Déclaration de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la relance, sur la production, le conditionnement, la distribution et les débouchés industriels de l'hydrogène, à Albi le 25 février 2021.

Intervenant(s) :

  • Bruno Le Maire - Ministre de l'économie, des finances et de la relance

Circonstance : 1er Conseil national de l'hydrogène

Prononcé le

Texte intégral

Merci chère Barbara, madame la Ministre,
Chère Agnès,
Mesdames et messieurs,


Je suis particulièrement heureux comme Barbara, comme Agnès, d'avoir cette première réunion du Conseil national de l'hydrogène qui se tient ici à Albi en partie en présentiel et en partie par visioconférence.

L'hydrogène, c'est un grand rêve qui est en train de devenir réalité grâce à vous tous ici présents.

D'abord, grâce à l'énergie des présidents du Conseil national de l'hydrogène, nous devons remercier Benoît Potier, le président d'Air Liquide ainsi que l'ensemble des membres du Conseil national de l'hydrogène pour le travail remarquable qu'ils ont fait depuis maintenant des mois, pour mettre sur pied une stratégie hydrogène et la décliner avec l'aide de nos administrations, de nos services qui font aussi un travail tout à fait remarquable et je tiens à les remercier.

Un grand rêve qui est en train de devenir réalité grâce aussi à nos PME et à nos industriels qui maillent tout le territoire et qui ont montré cette idée. Nous ne sommes pas dans les années soixante. Ce n'est pas l'État qui décide de ce que seront les grandes filières industrielles. Ce sont les PME, les entreprises, les chercheurs qui nous disent quelles sont les filières sur lesquelles nous devons investir, parce qu'elles sont porteuses de richesse, porteuses d'emplois et porteuses d'avenir.

Un grand rêve qui est en train de devenir réalité aussi parce qu'il y a une excellente coopération entre l'État et les élus locaux qui sont représentés aujourd'hui par la présidente de la région, Carole Delga, que je remercie de sa présence.

Je voudrais citer d'autres territoires avec lesquels la coopération est tout à fait fructueuse et efficace. C'est ce qui nous permet aussi de servir l'intérêt général, de servir l'intérêt de la nation française en dépassant les clivages politiques. Nous sommes ici dans la région Occitanie et il y a beaucoup d'autres projets dans d'autres régions, je citerai en particulier le territoire de Belfort, qui je sais est très engagé dans cette stratégie hydrogène et que nous soutenons dans sa volonté de déployer cette stratégie hydrogène.

Ce grand rêve est en train de devenir réalité pour deux autres raisons fondamentales.

La première, c'est l'engagement du président de la République et le plan de relance qui va nous permettre de donner un coup d'accélérateur spectaculaire de la stratégie hydrogène. Grâce à ce Plan de relance, nous mettons 7 milliards d'euros sur la table. Soyons lucides, pas de plan de relance, pas de 7 milliards d'euros sur la table.

La volonté du président de la République est d'accélérer le déploiement du plan de relance, de faire en sorte qu'il se traduise en réalité. C'est ma responsabilité de faire en sorte que ce plan de relance se traduise en projets concrets, en usines qui ouvrent, en ouvriers qui travaillent, en emplois nouveaux qui sont offerts aux Français. C'est ce qui nous permet aujourd'hui avec Barbara Pompili et Agnès Pannier-Runacher de déployer cette stratégie.

La deuxième condition, qui est aussi la condition sine qua non, je pense qu'il faut le dire très clairement aux Français, c'est la coopération européenne. 7 milliards d'euros, c'est beaucoup d'argent, mais je vais vous dire que c'est une goutte d'eau par rapport à ce qui sera nécessaire pour déployer l'intégralité de la stratégie hydrogène sur les trois prochaines décennies.

Nous ne pouvons réussir et nous ne pouvons être à la hauteur de ce que peuvent faire la Chine, la Corée, les Etats-Unis que si nous travaillons ensemble main dans la main entre Européens et en particulier entre la France et l'Allemagne. C'est déjà le cas, et nous travaillons activement avec notre homologue Peter Altmaier.

