Interview de M. Julien Denormandie, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à Public Sénat le 24 février 2021, sur la décision du maire de Lyon de servir dans les cantines scolaires de sa ville un menu sans viande, les pesticides, les relations entre agriculteurs et distributeurs et la grippe aviaire.

Intervenant(s) :

Prononcé le

Texte intégral

ORIANE MANCINI
Notre invité politique pour cette spéciale agriculture, c'est Julien DENORMANDIE. Bonjour.

JULIEN DENORMANDIE
Bonjour.

ORIANE MANCINI
Merci beaucoup d'être avec nous.

JULIEN DENORMANDIE
Merci à vous.

ORIANE MANCINI
Ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation. On est ensemble pendant vingt-cinq minutes pour une interview en partenariat avec la presse quotidienne régionale représentée par Patrice MOYON de Ouest-France. Bonjour Patrice.

PATRICE MOYON
Bonjour Oriane.

ORIANE MANCINI
Et on commence, Julien DENORMANDIE, avec cette décision du maire de Lyon qui a fait beaucoup de bruit notamment au sein du gouvernement. On va en parler. Décision d'instaurer des menus uniques sans viande dans les cantines de la ville. Vous dites qu'il y a de l'idéologie dans cette décision. Gérard COLLOMB avait pris la même au mois de mai. Vous n'étiez pas au ministère de l'Agriculture mais on n'a pas entendu le gouvernement à ce moment-là. Est-ce qu'il n'y a pas un peu de l'idéologie aussi de la part du gouvernement ?

JULIEN DENORMANDIE
De quoi parle-t-on ? On parle d'une décision qui consiste à dire, et c'est très important que ceux qui nous regardent le comprennent bien, de dire en fait dans les cantines de la République, on arrête de servir de la viande tous les jours de la semaine à tous les enfants. C'est une décision qui relève d'une méthode qui est une méthode assez surprenante je dois dire. C'est une méthode qui impose ce choix, un choix idéologique, sous couvert de crise sanitaire. Mais c'est une méthode aussi qui ne laisse aucunement le choix. Le choix aux enfants de pouvoir choisir entre un menu où il y a de la viande et un menu où il n'y en aurait pas. Il ne laisse pas le choix. Il dit simplement : dans les cantines de la République à Lyon, nous ne servirons plus de viande. Evidemment moi je conteste et condamne cette décision. Alors votre question est de dire « Gérard COLLOMB avait fait la même chose ». Gérard COLLOMB avait pris des décisions il y a un an ; souvenez-vous quel était l'état du pays il y a un an. On était dans le court terme, on était dans une situation où on sortait du confinement, dans une situation où les enfants avaient quitté l'école et revenaient à l'école. Aujourd'hui on est dans une situation où on doit vivre avec le virus. Dans une situation où on doit retrouver une sorte de normalité malgré le côté exceptionnel de la crise. Est-ce que vivre avec le virus, c'est d'arrêter de donner le choix à nos enfants d'avoir de la viande à l'école ? Evidemment non. D'où la position que j'ai prise ces derniers jours sur ce sujet.

PATRICE MOYON
Vous avez saisi le préfet. Qu'est-ce que ça peut donner ?

JULIEN DENORMANDIE
Les discussions sont en cours. J'attends son retour.

ORIANE MANCINI
Il y a également des parents d'élèves qui veulent saisir la justice. Vous les encouragez à le faire ?

JULIEN DENORMANDIE
Ils sont libres de leur choix mais, vous savez, tout parent d'élève, je le pense, est interloqué par cette décision qui encore une fois relève d'une méthode où la Covid a bon dos vis-à-vis de l'instauration d'une idéologie en fait, d'un positionnement d'Europe Ecologie-Les Verts vis-à-vis de l'élevage, vis-à-vis de la viande et vis-à-vis en fait d'une position qu'ils mettent clairement en avant qui est de dire : ils veulent arrêter de servir de la viande dans les cantines de notre République.

ORIANE MANCINI
Vous ne croyez pas au fait que ce soit temporaire.

