentaire et je ne veux surtout pas qu'on devienne dépendant d'importation de produits venant de l'étranger.

YVES-RENE TAPON
Parlons clair Julien DENORMANDIE, qui ne respecte pas la loi ? Certaines grandes surfaces, les transformateurs ?

JULIEN DENORMANDIE
Certains des deux si je puis dire, c'est-à-dire que vous avez des personnes dans les grandes surfaces qui ne respectent pas la loi. D'ailleurs quelques jours on a pris une amende de 650 millions d'euros pour un d'entre eux et puis on démultiplie des sanctions et les contrôles. Mais c'est aussi le cas pour certains industriels et puis en fait au final il y a un jeu de dupes et c'est ça qu'il faut vraiment comprendre et c'est ça que je condamne et c'est contre cela que je lutte. C'est quoi ce jeu de dupes, c'est que tout le monde se renvoie la responsabilité. La grande distribution dit à l'éleveur, moi je voulais bien payer plus cher, vous acheter plus cher, mais je n'étais pas sûr que si j'achetai plus cher à l'industriel, l'industriel vous rétrocède. Et puis l'industriel dit, moi j'ai demandé à la grande distribution mais la grande distribution, elle n'a pas voulu. Et donc en fait il y a un jeu de dupes et c'est ça la mission de Serge PAPIN ? Là où on veut avancer, c'est de se dire, pour sortir de ce jeu de dupes qui détruit de la valeur, qui détruit le revenu de nos agriculteurs, il faut généraliser ce qu'on appelle la transparence dans les contrats.

YVES-RENE TAPON
On manque aujourd'hui de transparence, Julien DENORMANDIE. On manque de transparence, personne n'y voit très clair.

JULIEN DENORMANDIE
On manque de transparence exactement, et donc il faut passer dans la transparence dans ces contrats, c'est-à-dire que de jeu de dupes, il y soit mis fin. Et concrètement ça veut dire quoi, ça veut dire que quand vous contractualisez, par exemple un éleveur laitier comme j'étais dans une exploitation laitière hier en Normandie, un éleveur laitier lui va négocier avec une coopérative ou un industriel, qui elle-même va négocier avec une grande distribution. Au lieu que chacun négocie dans son point, les trois négocient en même temps en transparence pour être sûr que la marge, elle soit bien répartie, que les coûts des uns et des autres soient bien pris en compte, que le jeu de dupes il y soit bien mis fin. Et ça il est possible de le faire, certains ne font donc il est possible de le faire, maintenant faut de généraliser, il faut aller beaucoup plus vite là-dessus, soit parce que tout le monde s'y engage, soit parce que la loi le modifiera.

YVES-RENE TAPON
Il y a encore du travail à faire, on l'a bien compris. De nombreuses exploitations subissent elles aussi la crise économique liée au Covid, Julien DENORMANDIE, un volet agricole est d'ailleurs inclus dans le plan de relance, pour combien d'entreprises ?

JULIEN DENORMANDIE
C'est un plan massif, c'est prêt d'un milliard deux, un milliard d'euros pour l'agroalimentaire et de l'Agriculture et 200 millions d'euros pour la forêt. Et c'est des projets très concrets, vous avez un peu plus tôt un peu avant 8h00 parlé de cette superbe exploitation qui est la Ferme des peupliers, que je connais et je salue les dirigeants. j'ai eu l'occasion de visiter, voilà c'est du très concret, c'est comment on investit pour faire du circuit court, de la production locale, pour moderniser notre appareil de production, etc… mais c'est des dizaines de milliers d'exploitations agricoles qui ont d'ores et déjà répondu à ce plan de relance et sur lesquelles les financements arrivent et continueront à arriver dans les prochains jours pour moderniser, pour innover, pour accompagner. Vous savez l'agriculture c'est un superbe secteur d'activité où d'innovation à toute sa part, où la modernité a toute sa part, où l'esprit d'adaptation est au coeur de ce que fait et donc le plan de relance arrive en soutien pour le monde agricole et monde agroalimentaire de manière générale.

YVES-RENE TAPON
Julien DENORMANDIE merci d'avoir accepté l'invitation de France Bleu Normandie ce matin. Vous restez en ligne avec nous encore quelques instants pour entendre les avis des auditeurs.

JOURNALISTE
Le ministre de l'Agriculture sur France Bleu et vous au 02 35 07 66 66, prix payés aux agriculteurs, est-ce que vous pensez que des efforts ont été faits ? Est-ce qu'il faut aller encore plus loin ? Vous avez la parole maintenant, on retrouve Liliane dans un instant en direct de Vernon.

(…)

JOURNALISTE
France Bleu, c'est la radio des circuits courts, vous le savez directement du producteur au consommateur et vous allez pouvoir vous exprimer maintenant directement et être entendu par le ministre de l'Agriculture qui est toujours avec nous Julien DENORMANDIE 02 35 07 66 66.

