Interview de M. Joël Giraud, secrétaire d'Etat à la ruralité, à Public Sénat le 25 février 2021, sur l'épidémie de Covid-19 en zone rurale, l'agriculture et les relations entre l'Etat et les collectivités locales.

Intervenant(s) :

Prononcé le

Texte intégral

ORIANE MANCINI
Et notre invité politique ce matin c'est le secrétaire d'Etat à la Ruralité, bonjour Joël GIRAUD.

JOËL GIRAUD
Bonjour.

ORIANE MANCINI
Merci beaucoup d'être avec nous, on est ensemble pendant 20 minutes pour une interview en partenariat avec la presse quotidienne régionale représentée par Julien LECUYER de La Voix du Nord, bonjour Julien LECUYER.

JULIEN LECUYER
Bonjour Oriane, Monsieur le ministre bonjour.

JOËL GIRAUD
Bonjour.

ORIANE MANCINI
Et on commence bien sûr par la crise sanitaire et Jean CASTEX qui est donc attendu ce soir à 18h, 10 départements sont dans une situation difficile, c'est ce que dit Gabriel ATTAL, après Nice et Dunkerque, y aura-t-il de nouvelles annonces de reconfinements locaux ce soir ?

JOËL GIRAUD
Très franchement, je l'ignore à l'instant où je vous parle, ce que je pense c'est qu'effectivement on est arrivé à une certaine territorialisation de la crise, qui n'était pas possible dans certaines circonstances, vous vous rappelez, au moment de la crise des stations de ski, il y avait déjà des voix qui s'étaient élevées pour proposer des territorialisations, mais là ça devenait difficile parce que, vous êtes sur un outil économique où un jour vous allez prendre des mesures sur un département, le lendemain sur le département voisin, enfin c'était quelque chose qui était rigoureusement impossible pour la gestion de l'économie. Dès lors qu'il y a des proches qui deviennent des poches de pandémie qui sont difficiles à gérer, la territorialisation semble quand même la voie la plus intéressante, alors pas forcément sur le ton du reconfinement, mais peut être sur le ton de mesures complémentaires et nécessaires, ne serait-ce que pour aussi certains départements qui sont des départements frontaliers, où sans cela on va avoir une difficulté, notamment en matière de travailleurs transfrontaliers qui vont passer la frontière et il faut quand même montrer un certain nombre de signes.

JULIEN LECUYER
Des mesures complémentaires comme quoi, le couvre-feu élargi, à quoi vous pensez par exemple ?

JOËL GIRAUD
C'est surtout, j'allais dire, sur la façon de ce qui s'est passé à Nice, c'est-à-dire en fait on est dans des situations où un certain nombre de magasins de tant de mètres carrés ne doivent plus ouvrir parce qu'il y a des concentrations importantes de personnes, voilà, c'est une situation qui est assez difficile à gérer, mais qui est bien sûr nécessité par les événements récents en matière de pandémie.

JULIEN LECUYER
Donc pour vous les 10 départements qui ont le taux d'incidence le plus élevé doivent s'attendre à avoir des mesures complémentaires dans les prochains jours ?

JOËL GIRAUD
Des mesures plus restrictives qui me semblent évidentes, même s'il ne s'agit pas de confinement ou de reconfinement, mais des mesures plus restrictives, oui, je pense qu'on est dans cette situation, si le curseur n'est pas à 10 il peut être à 5, mais bon, on est sur des logiques qui sont des logiques, j'allais dire de renforcement de mesures pour éviter que nous ayons une nouvelle flambée de ce virus.

JULIEN LECUYER
Le gouvernement joue la carte de la territorialisation, mais de plus en plus de voix s'élèvent quand même pour dire, et notamment du côté scientifique, pour dire qu'on est en train de perdre du temps. Je reprends une phrase d'Axel KAHN, le généticien qui vient de s'exprimer, qui dit "prendre une décision réfléchie contre l'avis majoritaire, ça s'appelle de l'audace", c'est ce qu'a fait Emmanuel MACRON, "s'y tenir lorsque les paramètres indiquent qu'elle n'est pas bonne est de l'entêtement."