JULIEN DENORMANDIE
Encore une fois pas quelques fois par semaine, tous les jours de la semaine. Ce qui est très important, c'est la question du choix. Ce qui est très important, c'est que là où leur combat à Europe Ecologie-Les Verts c'est la viande et l'élevage, moi mon combat c'est la qualité de nos produits. Mon combat, c'est une viande de qualité, mon combat c'est une viande de proximité, mon combat c'est de pouvoir toujours donner le choix à ces enfants, mon combat c'est l'apport nutritionnel pour nos enfants. Je suis Ministre de l'Agriculture mais je suis aussi Ministre de l'Alimentation, et donc mon combat c'est ces produits frais, ces produits locaux, ces produits de qualité.

ORIANE MANCINI
Si vous dites que c'est idéologique, ça veut dire vous ne croyez pas au côté temporaire. Vous craignez que ça soit une décision qui dure ?

JULIEN DENORMANDIE
Mais ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi aujourd'hui seule la ville de Lyon ou quasiment serait dans une telle situation là où toutes les autres villes seraient en capacité de continuer. à pouvoir donner le choix d'accès à cette viande pour nos enfants de la République. Encore une fois, il faut voir qu'au moment où on se parle, on doit vivre avec le virus et donc on n'est plus dans le volet exceptionnel qui pouvait avoir lieu il y a maintenant un an.

PATRICE MOYON
Alors on voit quand même que cette question de la viande divise aujourd'hui la société française, y compris au sein du gouvernement puisque Barbara POMPILI parle d'un débat préhistorique. Est-ce que…

JULIEN DENORMANDIE
Elle ne parle pas de la même chose et ça d'ailleurs, tous les journalistes sont tombés sur ce sujet mais Barbara POMPILI ne parle pas de la même chose. Barbara POMPILI parle : est-il possible de donner des menus équilibrés végétariens ? D'ailleurs la loi Egalim qui a été mentionnée tout à l'heure par Stéphane TRAVERT prévoit déjà de pouvoir offrir des menus végétariens notamment une fois par semaine, ce que dit la loi Egalim. Et la question c'est est-ce qu'on peut…

ORIANE MANCINI
Elle parle quand même de clichés éculés sur cette question de pas de viande.

JULIEN DENORMANDIE
Parce que la question qui lui est posée, c'est sur la qualité nutritionnelle d'un tel repas. C'est très différent ce débat-là, et ça c'est les journalistes qui font monter la chose. C'est très différent ce débat-là d'un autre débat qui est de dire : on arrête purement et simplement de servir de la viande tous les jours de la semaine sans laisser quelconque choix à nos enfants de la République dans nos cantines. C'est très différent.

ORIANE MANCINI
Mais c'est uniquement les journalistes ou ça révèle quand même le clivage qui est toujours là entre agriculture et écologie ?

JULIEN DENORMANDIE
Non mais moi, vous connaissez ma position. Moi je m'inscris totalement en opposition de ce cliché visant à dire : l'agriculture et l'environnement ne sont pas conciliables. Pour beaucoup de raisons. D'abord parce que les agriculteurs, ils vivent de l'environnement. Hier il y avait sur les chaînes du service public un très beau reportage qui s'appelle « Nous paysans », et ce reportage il mettait en avant ce dans quoi moi je crois le plus, c'est le sol. Il montrait à quel point les paysans sont attachés au sol. Les paysans chérissent le sol. Les agriculteurs vivent de l'environnement, ils le protègent et donc c'est un non-sens même que de penser - même de penser – qu'agriculture et environnement seraient en opposition. Et puis deuxièmement, toutes ces transitions-là elles sont en cours. Les agriculteurs sont les premiers à entrer dans ces transitions, que ce soit l'agro-écologie et Stéphane LE FOLL en parlait, que ce soient les transitions sur la qualité des nutriments, sur la qualité de nos élevages. Prenez, et ça je pense que c'est très important, qu'est-ce que c'est que l'élevage français versus l'élevage qui existe à travers le monde ? On est dans des spécificités, on est dans des fermes de petite taille, on est dans du terroir, on est dans de la qualité de nos produits et c'est ça qu'il faut bien mettre en avant. Parce qu'à tout le temps chercher à dénigrer, en fait on en vient à faire quoi ? A décourager certains et donc in fine à importer des produits qu'on ne souhaite même pas produire dans notre propre pays. Et donc moi, je suis fier de cette agriculture et jamais je n'opposerai agriculture et environnement. L'un vie de l'autre et c'est très important de l'avoir en tête.

