Interview de M. Joël Giraud, secrétaire d'Etat à la ruralité, à RCF Lyon Fourvière le 24 février 2021, sur les efforts du gouvernement en faveur des zones rurales.

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SIMON MARTY
Les embouteillages, les transports, les transports en commun surchargés, une épidémie, de quoi donner l'envie de partir vivre à la campagne sauf que l'envie elle est déjà là, nul besoin d'une telle période de grève des transports, selon une enquête de l'IFOP 81% des Français estiment que la vie à la campagne correspond au mode de vie idéal. Alors, quels sont les défis qui attendent ce monde rural, la croisée des chemins entre amour des Français et isolement ? On en parle ce matin avec notre grand invité, bonjour Joël GIRAUD.

JOËL GIRAUD
Bonjour.

SIMON MARTY
Vous êtes secrétaire d'Etat en charge de la Ruralité. Depuis quelques mois on voit une appétence de plus en plus marquée pour les campagnes au détriment des métropoles, alors est-ce que cette tendance ne témoigne pas d'un basculement, d'une transition, d'un tournant rural démographique, mais aussi et surtout culturel ?

JOËL GIRAUD
Je crois que le tournant effectivement est culturel, c'est qu'on s'est aperçu, à l'occasion de l'épidémie de la Covid que finalement habiter en dehors des grandes villes pouvait être quelque chose de rassurant, de rassurant pour ses enfants, de rassurant pour sa famille, mais pour autant il faut qu'il y ait des politiques publiques d'accompagnement parce que, aller dans la ruralité est une chose importante, mais il faut qu'il y ait des services, c'est un bon exemple puisqu'on est en train de mettre en place des maisons France service sur tout le territoire, on a inauguré au total 1123, donc c'est quand même pas mal sur le territoire national. Il faut aussi qu'il y ait des réseaux numériques, parce que c'est bien gentil de parler de 5G, mais nous avons aujourd'hui des zones blanches…

SIMON MARTY
On en parlera tout à l'heure justement.

JOËL GIRAUD
Et c'est un sujet qui est important et qui concerne deux ministères, notre ministère globalement de la Cohésion des territoires, mais également le secrétariat d'Etat de Cédric O qui est relié à la fois à Bercy et au ministère de la Cohésion, parce que nous avons, tous les deux mois environ, nous avons un recensement des zones blanches, et nous imposons, dans le cadre du new deal, aux opérateurs d'équiper un certain nombre de secteurs, hier encore j'étais en train d'inaugurer des antennes dans une commune, chez moi dans les Hautes-Alpes, des antennes pour tous les opérateurs, qui vont couvrir un territoire, qui jusqu'alors n'était pas du tout couvert.

SIMON MARTY
Oui, parce que c'est vrai quand nous parle de la 5G, on nous parle de la fibre qui doit se déployer, en même temps ORANGE annonce la fin du cuivre, mais il y a des zones où si on coupe le cuivre, la fibre elle n'est prêt d'arriver, la 5G elle n'est pas prêt d'arriver, vu qu'il n'y a même pas la 4G.