YVES-RENE TAPON
Puisque le Ministre était hier en Seine-Maritime notamment dans deux exploitations du pays de Caux et alors que s'achèvent les négociations sur le rééquilibrage des prix entre la grande distribution et les transformateurs et les producteurs, pensez-vous que des efforts en ce sens ont été faits où faut-il aller encore plus loin dans les prix payés aux agriculteurs ? Vous nous le dites.

(…)

YVES-RENE TAPON
Justement Julien DENORMANDIE sur cette question de la transparence, vous l'avez évoqué, elle revient chez nos auditeurs, elle revient régulièrement et notamment cette question parfois effectivement de la vente directe où on peut trouver les mêmes produits moins chers en grande surface.

JULIEN DENORMANDIE
Oui parce que vous avez des systèmes de négociations qui sont tel que vous achetez énormément en masse ou parce que vous avez aussi beaucoup de produits d'importation qui ne respectent pas les mêmes normes que notre belle agriculture française. Donc il y a deux choses qu'il faut vraiment avoir en tête en réponse à Liliane, Alain ou sur le commentaire de la page Facebook. La première c'est qu'est-ce qu'on veut pour notre agriculture ? Moi je crois que tous nos concitoyens ils souhaitent une agriculture avec des aliments de très grande qualité. La force de l'agriculture française, c'est sa qualité. La force des aliments français, c'est qu'ils ont un apport nutritionnel de qualité. Mais la qualité, ça a forcément un prix et la difficulté c'est quand vous prenez deux concombres sur les étals de nos supermarchés, eh bien deux concombres, ça se ressemble beaucoup, et pourtant vous pouvez en avoir un qui est produit avec des normes françaises et un qui est importé avec des pratiques culturales qui ne sont absolument pas celles qu'on souhaite. Et donc un qui sera parfois plus cher que l'autre. Mais il faut savoir ce qu'on veut in fine.

YVES-RENE TAPON
Donc vous en appelez aussi à la responsabilité…

JULIEN DENORMANDIE
La qualité, ça se rémunère ou est-ce qu'on veut importer des choses dont on n'accepterait même pas le mode de production dans notre pays, c'est ça la réalité.

YVES-RENE TAPON
Donc vous en appelez aussi à la responsabilité des consommateurs ?

JULIEN DENORMANDIE
Bien sûr le consommateur, il a un acte de citoyen. Il ne faut jamais oublier que derrière tout produit, il y a des femmes et des hommes ; qu'une brique de lait, c'est parce qu'il y a quelqu'un qui s'est levé très tôt le matin pour traire une vache, qu'un légume, on dit dans le monde paysan que la terre est basse, parce qu'un légume il y a quelqu'un qui s'est baissé pour d'abord le semer, puis l'entretenir, puis le ramasser. Et qu'en fonction des pratiques agricoles, ça n'a pas à la fin le même coût de production. Et que nous on veut une agrumiculture qui soit une agriculture de très grande qualité avec des pratiques culturales qui soient parmi les meilleurs au monde. Et on ne peut pas d'un côté plébisciter ces pratiques culturales, ce que fait la société aujourd'hui, on le voit dans tous les débats et au même moment se dire, moi je veux me tourner vers un produit importé parce qu'il est moins cher. Alors une fois que j'ai dit ça évidement comme le dit Liliane, ça emporte aussi la question du pouvoir d'achat. Je m'adresse d'abord à toutes celles et ceux pour qui il y a la possibilité d'acheter ces produits de qualité et de faire le choix au moment où on est devant les étals.

YVES-RENE TAPON
Mais ce n'est pas évident, tout le monde n'a pas forcément les moyens.

JULIEN DENORMANDIE
Exactement, mais il y a aussi un point qu'il faut avoir en tête, c'est que contrairement à une idée préconçue, et je peux vous dire que cette réalité je la connais bien, j'ai été trois ans ministre de la Ville, j'ai rencontré beaucoup, beaucoup de familles qui étaient justement dans cette difficulté, et contrairement à une idée préconçue, pour son portefeuille il est souvent, même très souvent préférable d'acheter des produits frais, des produits locaux et de les cuisiner, plutôt que d'acheter des produits surtransformés et importés. Vous savez les plats cuisinés etc, qui en fait coûtent in fine plus cher et ont un apport nutritionnel bien moindre.

YVES-RENE TAPON
Merci beaucoup Julien DENORMANDIE. Très vite…

JULIEN DENORMANDIE
Si je peux dire en une seconde, dire à chacun des auditeurs…

YVES-RENE TAPON
On a perdu la connexion avec vous juste à la fin de vos propos, vous n'aurez pas le mot de la fin, désolé pur cette coupure un peu brutale, le ministre de l'Agriculture Julien DENORMANDIE, invité de France Bleu Normandie, ce matin. Merci à vous si vous nous entendez encore et très bonne journée.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 3 mars 2021