ORIANE MANCINI
Justement on va parler de ces questions puisque vous y venez. Il y a une autre décision d'un maire écologiste qui a été prise cette semaine, c'est celle d'Eric PIOLLE, le maire de Grenoble, qui a pris un nouvel arrêté lundi pour interdire les pesticides. Un arrêté anti-pesticides. Qu'est-ce que vous pensez de ce type d'arrêté ?

JULIEN DENORMANDI
Le Conseil d'Etat s'était déjà prononcé à plusieurs reprises sur…

ORIANE MANCINI
En fait, il en fait en a pris un nouveau pour essayer de contourner cette suspension.

JULIEN DENORMANDIE
Voilà. Mais on voit bien également le volet politique de telles décisions. Mais là aussi, ça laisserait sous-entendre - et je crois que c'est très important - ça laisserait sous-entendre qu'en fait cette transition agro-écologique elle n'est pas là. Le gouvernement auquel j'appartiens, qui avait été fait par d'ailleurs la majorité précédente, a profondément aujourd'hui accompagné cette transition. Songez que ces dernières années, nous avons par exemple sur des produits les plus dangereux considérablement - mais je dis bien considérablement - réduit les utilisations. Mais ça, on ne le met pas en avant. Ça, au contraire, on cherche à faire sous-entendre… Mais vous savez ce qui est caractéristique, regardez l'image qui est derrière vous, on parle de ça. Eh bien dès qu'on parle de ça, on met cette image-là. Mais on pourrait mettre une autre image aussi, c'est la courbe de réduction. On pourrait mettre des utilisations de phytosanitaires ; on pourrait mettre notre image aussi : c'est la transition agro-écologique en France par rapport aux autres aliments. Ce qu'on ne dit pas suffisamment aux Français, c'est quand ils ont le choix vis-à-vis de deux concombres, de deux tomates, de deux fruits, de deux légumes sur les étals de nos supermarchés. Est-ce qu'aujourd'hui vous croyez que dans le discours ambiant, ils se disent « tiens, si je fais le choix de l'agro-écologie française, j'ai un produit de meilleure qualité que s'il est importé d'un autre pays qui n'a pas les mêmes normes, pas les mêmes standards, pas les mêmes pratiques culturales » Non, trop peu. Or si on veut avancer encore plus vite dans ces transitions qui, je le redis, sont en cours, il faut que l'acte citoyen se traduise aussi dans cet acte de consommation. Il faut que nous on dise : voilà, ces transitions elles sont là, elles sont accompagnées et les agriculteurs le font mais le font, mais c'est l'un des secteurs d'activité qui s'est le plus transformé depuis l'après-guerre et il continue à le faire.

PATRICE MOYON
Peut-être une dernière question sur les pesticides. La Commission européenne justement a un objectif très ambitieux, c'est moins 50% de l'utilisation de pesticides d'ici à 2030. Est-ce que pour vous c'est réaliste et est-ce que la France sera au rendez-vous ?

JULIEN DENORMANDIE
Oui, mais l'engagement de la France, il est même encore plus ambitieux que celui de la Commission européenne.

ORIANE MANCINI
D'ici 2025.

JULIEN DENORMANDIE
C'est d'ici 2025. Il est même encore plus ambitieux et cette transition, elle est en cours.

PATRICE MOYON
C'est un objectif tenable ?