JOËL GIRAUD
Ecoutez, moi je veux bien qu'on écoute tout le monde. Il y a une décision qui est prise à partir d'un certain nombre de paramètres, je regarde ce qui se passe aussi chez nos voisins. vous savez, moi je suis frontalier de l'Italie, il y a un taux d'incidence qui est plus faible qu'en France à l'heure actuelle, alors que c'est, on va dire qu'il y a beaucoup de zones, vous savez il y a une territorialisation qui est totale, ne serait-ce que parce qu'aussi la santé est territoriale en Italie, c'est-à-dire que les décisions ne sont jamais des décisions du ministère de la Santé, mais ce sont des décisions des autorités régionales de santé, je constate que les crises sont gérées de manière différente parce qu'il y a une acceptabilité qui est différente aussi suivant les pays, en Italie il n'y a pas eu de reconfinement de la zone piémontaise, qui est ma voisine, il y a un taux d'incidence et un taux de nombre de malades qui est relativement faible, pour autant les derniers indicateurs redevenaient à nouveau mauvais alors qu'on était dans une situation qui était plutôt bonne il y a quelque temps, voilà. Très franchement, je crois que beaucoup de gens, enfin personne ne sait vraiment comment fonctionne ce virus, et on peut écouter effectivement tous les scientifiques, il y a des scientifiques qui disent une chose, des scientifiques qui disent une chose quelquefois légèrement différente des autres, je crois qu'il appartient au président de la République de prendre des mesures, point à la ligne, voilà.

ORIANE MANCINI
On imagine juste que vous avez des données de circulation de ce virus, est-ce que même dans ces zones touchées le virus circule autant dans les zones urbaines que dans les zones rurales, ou est-ce que la ruralité est plutôt épargnée par ce virus ?

JOËL GIRAUD
La ruralité n'est pas forcément épargnée. Regardez au tout début de la deuxième vague de la pandémie, j'habite dans le département des Hautes-Alpes, qui a eu pendant 10 jours le taux d'incidence le plus élevé, la ruralité chez nous il n'y a que ça, je veux dire, il y a des espaces ouverts absolument incroyables, il fallait d'ailleurs demander aux touristes qui venaient en week-end de penser à mettre leurs masques dans les dans les commerces parce qu'ils étaient persuadés qu'étant au grand air il ne se passerait rien, alors que les taux d'incidence étaient supérieurs qu'à Marseille, qui est quand même une très grande ville. Donc, c'est la raison pour laquelle… enfin, moi je crois qu'on est sur un virus où le fonctionnement n'est pas complètement connu, c'est évident, et qu'il y a de temps en temps des facteurs externes qui font que, alors ici c'est l'ouverture de maisons à caractère sanitaire et social et la scolarisation, je pense que c'est ce qui nous est arrivé dans la région de Briançon, je dirais brutalement, là c'est un autre facteur, donc faire du cousu main en évitant quelque chose qui est psychologiquement de plus en plus difficile, le reconfinement, me semble une bonne mesure.

JULIEN LECUYER
Alors, si vous parlez de cousu main, c'est peut-être très bien, mais on parle plus de cousu main dans le sens restrictif, mais pas dans le sens permissif. Il y a de plus en plus d'appels de maires de petites communes, où le virus circule peu, qui disent "mais nous on n'est pas touchés, pourquoi on devrait laisser nos commerces fermés, ne pas ouvrir les terrasses ?", c'est le cas par exemple en Bretagne…

JOËL GIRAUD
Dans l'Ouest, d'une manière générale.

JULIEN LECUYER
Exactement.

JOËL GIRAUD
Peut-être pour éviter aussi qu'il y ait par effet de contamination, enfin la France n'est pas un pays où les frontières sont aussi marquées que cela, surtout les frontières intérieures j'allais dire, donc peut-être pour éviter notamment qu'en cette période où il y a encore des congés scolaires, je vous le rappelle, qu'il y ait, j'allais dire, des mesures qui soient trop lâches dans un certain nombre de départements où il y a un certain nombre de touristes qui viennent d'un peu partout. vous savez, moi j'étais chez moi ce week-end, j'ai été frappé par la densité de touristes dans un certain nombre de stations, il y avait des stations où il n'y avait personne, il y avait d'autres stations où il y avait énormément de monde, donc, d'une commune à l'autre, on a des facteurs tels, que c'est difficile, je crois, de prendre des mesures qui seraient des mesures plus favorables dans des endroits où on croit que la situation peut être extrêmement favorable…

ORIANE MANCINI
Ça veut dire, la fermeture des remontées mécaniques elle n'a pas eu l'impact espéré pour les stations de ski en termes de freinage de la circulation du virus ?