JOËL GIRAUD
Effectivement, donc nous, à chaque fois qu'il y a un recensement de ces zones blanches, je vous le dis, un arrêté pris est pris on impose, avec des créditsd'Etat bien évidemment, que les opérateurs équipent, pour autant on a une réunion avec Cédric O sur le problème du cuivre, puisqu'il y a des zones qui ne sont pas encore équipées, et il y a une mission parlementaire qui a été confiée une députée de la Drôme, puisque c'est dans ce secteur qu'on s'est aperçu des plus gros désordres, c'est-à-dire des gens qui n'avaient pas la 4G, pour lesquels le réseau cuivre était en dysfonctionnement depui s des fois six mois, et ORANGE va prendre des mesures pour réparer ces réseaux sur un certain nombre de secteurs où c'est allé beaucoup trop loin. Et quant à la fibre, la fibre elle progresse. Il y a quand même au total, sur le budget de cette année, 1 milliard d'euros pratiquement, entre le plan de relance et le budget normal, pour faire en sorte que tout cela progresse, on a signé des contrats complémentaires concernant par exemple l'Auvergne qui avait une problématique de financement de la fibre, donc tout cela progresse. cela progresse beaucoup plus vite que ça ne progressait auparavant puisque, pour vous donner l'exemple de la 4G, on est, à l'heure actuelle, sur les trois dernières années, on a fait plus que dans les 10 dernières années, ce qui veut dire que, aujourd'hui, on est sur un taux de couverture qui est supérieur à celui de l'Italie ou de l'Allemagne sur les zones rurales, donc c'est quand même un espoir et ça permet aux gens, pourvu qu'ils aient le numérique, et pourvu qu'ils aient aussi des conditions de mobilité correctes, de pouvoir se s'installer dans des zones, d'ailleurs il y a des politiques, il y a les départements qui lancent des politiques d'attractivité, « Vous avez essayé la Nièvre ? », j'ai découvert ça dans le département de la Nièvre, le département accueille pendant trois jours des gens pour leur montrer que finalement, poser ses valises au pied du Morvan, ça peut être sympathique, je le pense.

SIMON MARTY
Justement, la mobilité, si la campagne est appréciée, aussi bien par les ruraux que par les urbains qui fuient la ville, clairement la limitation des déplacements peut être contraignante, la mobilité ça constitue, pour ces territoires peu denses, une véritable ressource critique.

JOËL GIRAUD
C'est effectivement, j'allais dire un noeud gordien, il y a deux choses. Premièrement il faut d'abord être à proximité, j'allais dire d'une ligne, d'une grande ligne qui fonctionne correctement, pour reprendre l'exemple que je prenais à l'instant, de la Nièvre, il faut que les trains desservent correctement une commune comme Nevers, pour autant il faut aussi que les petites lignes rurales qui sont en correspondance dans cette ville puissent également être restaurées, réparées. C'est l'objet d'un grand plan d'investissement, dans le plan de relance de 4,7 milliards, qui est quand même extrêmement important, et puis après il y a la mobilité rurale, c'est-à-dire la mobilité, j'allais dire infra-départementale, et là la loi d'orientation des mobilités a donné la possibilité à toutes les intercommunalités de France de mettre en place une compétence transports qui est accompagnée par un opérateur national, qui a été créé en 2017, qui est France Mobilités, qui permet d'avoir une ingénierie pour savoir comment on met en place des systèmes qui sont adaptés, parce que, ce n'est pas la même chose quand vous êtes dans le rural à proximité d'une grande agglomération que quand vous êtes dans le rural diffus, où il y a, je dirais une ferme tous les kilomètres, et cet opérateur est là justement pour aider les territoires. Ces territoires ont jusqu'à la fin du mois de mars pour délibérer, pour savoir s'ils prennent ou non cette compétence, et bien évidemment il y a aussi, lorsqu'on est à proximité, j'allais dire d'une grande agglomération, des contrats de réciprocité qui peuvent avoir lieu. Vous savez, moi j'ai été président d'interco, j'allais dire « en échange » de l'intercommunalisation, de services qui étaient dans le bourg centre, on a pris déjà cette compétence transports à l'époque, parce qu'il fallait bien que les gamins qui fréquentent une piscine intercommunale et qui viennent des autres communes, que ça ne soit pas à la charge des communes, mais que ce soit bien à la charge de l'intercommunalité aussi, donc… Les intercommunalités solidaires, vous savez, j'allais dire que ça existe légèrement plus en ruralité que dans le Grand Paris.

SIMON MARTY
Oui, tout le monde se serre les coudes pour essayer d'avancer. pour les auditeurs qui nous écoutent ce matin et qui viennent d'entendre parler du train, on en parlait juste avant le démarrage de cet entretien, "L'Est Républicain" titre ce matin "Menace sur les petites lignes", mais alors les petites lignes, de manière très concrète, sont gérées aujourd'hui par les régions, jusqu'à quel point vous, par exemple, en tant que secrétaire d'Etat en charge de la Ruralité, vous pouvez intervenir sur une compétence qui va dépendre de la région, est-ce qu'on peut faire un petit peu de lobbying pour tenter de défendre des petites lignes ou est-ce qu'on a les mains liées ?