JULIEN DENORMANDIE
Je ne sais pas vous le dire autrement. La transition, elle est aujourd'hui en cours. Ces fameux produits qu'on appelle les CMR, ils ont diminué entre 50 à 70% y compris dans les années 2018/2019. La transition, elle est en cours. La position de nos agriculteurs du monde agricole, du volet agro-alimentaire est de rentrer pleinement dans cette transition. Mais ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'en Europe par exemple, on est dans un marché commun. Et dans un marché commun, les fruits légumes ils circulent. Et que si l'acte citoyen, l'acte de consommation il ne se dit pas à un moment : « moi, je faire du frais, du local, je vais aller dans la ferme d'à-côté de chez moi où je vais acheter ces produits-là », à ce moment-là la transition elle sera plus lente.

ORIANE MANCINI
Donc ça veut dire que beaucoup de choses sont entre les mains du consommateur, c'est ce que vous nous dites.

JULIEN DENORMANDIE
Entre autres, pas que. Beaucoup sont dans les mains d'abord des agriculteurs, des pouvoirs publics pour accompagner. Une transition, ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'elle ne se décrète pas, elle s'accompagne. Une transition, elle sera d'autant plus rapide qu'elle créera de la valeur pour l'environnement mais aussi pour l'agriculteur. Et moi ce que je reproche dans tout le débat depuis trop d'années, et c'est au monde agricole aussi et au ministre que je suis de bien repositionner le débat, c'est qu'en fait il y a toujours eu une sorte de positionnement de défensive vis-à-vis de ces sujets-là. Alors que non, soyons offensifs sur ce sujet-là, soyons fiers des transitions qu'on est en train de faire. Le monde agricole le premier le souhaite. Disons-le, elle est là, mettons-la en avant plutôt que de toujours pointer du doigt. Mais à la fin des fins des fins, il faut qu'il y ait de la création de valeurs. De la création de valeurs pour l'environnement mais de la création de valeurs aussi pour l'agriculteur. Parce que ce que je vais dire est une évidence même, mais parfois elle est bonne à être rappelée : il n'est pas possible de faire de l'agriculture sans agriculteurs. Et quand vous voyez aujourd'hui les rémunérations des agriculteurs, parfois vous n'avez pas toujours la possibilité de vous installer.

ORIANE MANCINI
On va en parler évidemment mais deux questions d'actualité sur ces questions encore d'écologie. La justice s'est prononcée hier à nouveau sur le lac de Caussade. C'est une retenue d'irrigation qui est dans le sud-ouest, dans le Lot-et-Garonne. Elle a été jugée illégale. Que va faire l'Etat désormais sur ce sujet ?

JULIEN DENORMANDIE
Pour l'instant, je ne peux pas me prononcer, vous savez, en tant que ministre puisque c'est des décisions de justice qui sont en cours. Mais le sujet que vous évoquez est un sujet très important donc au-delà de ce sujet sur lequel je ne peux m'exprimer en tant membre de l'exécutif, c'est la question de la gestion de l'eau. Et la question de la gestion de l'eau, moi je crois qu'il faut agir avec beaucoup de courage politique. L'eau c'est la mère des batailles en agriculture. Et beaucoup de courage politique parce que là aussi, le débat est souvent électrique sur ce sujet, y compris parce que notre pays a été endeuillé sur ces questions. Et donc il faut avancer avec beaucoup de courage politique. Il faut dire oui, pour faire de l'agriculture on a besoin d'eau. Oui, il faut repenser notre aménagement du territoire hydraulique en fonction des besoins. Des besoins humains de consommation d'eau, des besoins agricoles et des besoins de protection. Il faut le faire dans la concertation. Après une concertation, elle ne peut pas durer comme ça se passe aujourd'hui dix, quinze ans. Une concertation qui dure dix à quinze ans est souvent une concertation qui est à la fin finit mal. Donc il faut avoir le courage politique d'avancer sur ces sujets. Je donne un exemple : on a pris enfin un document réglementaire, un décret qui était attendu depuis des années qui fixe les règles de répartition d'eau. Ça s'appelle le décret sur les débits d'usage d'eau qui faisait qu'avant il n'y avait pas les règles du jeu. Donc on disait aux gens d'aller appliquer des choses sans leur donner des règles du jeu ; ça ne pouvait pas marcher. Donc oui il faut du courage politique sur ces sujets d'eau. Moi je ne veux vraiment pas mettre ce sujet sous le tapis.