Nous avons beaucoup de projets très concrets sur l'hydrogène, notamment les projets transfrontaliers sur lesquels nous travaillons et nous avons bien entendu un projet d'intérêt commun européen qui a été adopté et que nous avons poussé avec Barbara Pompili avec Agnès Pannier-Runacher sous l'autorité du président de la République qui nous permet de mettre en commun les moyens pour coopérer.

Ce qui est vrai pour l'hydrogène est vrai pour toutes les technologies de souveraineté, sans exception en Europe. Soit nous jouons collectif, soit nous sortons du lot, sur l'intelligence artificielle, sur le calcul quantique, sur les biotechnologies, sur tous ces grands sujets dont vont dépendre demain l'indépendance technologique et politique de l'Europe, nous voulons avancer ensemble. C'est ce qui nous permettra de rester dans la course au même niveau, et je dis bien, au même niveau que la Chine ou que les Etats-Unis.

Arrêtons avec le pessimisme ambiant, arrêtons avec ce renoncement, ce défaitisme qui voudraient croire que c'est fini pour l'Europe, c'est assez pour l'Europe. Le temps de l'Europe commence et il commence avec les stratégies dont la stratégie hydrogène que nous déployons aujourd'hui.

Pour rester lucide, il faut bien voir les conditions qui nous restent à remplir, et c'est l'objet, je crois, de notre réunion aujourd'hui.

Quelles sont les conditions qui vont nous permettre de répondre à l'objectif que nous nous sommes fixés sur toutes les nouvelles chaînes de valeur dans le plan de relance, de garantir notre indépendance stratégique, et de relocaliser un certain nombre d'activités industrielles ?

Il y a quatre conditions qui doivent impérativement être remplies.

1. Produire de l'énergie décarboné

La première, nous en parlions tout à l'heure avec Benoît Potier et avec Patrick Koller, c'est la production d'hydrogène qui demande beaucoup d'électricité, et de l'électricité qui doit être décarbonée. Il faut donc que la France produise massivement de l'énergie décarbonée. C'est la condition la plus importante pour réussir notre stratégie hydrogène. Sans électricité décarbonée, pas d'hydrogène décarbonée.

Nous avons un atout en France, c'est que nous avons du nucléaire ; c'est de l'énergie décarbonée. Le président de la République a été très clair à ce sujet, nous continuerons à nous appuyer sur l'énergie nucléaire pour disposer de l'énergie qui n'émet aucun CO2, et qui permettra de faire tourner les électrolyseurs qui consomment beaucoup d'énergie.

Nous avons besoin aussi, pour avoir cette électricité bas carbone, facilement accessible, bon marché, de déployer massivement de l'énergie renouvelable. Je tiens à dire qu'avec Barbara Pompili, nous travaillons en parfaite intelligence sur ces sujets. C'est ce qui nous permet, je pense, d'obtenir de bons résultats.

Quand les ministres travaillent bien ensemble, en règle générale, c'est plus efficace pour la nation française.

Nous souhaitons, avec Barbara Pompili, sous l'autorité du Premier ministre et du président de la République, accélérer le déploiement des énergies renouvelables. Je pense que nous pouvons faire beaucoup plus, beaucoup plus vite, beaucoup mieux sur le déploiement de ces énergies renouvelables qui sont indispensables au succès de la stratégie hydrogène. C'est la première condition, et j'insiste, sur le déploiement des énergies renouvelables, parce que je crois qu'effectivement nous pouvons faire encore mieux que ce que nous faisons déjà aujourd'hui.

2. Produire nous-même l'hydrogène

La deuxième condition, c'est de produire nous-mêmes l'hydrogène. Il n'est pas question de payer des technologies étrangères. Nous avons bien vu ce que cela coûtait, par exemple, sur les composants électroniques, de trop dépendre de l'étranger. Par exemple, plus de composants électroniques, plus d'usines qui tournent ou il y a des usines qui tournent au ralenti. C'est le cas de l'industrie automobile, parce que nous n'avons pas de composants électroniques suffisants. Alors, produisons-les nous-mêmes. Même chose pour l'hydrogène.