JOËL GIRAUD
Ecoutez, les mains liées non, c'est-à-dire que, à chaque fois, il y a une compétence qui est une compétence, j'allais dire d'exploitation de la part de la région, en revanche, lorsqu'une région décide politiquement de ré-exploiter par exemple une ligne qui est fermée ou de faire en sorte que cette ligne soit réparée justement pour qu'elle ait des conditions de desserte convenables, l'Etat intervient. Il y a SNCF Réseau, il y a l'Etat, et dans le cadre justement du plan de relance il y a des crédits qui sont mis sur ces lignes. Je vais prendre un exemple d'une ligne qui allait fermer, qui est Grenoble-Gap, les moyens ont été mis pour qu'il y ait tout simplement des travaux et que cette ligne continue à perdurer, parce qu'il y avait une volonté des deux régions, Auvergne-Rhône-Alpes d'une part, et Provence-Alpes-Côte-d'Azur d'autre part, de faire en sorte que cette ligne poursuive son activité. Donc, effectivement, il faut qu'il y ait un déclencheur politique, mais ce déclencheur politique, j'allais dire, les citoyens et usagers du rail sont aussi là pour faire en sorte qu'il ait lieu, et puis la proximité des élections fait que de temps en temps on se préoccupe plus de certaines compétences que d'autres. Et nous, nous sommes là, au niveau de l'Etat, pour accompagner ces politiques au niveau des infrastructures, je vous le disais, au niveau des opérateurs de mobilité, parce que, une petite ligne n'a d'intérêt que s'il y a des rabattements routiers bien faits, qui peuvent être d'ailleurs du covoiturage, qui peuvent être des solutions encore plus innovantes, je passe mon temps a, j'allais dire, chercher des solutions innovantes, il y a même un débat prochainement, au Sénat, sur cette problématique de mobilité dans les zones rurales, qui nous intéresse particulièrement, parce que je crois que c'est effectivement la clé de voûte du problème, on ne résoudra pas tout, tout le monde n'aura pas un transport public de proximité, j'allais dire dans son endroit isolé, et pour autant les solutions existent, elles passent par le covoiturage, elles passent quelques fois par des initiatives, j'allais dire intelligentes, de solidarité intergénérationnelle, qui existent dans ces villages, il y a des associations qui font cela, des associations qui sont financées pour cela, et je crois qu'on arrive petit à petit. Vous savez, finalement, à avoir une desserte, qui certes, dans certains coins, est un petit peu difficile, mais qui quand même relève d'un niveau qualitatif quelquefois supérieur à ce qu'on a dans des grandes agglomérations où on est quand même pas mal entassés dans les transports en commun.

SIMON MARTY
C'est vrai que dans les campagnes il y a des associations qui oeuvrent notamment en faisant bénévolement travailler, soit des actifs qui ont du temps, ou des gens qui viennent de prendre leur retraite, qui ont encore le permis, pour venir transporter des personnes plus âgées qui ne peuvent plus se déplacer. Joël GIRAUD, votre nomination au poste de secrétaire d'Etat chargé de la ruralité, c'était assez récent, c'était en juillet dernier, est-ce que la pandémie, d'une certaine façon, bouleverse votre agenda, est-ce qu'elle contrarie des objectifs, ou est-ce que vous passez au travers ?