ORIANE MANCINI
Mais la justice, elle a tranché maintenant. On n'est plus dans une décision de justice en cours. C'est tranché, c'est acté, ç'a été jugé illégal.

JULIEN DENORMANDIE
Oui. Je ne sais pas s'il y a des recours ou quoi que ce soit.

ORIANE MANCINI
Vous attendez d'autres recours encore avant de remettre le site en état ?

JULIEN DENORMANDIE
Je ne sais pas au moment où je vous parle donc laissez-moi le temps de regarder.

PATRICE MOYON
Vous parlez quand même de courage politique. Qu'est-ce que vous défendez ? Vous défendez comme le souhaitent les agriculteurs la mise en place de réserves collinaires pour que les…

JULIEN DENORMANDIE
Je vais vous donner un exemple et c'est là aussi où il faut toujours... Vous savez pour moi, c'est peut-être mon côté ingénieur agronome mais il faut toujours remettre de la raison et de la science ou du bon sens, le bon sens paysan comme disait le président de la République hier. Je vous donne un exemple. Regardez ce qui s'est passé en Charente et Charente-Maritime ces dernières semaines. Vous avez eu des inondations très fortes mais vous avez eu un sol qui a été gorgé d'eau, des nappes phréatiques qui ont été totalement à saturation. Si là vous préleviez l'eau en question pour les mettre dans des retenues, vous n'aviez aucun impact sur ce qu'on appelle l'étiage de la rivière en été. Dit autrement, tout mètre cube d'eau que vous préleviez à cet instant donné était un mètre cube qui sinon serait allé en mer. Ce qui est très différent lorsque vous prélevez alors que la nappe phréatique n'est pas à saturation, que votre sol n'est pas gorgé d'eau. Prenez juste cet exemple-là. Dans notre pays, ça fait des années que même sur ce sujet-là on n'est pas capable d'avancer, alors que c'est un sujet où tout le monde devrait être uni. C'est un sujet de réconciliation. C'est un sujet où scientifiquement, hydro-géologiquement parlant comme on dit, il n'y a pas d'impact à l'échelle du bassin versant. Même à l'échelle du bassin versant. Voilà, ça c'est des sujets où il faut avancer. Parce que quand au même moment, par exemple sur le projet des Deux-Sèvres qui fonctionne de la même manière : c'est-à-dire des bassines prélevées quand le sol est à saturation, vous avez à ce moment-là Yannick JADOT et Jean-Luc MELENCHON qui main dans la main viennent manifester pour dire : « on s'oppose à un tel projet » ; là on est dans de l'instrumentalisation politique. On est dans une facilité politique, pas dans du courage politique. Il n'est pas possible de faire de l'agriculture sans eau et notre pays, dans son aménagement, a arrêté la pensée de l'eau. C'est ça qui est flagrant. En gros, prenez le bassin versant parisien, c'est très intéressant. Le bassin versant parisien a été aménagé uniquement en se disant comment on évite les crues comme celles du début du XXème siècle à Paris, et pas dans un aménagement agricole ou d'utilisation alors qu'on en a besoin aujourd'hui du fait du changement climatique.

ORIANE MANCINI
On va revenir sur votre déplacement hier en Côte-d'Or aux côtés du président de la République. Vous êtes allé rencontrer les agriculteurs privés de salon cette année. Il y avait également des rencontres avec les distributeurs. Il y a des négociations commerciales qui sont en cours en ce moment entre producteurs et distributeurs pour fixer les prix. Elles prennent fin dans quelques jours. Elles ne se passent pas très bien ces négociations, notamment pour les agriculteurs. Comment on en est encore là, alors que la loi Egalim était censée régler ce problème ?