JOËL GIRAUD
Ecoutez, il y a quand même moins de monde, il y a quand même moins de monde, et il n'y a pas de concentration sur un certain nombre de sujets, en revanche il y a quand même du monde, il y a des gens qui sont venus en vacances, toujours avec ce même esprit…

ORIANE MANCINI
Trop pour vous ?

JOËL GIRAUD
Pas trop, on ne peut pas dire trop, de toute façon on ne va pas dire aux gens restreignez vos libertés, mais il y a simplement des gens qui viennent en vacances avec un esprit qui est, je vous le dis, on est au grand air, donc tout va bien se passer, et ce n'est pas comme ça que ça marche la circulation de ce virus, voilà. Donc, être prudent, en étant plus restrictif dans les endroits où il y a vraiment des difficultés, et en ne lâchant pas la bride sur les endroits où il y en a moins ou peu, me semble une bonne politique, voilà.

ORIANE MANCINI
Un mot sur le vaccin, Julien.

JULIEN LECUYER
Sur le vaccin, oui, bien sûr, excusez-moi. Oui, dans les territoires ruraux en l'occurrence, les élus dénonçaient encore fin janvier les dysfonctionnements de la campagne, ils demandaient une plus grande transparence, des remboursements pour ce qui concerne le personnel engagé ou bien la location de salles, ils notaient plein de disparités. Est-ce que vous avez résolu ces dysfonctionnements ?

JOËL GIRAUD
Ecoutez, il y a aussi des secteurs, dans la ruralité, où ça se passe plutôt bien. Moi j'arrive d'un voyage officiel dans le haut Var, j'ai vu des médecins retraités qui ne demandaient absolument rien, des sapeurs-pompiers qui étaient mobilisés, comme si on était mobilisé, j'allais dire, pour un grand incendie de forêt qui menace un village, tout le monde était solidaire et il n'y avait pas de revendication particulière.

ORIANE MANCINI
C'est plus difficile la vaccination dans les zones rurales ou pas ?

JOËL GIRAUD
Dans le diffus c'est forcément plus… vous savez, c'est un petit peu comme tout, moi je fais souvent la comparaison avec les maisons France service, vous savez, qu'on mène, quelques fois c'est plus facile d'avoir toutes les informations dans une maison France service dans la ruralité que de l'avoir dans une grande ville, et là, en l'espèce, j'ai posé la question, j'étais à Aups, qui est un endroit quand même assez isolé sur le plan routier, sur le plan ferroviaire encore plus j'allais dire, eh bien je voyais des gens qui venaient du Lavandou parce qu'ils avaient plus confiance de venir dans l'arrière-pays voir des gens qui les recevaient avec, j'allais dire, beaucoup de gentillesse, des bénévoles, ils venaient se faire vacciner du côté d'Aups. Il y a des gens qui étaient tous… moi j'ai vu un médecin qui a repris du service, tout cela était géré de manière assez familiale et sympathique, voilà, après j'ai vu un autre bus…

JULIEN LECUYER
Tout va bien ?

JOËL GIRAUD
J'ai vu un autre bus… honnêtement, tout a bien, on ne peut pas dire que toujours tout va bien, parce que ça n'a pas de sens, mais j'ai vu aussi un bus France service désaffecté pour faire justement de la vaccination dans les zones rurales, pour que les gens qui ne peuvent pas se déplacer puissent y aller, donc je crois franchement qu'il y a une situation qui est maîtrisée, alors il y aura toujours un couac de-ci delà parce que une zone est territorialement moins couverte parce qu'on n'a pas trouvé les médecins, quelquefois à la retraite d'ailleurs, pour venir sur le secteur, mais globalement je pense qu'il y a une situation qui est maîtrisée, et qui en tout état de cause n'est pas atypique, là encore je vous dis, moi je suis un vrai frontalier, j'allais dire je suis presque un binational, je vois ce qui se passe de part et d'autre de la frontière, je n'ai pas le sentiment qu'il y ait, sur ce plan-là, de grandes divergences et de grandes différences quand je suis dans la zone de montagnes du Piémont, quand je suis dans la zone de montagnes des Hautes-Alpes.