JOËL GIRAUD
Ecoutez, on va dire qu'on essaye de passer au travers avec un masque, avec des gestes barrières, mais très honnêtement, non, ça n'a pas ralenti l'action du secrétariat d'Etat à la Ruralité, puisque nous avions, de toute façon, à mettre en oeuvre 181 mesures, vous savez, qui avaient été décidées dans le cadre de l'Agenda rural, donc on les met en oeuvre, preuve en est d'ailleurs que les premières sorties que nous avons faites avec Jacqueline GOURAULT sur ce thème c'était la mise en place d'une des mesures de l'Agenda rural qui est "Petites villes de demain", c'est-à-dire donner de l'ingénierie à des bourgs-centres pour que ces bourgs-centres cessent de perdre des commerces, de perdre de leur vitalité, donc on l'a mis en place immédiatement, et dès le mois de novembre le Premier ministre a présidé, certes de manière virtuelle parce que c'était la seule solution, mais a présidé le Comité interministériel aux ruralités, qui a acté un certain nombre de mesures, qui sont des mesures importantes, comme par exemple développer quelque chose qui sera demain une dotation de biodiversité qui reconnaisse les aménités rurales en termes de fonctionnement pour les communes, c'est-à-dire c'est important d'avoir de la dotation de fonctionnement complémentaire au regard des aménités rurales. Bon, c'est une décision qui a été prise à ce Comité interministériel, et donc nous sommes en train de préparer le suivant, je fais des bilatérales avec les ministres, de façon à ce que le suivant qui aura lieu environ dans la période de mai-juin, puisse acter des conventions avec tous les ministères, qu'il s'agisse de mesures de l'Agenda rural classique, c'est-à-dire avec le ministère de la Santé, par exemple pour faire en sorte que nous ayons de meilleures conditions d'accueil des médecins dans les zones rurales, mais aussi des choses qui ne dépendent pas forcément de l'Agenda rural parce que, l'égalité hommes-femmes n'y avait pas été traité, les droits LGBT n'y avaient pas été traités non plus, et je pense que c'est important de faire avancer des causes comme celles-là, et c'est ce qu'on fait avec Elisabeth MORENO, dans les zones rurales, où quelques fois l'isolement est plus grave que dans les grandes villes sur ce plan.

SIMON MARTY
Vous parliez de médecins, il faut pour vous encadrer l'installation des médecins pour éviter là aussi ces zones blanches, d'une certaine façon ?

JOËL GIRAUD
Ecoutez, il y a un effet ciseaux avant que l'augmentation du numerus clausus fasse son oeuvre, et on est sur des logiques plutôt incitatives, on a par exemple des systèmes de primes pour les médecins référents des CHU. Alors, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que la dernière année de médecine d'un interne peut se faire dans une maison de santé dans le rural, ça, ça fait partie des mesures qui sont importantes. nous avons également des départements qui, face à cette situation, ont fait des espèces de dispensaires départementaux de médecins salariés, qu'ils envoient dans les territoires qui sont sous-dotés, et ces territoires sous-dotés, si la clientèle, la patientèle revient, les postes de médecins se transforment à nouveau en médecins libéraux, et ça c'est quelque chose qu'on va accompagner avec Jacqueline GOURAULT dans le cadre de la loi 4D, parce qu'il n'y a pas de support légal vraiment à…la compétence santé dans les départements, et puis tout un tas de mesures qui avaient été prises, par exemple dans le cadre de la Covid, et qui ont été déjà pérennisées, je pense en particulier aux actes médicaux que peuvent faire certains paramédicaux, notamment les infirmières et les infirmiers, ce qui en ruralité est important, mais également au remboursement de la télémédecine, je vous rappelle que la télémédecine en France n'était pas remboursée avant la Covid et que maintenant elle l'est de manière définitive, et ça aussi c'est important pour les zones rurales, dès lors, bien évidemment, que ce qu'on disait au début, c'est-à-dire que le numérique suit.

SIMON MARTY
On le voit, les défis et les chantiers sont multiples, mais c'est en cours. Merci beaucoup Joël GIRAUD…

JOËL GIRAUD
Merci à vous.

SIMON MARTY
D'avoir été avec nous ce matin, je rappelle que vous êtes le secrétaire d'Etat en charge de la Ruralité.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 25 février 2021