JULIEN DENORMANDIE
Parce que la loi Egalim, elle n'est pas appliquée par tous. C'est ça la réalité. Donc là, on démultiplie les contrôles pour faire en sorte que les distributeurs et les industriels - les deux - respectent totalement la loi Egalim. Songez qu'en à peu près six semaines avec ma collègue Agnès PANNIER-RUNACHER, nous avons demandé à la DGCCRF, la Direction de la répression des fraudes, de mener l'équivalent de six mois de contrôle. Donc on démultiplie les contrôles et je peux vous dire…

ORIANE MANCINI
Avec quels résultats ?

JULIEN DENORMANDIE
Les contrôles sont en cours mais le fait de faire les contrôles dès maintenant pendant les négociations, ça fait changer des comportements. Et on voit des comportements qui ont été changés. Et d'ailleurs dès que je vois un comportement qui a changé, je le salue. Et au même moment, il y a certaines personnes qui n'ont toujours pas compris qu'une loi, elle était faite pour être appliquée. Donc on démultiplie et on cible ces contrôles. Ça, c'est ce qu'on fait cette année pour montrer qu'en fait, négociations commerciales c'est un rapport de force et que l'Etat entre dans ce rapport de force par le biais de ces contrôles et le respect de la loi, parce que sinon c'est trop facile. On a un jeu de dupes face à nous et celui qui est perdant dans ce jeu de dupes, c'est évidemment l'agriculteur. Mais à la fin des fins, c'est toute la chaîne agroalimentaire : l'agriculteur, l'industriel et la grande distribution.

PATRICE MOYON
Alors Stéphane LE FOLL qui était à cette même antenne il y a quelques minutes disait que la loi Egalim finalement ç'avait été une loi pour rien et lui disait : en fait ce qui manque aujourd'hui, c'est 1/ un engagement pluriannuel avec les agriculteurs sur l'ensemble de la chaîne alimentaire ; et puis 2/ des accords tripartites. Comment est-ce qu'on peut faire avancer cette idée dont on parle depuis très longtemps ?

JULIEN DENORMANDIE
Alors je rajouterai même un troisième volet. Pluriannuel, tripartite et contractualisation. Et je suis totalement en faveur de cela. C'est pour ça d'ailleurs que j'ai confié à Serge PAPIN, l'ancien directeur de SYSTEME U, un travail de qualité qu'il est en train de faire avec tout le monde pour justement poser les bases de ces trois éléments qu'on vient de dire : contractualisation, tripartisme et je rajouterai transparence. Comment on fait ça ? La loi Egalim, elle a changé un état d'esprit. Aujourd'hui on le voit, elle n'est pas suffisamment appliquée donc il faut être d'une sévérité totale et, je le redis une fermeté et sévérité totale. Mais elle a changé un état d'esprit. Elle a fait prendre conscience que si jamais on ne partait pas de nos coûts de production, on était collégialement en train de creuser notre tombe.

PATRICE MOYON
Alors justement…

JULIEN DENORMANDIE
Aujourd'hui comment on fait ? On est en train d'embarquer les distributeurs et les industriels dans cette direction de la contractualisation, du tripartisme et de la transparence. En fait il est possible de le faire sans loi. Il est possible de le faire sans loi. Maintenant le président de la République l'a redit hier : si on voit que les budgets ne sont pas suffisants et s'il faut repasser par la loi là-dessus, la main du Parlement j'en suis sûr ne tremblera pas sur ce sujet.

ORIANE MANCINI
Et vous la préparer quand même cette loi ?

JULIEN DENORMANDIE
Je peux vous dire qu'on travaille beaucoup, oui, sur ce sujet. Pourquoi il faut faire ça ? Parce qu'on est vraiment dans un jeu de dupes et pour que tout le monde comprenne bien, en fait l'agriculteur dit : moi j'ai mon coût de production donc si vous me demandez chaque année de produire à perte, je ne peux pas continuer à vivre. Et puis la grande distribution dit : mais moi je veux bien augmenter le prix d'achat mais si et seulement si l'industriel à qui j'achète, je suis sûr qu'il rétrocède bien à vous, agriculteurs. Et puis l'industriel il dit : moi j'ai demandé à la grande distribution mais elle n'a pas voulu. Et donc en fait chacun se renvoie la balle. Le fait de passer à la transparence c'est-à-dire que les livres sont ouverts - ce qu'on appelle le tripartisme - mais le fait de passer à une contractualisation, c'est-à-dire d'arrêter cela chaque année mais de le faire sur plusieurs années, ça change la donne. Et d'ailleurs il y en a qui le font aujourd'hui et quand c'est fait, ça marche. Donc il faut le faire et on n'est pas obligé de passer par la loi, ce n'est pas n'est une obligation.