ORIANE MANCINI
Et dernière question sur ce sujet, Julien.

JULIEN LECUYER
Oui, l'Association des petites villes de France a écrit un courrier à la ministre de la Culture, ça rejoint un peu notre discussion, pour lui demander d'autoriser la réouverture de certains lieux culturels dans les petites villes, ça rejoint la question, la préoccupation des gens, qui ne comprennent pas comment on peut aller dans les supermarchés et pas dans les musées, qu'est-ce que vous leur répondez ?

JOËL GIRAUD
Ecoutez, moi j'ai le sentiment… enfin, pour être clair, ne pas aller dans un supermarché ça veut dire ne peut plus aller dans des endroits où on peut s'alimenter, c'est aussi.

JULIEN LECUYER
Ça ne veut pas dire refuser que les gens aillent dans les supermarchés, mais pourquoi on refuserait qu'ils aillent dans les musées.

JOËL GIRAUD
Pourquoi refuser d'aller dans les musées, parce que… écoutez, on a des territoires où vous avez, dans les musées, des concentrations de personnes qui sont extrêmement importantes, et c'est peut-être aussi parce que lorsqu'on est dans un musée on fait moins attention que dans un supermarché où tout le monde se met son masque…

JULIEN LECUYER
Même en jauge limitée, même en prenant rendez-vous, c'est le cas au Québec par exemple et ils n'ont pas constaté de contaminations ?

JOËL GIRAUD
Vous savez, à ce moment-là on peut toujours comparer tout le monde et on arrive après au restaurant en se disant pourquoi c'est ouvert en Italie à midi et pourquoi ce n'est pas ouvert en France, voilà. Il y a aussi des pays, je veux être franc, il y a des pays où les protocoles sont respectés vraiment au pied de la lettre…

JULIEN LECUYER
Ce n'est pas le cas en France ?

JOËL GIRAUD
Eh bien écoutez, pas toujours, moi je veux être franc, lorsque je vais, là aussi de l'autre côté de la frontière, excusez-moi de prendre toujours des points de repère, mais je suis obligé… quand je viens à Paris je passe deux fois à la frontière franco-italienne, je constate simplement que même quand vous allez aux toilettes dans restaurant à midi, eh bien on vous suit et on nettoie l'intégralité des toilettes à chaque passage, les protocoles sont parfois beaucoup plus stricts et beaucoup plus respectés côté italien, voilà, c'est une…

JULIEN LECUYER
Quand les restaurants rouvriront on pourra peut-être…

JOËL GIRAUD
Ecoutez, ils étaient rouverts entre… je vous fais des comparaisons qui sont des comparaisons aussi de cet été, c'était très différent des deux côtés de la frontière, est-ce que c'est aussi parce que d'un côté on a eu beaucoup plus peur de ce qui s'est passé sur la première phase de la pandémie, ça peut être ça aussi, parce que psychologiquement ça vous marque.

ORIANE MANCINI
On va parler d'agriculture, Joël GIRAUD, Emmanuel MACRON qui était en déplacement en Côte-d'Or à la rencontre des agriculteurs, puisque le Salon de l'agriculture n'a pas lieu cette année, l'agriculture qui reste quand même une colonne vertébrale de la ruralité, mais les agriculteurs ils ont du mal à vivre du fruit de leur travail. Est-ce que l'Etat est suffisamment à leurs côtés, comment on peut les aider, comment ces agriculteurs on peut leur dire « mais oui, vous allez réussir à vivre du fruit de votre travail » ?

JOËL GIRAUD
Je crois déjà, il faut être clair, la loi EGalim a quand même posé les bases d'un nouveau système, alors, un nouveau système dans un monde qui est complexe, ça ne se met pas en place en 24 heures, ou en 1 an ou en 2 ans, parce que…

ORIANE MANCINI
Mais est-ce qu'elle les a bien posées les bases de ce nouveau système la loi EGalim, ou est-ce qu'il faut les revoir ces bases ?