Tirons les leçons de cette crise actuelle.

Nous devons être indépendants sur les technologies de production. Il y a des technologies existantes, les technologies alcalines. Il y a de nouvelles technologies sur lesquelles nous avons des industriels qui sont particulièrement bien placés. Je pense à Arkema, je pense à Solvay, je pense à Michelin, pour produire des membranes échangeuses de protons ; c'est la fameuse technologie électrolyse, avec un élément clé qui sont les membranes.

Il faut que nous soyons indépendants sur ce sujet. Il n'est pas question que nous dépendions des technologies étrangères, ou alors c'est toute notre stratégie hydrogène qui perdrait de son sens.

Nous pensons que c'est tout à fait à la portée des industriels français. Il y a d'autres technologies encore plus innovantes comme les membranes échangeuses d'ions. Je souhaite que nous n'abandonnions pas ces stratégies non plus. Toutes les technologies de rupture, nous devons les explorer.

Enfin, regardons aussi les erreurs que nous avons pu commettre dans le passé comme par exemple les lanceurs spatiaux, alors on nous a dit maintenant les lanceurs renouvelables, on oublie, ce n'est certainement pas la bonne solution. C'est une technologie de rupture qui ne marchera jamais. Cela a marché.

Sur l'hydrogène, ne refaisons pas la même erreur. Nous aurons une indépendance technologique si nous maîtrisons les technologies actuelles, investissons sur les technologies qui sont les plus matures, je pense aux technologies membranes échangeuses de protons, mais en gardant aussi des investissements sur les technologies de rupture qui ne doivent pas rester uniquement aux mains de nos concurrents.

3. Maîtriser le conditionnement et la distribution d'hydrogène

Troisième condition, c'est maîtriser le conditionnement et la distribution d'hydrogène. Là-dessus, nous avons un leader avec Air Liquide, notamment sur l'embouteillage avec la possibilité d'utiliser les bouteilles sur des petites distances pour des petites quantités ; Faurecia fait déjà cela très bien pour les camions, pour les rejets.

Il faut aussi que nous investissions massivement sur la chaîne liquide, l'hydrogène liquéfié, avec derrière des technologies qui sont très complexes, parce que, comme l'ont expliqué des ingénieurs mille fois plus qualifiés que moi, la liquéfaction, cela demande une température de moins de 153 degrés, si mes connaissances sont bonnes.

Cela demande des maîtrises technologiques, qui sont les technologies de pointe, que la France maîtrise, que l'Europe maîtrise grâce à des entreprises comme Air Liquide. C'est évidemment ce qu'il y a de plus intéressant pour la consommation de masse, pour la décarbonation des usines, avec la possibilité d'avoir demain des électrolyseurs alimentés par l'énergie propre, placés à proximité des grandes usines pour que ce transport-là permette de décarboner des usines entières, par exemple dans la sidérurgie avec derrière beaucoup d'emplois, beaucoup de technologies et beaucoup de décarbonisation.

L'hydrogène est un grand rêve industriel. Nous pouvons imaginer demain d'avoir des grands réseaux européens d'hydrogène qui permettent de faire circuler l'hydrogène là où les industries en ont besoin.

Si nous nous projetons encore plus loin, nous pouvons imaginer d'avoir des coopérations entre l'Afrique du Nord et le continent européen, avec des lignes à très haute tension qui transporteraient l'énergie propre jusqu'aux électrolyseurs qui ensuite achemineraient l'hydrogène vers les usines qui en auraient besoin. C'est tous ces rêves industriels qu'il faut porter.

La France a besoin de rêves industriels, l'hydrogène, je le redis, en fait partie.

4. Définir les débouchés industriels

Enfin, la quatrième condition, c'est de bien définir les débouchés industriels. N'oublions pas que nous sommes une économie. Il faut que tout cela à un moment donné soit rentable. Nous avançons, c'est le rôle de l'Etat. Il finance ce qui n'est pas rentable sur le marché. Je crois que dans ce moment de relance économique, c'est vital que l'Etat mette sur la table tout l'argent qui est nécessaire pour innover, investir, financer ce qui n'est pas rentable tout de suite, mais qui sera rentable demain et qui garantira la puissance de la région française après-demain.