ORIANE MANCINI
Qu'est-ce qui va vous décider à passer par la loi ou pas ?

JULIEN DENORMANDIE
Est-ce que ou pas l'ensemble des acteurs s'embarque dans cette nouvelle méthodologie ?

ORIANE MANCINI
Donc c'est l'issue de ces négociations-là ?

JULIEN DENORMANDIE
C'est à l'issue de ces négociations-là. Donc ces négociations-là, c'est fermeté et exigence totales, contrôles, rapports de force. A l'issue de ça, on aura le rapport de Serge PAPIN selon les trois directions que je viens de vous donner. On réunit tout le monde. Est-ce qu'il y a un engagement collégial industriels/distributeurs à rentrer dans tripartisme, contractualisation, transparence ? Si oui, on avance ainsi ; si non, je suis sûr que la main du Parlement ne tremblera pas.

ORIANE MANCINI
Et on est sur quel calendrier à peu près ?

JULIEN DENORMANDIE
C'est entre début mars et l'été pour bien obtenir l'accord de chacun de rentrer là-dedans pour les négociations qui arrivent l'année prochaine.

ORIANE MANCINI
Et sinon une loi à la rentrée ?

JULIEN DENORMANDIE
Sinon, le Parlement se saisira. Je ne peux pas vous donner le calendrier mais je suis sûr que la main du Parlement ne tremblera pas sur ce sujet.

PATRICE MOYON
Un exemple justement dans l'actualité récente. Les producteurs d'oeufs vont manifester encore jeudi.

JULIEN DENORMANDIE
Oui.

PATRICE MOYON
Le coût des céréales a augmenté.

JULIEN DENORMANDIE
Exactement.

PATRICE MOYON
Ils disent aux distributeurs : prenez en considération l'augmentation du prix des céréales. Comment est-ce que vous expliquez que des grands distributeurs - alors ils visent notamment CARREFOUR et CASINO - refusent de prendre en considération cette augmentation du prix des matières premières ?

JULIEN DENORMANDIE
Par le jeu de dupes que j'évoquais tout à l'heure. 1/ Par le jeu de dupes et 2/ Moi là où je suis très critique et je crois que chacune et chacun a bien en tête la fermeté qui est la mienne, qui est celle d'Agnès PANNIER-RUNACHER et du président de la République, on l'a vu hier, dans toutes ces négociations, c'est qu'il faut vraiment que toutes ces personnes comprennent qu'on est en train de creuser une tombe collective. Pourquoi ? Quand vous prenez la grande distribution aujourd'hui, la grande distribution sa capacité d'investissement elle s'est effondrée ces dernières années. Quand vous prenez les industriels, les industriels ils vont avoir un sacré problème de sourcing de fournisseurs comme on dit si jamais il n'y a pas d'agriculteurs. Et donc en fait, à uniquement être dans la guerre des prix qui implique de ne pas réussir à faire la montée en gamme dans la qualité de nos produits, donc de ne pas être différenciant avec notre agriculture française qu'on veut être de qualité avec les transitions que j'évoquais, c'est en fait toute la chaîne agroalimentaire qu'on est en train de détruire. On détruit de la valeur au lieu de la créer par la qualité et donc le résultat de tout ça, ce sera d'être dépendant de plus en plus d'importations. Regardez les importations de fruits et légumes, aujourd'hui ça ne cesse d'augmenter. Et j'en appelle…

ORIANE MANCINI
Il y a un fruit et légume sur deux qui est consommé en France qui est importé aujourd'hui.