JOËL GIRAUD
Non, je pense que le système, tel qu'il est posé, avec des rencontres qui sont des rencontres quasi-permanentes entre le ministre de l'Agriculture et la ministre Agnès PANNIER-RUNACHER, chargée des entreprises, fait qu'il y a un dialogue qui s'est instauré, un dialogue qui porte ses fruits sur un certain nombre de choses, regardez ce qui s'est passé sur le prix du lait par exemple, le prix du lait c'est un bon exemple de prix qui a pu être soutenu et qui a pu être remonté. Il y a des filières où c'est beaucoup plus difficile parce qu'on est dans un pays qui a une culture ancienne, mais moi ce que je vois surtout c'est que lorsque je rencontre des agricultures, je rencontre beaucoup de JA, de jeunes agriculteurs, on est quand même sur des logiques qui sont de plus en plus différentes aussi de leur côté, c'est-à-dire qu'on est sur des logiques moins productivistes, on est sur des logiques où justement le plan de relance est attendu pour accompagner un certain nombre de mesures territoriales, puisqu'il s'agit plus de mesures territoriales qui m'intéressent que des mesures, je ne vais pas dire que les mesures agricoles en tant que telles ne m'intéressent pas, mais j'étais encore, là encore en voyage officiel en train de recevoir des jeunes agriculteurs qui représentaient l'ensemble de ceux de la région Provence-Alpes-Côte-d'Azur, et ce que je constate aujourd'hui c'est que…

ORIANE MANCINI
Qu'est-ce qu'ils vous disent ?

JOËL GIRAUD
Ils sont sur des logiques de, faisons en sorte que le système de primes privilégie aussi les petites exploitations et pas forcément les très grandes exploitations, alors les exploitations que je qualifierais de mixtes, c'est-à-dire où des gens font autre chose que de l'agriculture, parce que c'est bien ça le sujet. Pourquoi ? Tout simplement pour faire en sorte que l'on concentre un certain nombre de moyens sur des secteurs, secteurs de circuits-courts et autres, donc on est sur les bases-mêmes de la loi EGalim, et je constate que ça fonctionne et que les revendications qui sont les leurs aujourd'hui, moi je les accompagne plutôt, parce qu'on est sur des logiques de circuits-courts, on est sur des logiques d'abattements de proximité…

ORIANE MANCINI
Oui, parce qu'on constate que la crise sanitaire elle a permis un boom de ces circuits-courts, un retour au local, un retour à la terre, est-ce que finalement il y a eu des points positifs de cette crise sanitaire pour la ruralité ?

JOËL GIRAUD
J'allais dire malheureusement oui, puisque, il faut toujours dire malheureusement parce que quand il y a une pandémie et qu'il y a des morts, les choses sont difficiles, mais, très honnêtement, on s'est posé tous la question de savoir où étaient les approvisionnements et dans quelles conditions on pouvait s'approvisionner de manière correcte. Regardez, il y a une mesure qui fonctionne bien, je trouve, ce sont les programmes alimentaires territoriaux, où on est dans des logiques, j'ai d'ailleurs vu le Premier ministre en lui disant qu'il fallait qu'on mélange ces politiques-là avec les politiques de, vous savez, la cantine à 1 euro et autres, pour qu'il y ait vraiment une logique de la production jusqu'à l'assiette du gamin qui est dans un secteur scolarisé où va à la cantine, et là on a fait ce qu'il y avait de mieux, à mon avis, en termes de contrat de réciprocité entre la ville et la campagne, c'est un très bon exemple, et il y a des moyens là-dessus, il y a 80 millions d'euros sur les PAT, moi ce que j'attends c'est qu'on puisse vraiment les développer sur des actions, pas que sur de l'ingénierie, mais sur des actions.

ORIANE MANCINI
Un dernier mot rapidement là-dessus avant de parler de la loi 4D avec Julien, comment on fait pour que cette volonté de circuit-court et de local elle perdure et qu'une fois la crise sanitaire passée les Français ne retrouvent pas leurs habitudes d'aller dans les grandes surfaces, qu'est-ce que le gouvernement va faire ?