C'est d'ailleurs ce qu'a défendu le commissaire au Plan, François Bayrou, qui a remis un rapport que je connais parfaitement en ligne avec ce que nous défendons, en disant qu'il faut investir massivement dans l'innovation et les technologies. Nous appliquons très exactement cette stratégie en investissant massivement aujourd'hui dans l'hydrogène qui n'est pas rentable tout de suite mais qui le sera demain et qui permettra de décarboner notre industrie et la transformer.

Je crois qu'il y a deux grandes catégories de débouchés industriels sur lesquels nous pouvons travailler. Barbara les a précisé.

Les mobilités et notamment les mobilités lourdes l'avion, les camions, les trains, les bus. J'étais à Toulouse il y a quelques semaines avec la présidente Carole Delga. Je redis notre objectif « nous devons être le premier continent au monde à produire un avion à hydrogène ». Guillaume Faury, président d'Airbus, a confirmé que c'était possible. Là aussi, nous finançons sur l'argent public le maintien de l'activité de l'ingénieur aéronautique parce que nous voulons gagner cette course de l'avion à hydrogène et avoir d'ici 2035, le premier avion à hydrogène produit en Europe et notamment en France.

C'est l'objectif que nous essayons, et je pense que toute la région qui est une grande région aéronautique, a besoin de cet espoir industriel et a besoin de cette ambition industrielle pour sortir de la crise dans laquelle nous sommes aujourd'hui.

Nous pouvons même envisager d'avoir la mobilité spatiale, l'utilisation d'hydrogène avec des stations-services hydrogène dans l'espace qui pourraient être déployées ; là aussi, c'est un grand rêve industriel des plus lointains mais qui pourrait être porté.

Enfin, la deuxième grande implication sur l'industrie pour remplacer le carbone qui dégage la chaleur par l'hydrogène. J'en ai parlé, c'est une des applications les plus prometteuses aussi

Quel est le bilan de cette stratégie hydrogène, et quels sont nos objectifs et les avantages que nous pouvons en tirer ?

Le premier avantage, c'est évidemment l'avantage pour la planète. C'est une décarbonation massive de notre économie qui est possible grâce à l'hydrogène sur les transports, sur les transports de masse, et sur l'industrie. C'est une chance pour la planète. Cela montre bien de manière très concrète, que nous ne gagnons le combat pour le climat qu'avec les nouvelles technologies.

Tous ceux qui pensent qu'il faut renoncer à l'innovation, renoncer à l'investissement, renoncer aux technologies pour gagner la lutte contre le réchauffement climatique, se trompent. Gagner la lutte contre le réchauffement climatique, ce n'est pas revenir en arrière. C'est au contraire faire un bond en avant avec des technologies, avec des investissements, avec des innovations, avec tout simplement de la science et du savoir comme l'hydrogène peut nous l'apporter.

Le deuxième avantage, c'est l'emploi. Nous pouvons avec cette stratégie hydrogène créer 100 000 emplois sur les dix prochaines années dans le secteur industriel.

Le troisième avantage, c'est celui qui est lié à l'innovation, à de nouvelles chaînes de valeur qui vont garantir l'indépendance du continent européen et de la nation française avec des possibilités d'exportation de carrières dont nous avons bien besoin quand nous voyons la situation de notre balance commerciale extérieure.

La France ne peut pas se reposer uniquement sur trois ou quatre grandes filières industrielles qui sont les mêmes depuis trente ans. Il faut en ouvrir de nouvelles. Il faut ouvrir de nouvelles chaînes de valeur. La puissance française également. Voilà pourquoi je suis aussi heureux d'être avec Barbara Pompili et Agnès Pannier-Runacher aujourd'hui dans ce Conseil national de l'hydrogène.


Source https://www.economie.gouv.fr, le 26 février 2021