JOËL GIRAUD
Là encore je vous citais, ce n'est pas par hasard, les programmes alimentaires de territoriaux, enfin on était sur des logiques où il y avait de "'agribashing" en permanence, là il y a beaucoup d'argent qui est mis justement sur ces circuits-courts, sur ces PAT, sur la rénovation des abattoirs, moi je suis un fan des abattoirs de proximité… vous savez, on était sur des logiques où c'était bio, d'où que ça vienne, contre agriculture non-raisonnée, on est passé quand même à une autre logique, et on l'accompagne, ça, dans le plan de relance, de manière très très très spectaculaire, il y a 1,2 milliard sur ces filières agricoles, qui ne demandent qu'à être dépensés, et ce que je vois c'est, là encore, des JA, des jeunes agriculteurs, qui sont en train de regarder comment on peut mettre en oeuvre, sur des territoires, ces politiques-là, moi je les vois dans le cadre du Programme montagne, bien évidemment parce qu'on est en train de l'élaborer, mais ce sont les mêmes que je rencontre un peu partout, je vous dis, je rencontre des JA dans l'Aveyron, et dans l'Aveyron, ce qu'on me dit c'est, "avant d'être agriculteur, on est jeune, on vit sur un territoire et on a besoin, nous, d'avoir un accompagnement territorial pour que notre association ne meurt pas", on est sur des logiques bien différentes aujourd'hui, j'en suis très content.

ORIANE MANCINI
On va parler de la loi 4D, Julien.

JULIEN LECUYER
Oui, la loi 4D qui doit réformer les relations entre l'Etat et les territoires. Le projet de loi 4D a été transmis la semaine dernière au Conseil d'Etat.

JOËL GIRAUD
Absolument.

JULIEN LECUYER
Il pourrait être présenté fin mars, début avril…

JOËL GIRAUD
C'est ça.

JULIEN LECUYER
On est sur ce calendrier-là, en Conseil des ministres. On dit qu'il a été sauvé des eaux in-extremis, faute de temps législatif, vous nous confirmez qu'il est revenu par la petite porte au dernier moment ?

JOËL GIRAUD
Ce qui est clair c'est que sur le calendrier législatif c'était compliqué, vous le savez comme moi, enfin…

JULIEN LECUYER
Il y a eu des arbitrages.

JOËL GIRAUD
Il y a eu des arbitrages, Jacqueline GOURAULT, moi-même, on a été un certain nombre à peser en faveur de ce projet de loi parce qu'il nous semblait indispensable. Il y a des mesures qui sont dedans, bon, on peut toujours les découper par appartements, j'allais dire comme la vente à la découpe, et se dire je vais trouver un véhicule législatif là, là, là, mais il y a eu quand même une cohérence à avoir une étape complémentaire de la décentralisation, de la décomplexification, et de la différenciation qui est importante. On vient de nommer un député qui est Jean-Pierre CUBERTAFON, pour s'occuper justement de ces problèmes qui sont les problèmes de différenciation territoriale, sur les territoires ruraux, parce que les territoires ruraux c'est par essence des choses complètement différentes, on ne peut pas comparer le Massif Central, le massif alpin, les plaines de Saintonge, enfin voilà, et on a un député qui va…

JULIEN LECUYER
Excusez-moi Monsieur GIRAUD, quel a été l'élément décisif pour le maintenir au calendrier législatif, est-ce que ce n'est pas, disons-le, aussi la proximité des élections régionales et départementales qui joue pour montrer que dans ce cadre-là l'Etat fait quand même quelque chose pour trouver une nouvelle relation avec les territoires ?

JOËL GIRAUD
Ecoutez, moi, ce qui a été fondamental, sur le maintien de ce texte au calendrier, ça a été la pression des élus de tous bords, les élus locaux, parce que les élus locaux sont en attente de ce texte, moi à chaque fois j'avais les gens de l'Association des maires ruraux de France qui me disaient « quand c'est que ça va sortir parce qu'on a des volontés d'amendement dans tel sens ou dans tel sens »…

JULIEN LECUYER
Les maires ruraux, mais l'Association des maires de France c'est quand même une autre limonade, est-ce que vous vous attendez à beaucoup d'oppositions de leur part ?

JOËL GIRAUD
Ecoutez, moi je vois plus les maires ruraux que l'AMF, vus le comprendrez bien, mais je connais aussi des gens à l'AMF qui voient plutôt, en dehors du contexte politique, tout cela d'un bon oeil, qui ne disent pas forcément…

JULIEN LECUYER
C'est plutôt un geste politicien de la part d'une certaine frange ?

JOËL GIRAUD
Je pense qu'il y a une certaine frange de l'AMF, voilà, qui est sur le refus un peu total d'un certain nombre de choses, je le regrette d'ailleurs, mais bon ! Moi je travaille avec des maires ruraux, qui par essence ont, certes, des opinions politiques, mais pensent à leur territoire avant de penser aux grandes organisations politiques, eux en avaient besoin, et nous, nous en avons besoin aussi. Je donnerais un seul exemple, qui me semble intéressant, on s'est aperçu, vous savez, pour les problèmes de médecins en zone rurale, on s'est aperçu qu'il y avait des expérimentations dans des départements, Puy-de-Dôme, Saône-et-Loire, où vos avez des espèces de dispensaires départementaux qui ont été mis en place pour combler les zones qui sont des zones avec des petites roues, parce qu'il n'y a pas de médecins, eh bien ça on est sur une expérimentation, mais on a besoin d'un cadre législatif, il est dans la loi 4D. Vous avez un tas de gens qui attendent, y compris des départements, que l'on puisse avoir un cadre législatif pour des actions qui jusqu'à présent étaient des actions "légèrement en dehors du contexte juridique français."

ORIANE MANCINI
Et dernière question Julien.

JULIEN LECUYER
Oui, simplement sur les maisons France Service. En janvier 2021 vous parliez de… on avait installé 1123 maisons France Service labellisées, l'objectif était de 2000…

JOËL GIRAUD
2000 fin 2022.

JULIEN LECUYER
Fin 2022, est-ce que vous tiendrez cet objectif ?

JOËL GIRAUD
Ecoutez, moi il me semble évident qu'on va le tenir, d'ailleurs pour être sûr qu'on va le tenir, mais surtout qu'on va tenir la promesse présidentielle qui était celle d'une maison par canton, enfin une maison à moins de 30 minutes, parce qu'il y a peut-être des zones où justement c'est mieux développé que d'autres. Moi je viens d'un département où on a mis en place des maisons de services publics depuis les années 1990, donc, bon, évidemment c'est facile de les labelliser puisqu'on a déjà des gens qui font quelquefois plus que même le bouquet obligatoire que l'on impose maintenant. Il y a d'autres endroits où les maisons de services publics sont arrivées uniquement via le biais de LA POSTE, des agences postales où il n'y avait rien d'autre. Donc on est en train de travailler, j'ai eu à ce titre l'ancien député Jean LAUNAY qui est chargé d'une mission sur ce sujet, pour que justement on puisse faire coïncider la carte géographique des maisons France Services avec la réalité j'allais dire du territoire et qu'on regarde là où il y a des trous non pas dans la raquette cette fois… J'ai l'impression que tout le monde s'est mis au tennis, tout le monde doit avoir un tennis elbow sur le coude. Mais des trous sur la raquette et des trous de la carte de France, voir les endroits où effectivement il faut donner un coup de boost pour qu'il n'y ait pas de disparités entre certains départements. Voilà. C'est ça ma préoccupation essentielle. Au-delà du nombre et au-delà du chiffre, c'est que la promesse présidentielle soit respectée sur le maillage territorial fin.

ORIANE MANCINI
Et on regarde rapidement une vidéo avant de se quitter. Je crois que c'est une nouvelle façon de communiquer pour vous, c'est ça ? De me faire connaître vos actions ?

JOËL GIRAUD
Oui, tout à fait.

ORIANE MANCINI
Nouvelle communication.
- Extrait d'une vidéo de Joël GIRAUD :
"Si on n'a pas de réseau, pas de bonne connexion Internet, on ne reste pas à la campagne."

ORIANE MANCINI
C'est quoi l'objectif ?

JULIEN LECUYER
Est-ce que vous ferez comme Gabriel ATTAL ?

JOËL GIRAUD
Non, pour l'instant, attendez, c'est beaucoup plus rural. Non, c'est amusant parce que c'est un clin d'oeil qui nous est venu après le débat justement au Sénat sur le patrimoine sensoriel des campagnes. On s'est dit : après tout, pourquoi pas ? Alors je précise une chose : le ministre c'est celui qui parle, et celui qui chante c'est le coq, et pas l'inverse. Au cas où il y ait une confusion dans ce genre.

JULIEN LECUYER
Merci pour ces précisions !

JOËL GIRAUD
Je vous en prie.

ORIANE MANCINI
Merci d'être venu, Joël GIRAUD.

JOËL GIRAUD
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 26 février 2021