JULIEN DENORMANDIE
Exactement alors qu'on est une puissance agricole fabuleuse. Donc moi j'en appelle aussi à ce sursaut collectif de ces grands patrons industriels ou de la grande distribution en disant : ayez conscience que si on ne fait pas ça, c'est la tombe collective qu'on est en train de creuser.

ORIANE MANCINI
Clairement, c'est notre souveraineté alimentaire qui va être en danger ? Qui n'existera plus ?

JULIEN DENORMANDIE
A la fin de fins, la souveraineté alimentaire c'est la capacité de notre pays à produire sur son sol. Et oui, si demain - et que tout le monde le comprenne bien ; pourquoi je dis tout ça ? Parce que la spécificité de notre agriculture, ça doit être la qualité. Toutes celles et ceux qui vous disent : on continue la guerre des prix, en fait ils appellent à quoi ? Ils appellent à ce qu'on appelle l'économie d'échelle, c'est-à-dire que nos élevages ne ressemblent plus à nos spécificités françaises mais à ce qu'on peut voir dans d'autres pays, en Chine, aux Etats-Unis ou en Ukraine avec des élevages qui sont, pour le coup, absolument immenses. Ce n'est pas ça notre modèle agricole. Ou ils appellent à des pratiques culturelles qui ne sont pas celles que nous souhaitons et qui ne sont pas celles que le consommateur souhaite. Donc il y a une injonction qui est contradictoire et à la fin cette injonction contradictoire, elle met à mal effectivement la totalité de cette chaîne agroalimentaire. Donc j'en appelle à ce sursaut collectif et, encore une fois, ce sera les conclusions de Serge PAPIN et si ça n'avance pas suffisamment vite, le Parlement s'en saisira.

ORIANE MANCINI
Et le temps file malheureusement. On va parler de la crise sanitaire. Hier Christiane LAMBERT nous disait que les industries qui font le plus faillite ce sont les industries agroalimentaires, et ce depuis des années. Est-ce que la crise sanitaire a accru ce phénomène ? Est-ce que vous arrivez à les chiffrer, les conséquences de cette crise sanitaire pour les agriculteurs ?

JULIEN DENORMANDIE
Déjà moi je voudrais vraiment saluer - c'était tout l'objet du déplacement du président de la République hier – saluer et exprimer ma gratitude vis-à-vis du monde agricole et agroalimentaire. Là aussi de toute la chaîne agroalimentaire. Le pays a tenu et tient parce qu'il y a des femmes et des hommes qui n'ont jamais cessé de travailler. Et vous savez il y a quelques jours, l'INSEE publiait des chiffres moyens travaillés par tous secteurs d'activité et celui où on travaille le plus, c'est l'agriculture : en moyenne, 55 heures par semaine. Donc ils n'ont jamais cessé de travailler. Derrière une brique de lait il y a en fait une femme ou un homme qui le matin se lève pour faire la traite, dernier un fruit, un légume, et notamment un légume, il y a quelqu'un qui se baisse, dans le monde paysan on dit que la terre est basse, eh bien oui on se baisse pour aller ramasser le légume, etc., etc., donc d'abord je voudrais leur exprimer ma gratitude. Ensuite, oui, il y a des secteurs qui ont été profondément touchés, donc nous on a mis en place…

ORIANE MANCINI
Lesquels ?

JULIEN DENORMANDIE
C'est un service de dentelle si je puis dire, vous avez eu des impacts par exemple dans le domaine vinicole, vous avez eu des impacts dans certains secteurs de la viande, je pense en ce moment à des secteurs très impactés que sont le veau, le jeune bovin, ou le broutard, pour de multiples raisons, qui viennent se cumuler en plus avec l'effet Covid, vous avez eu des impacts sur un certain nombre de filières de fruits et légumes, vous avez des impacts, sur lequel on essaye d'anticiper au maximum, qui est par exemple le sujet de main-d'oeuvre au moment des récoltes, on sait à quel point ça a été compliqué l'année dernière, et on sait à quel point on veut anticiper cette année, donc on fait ce sujet dans la dentelle pour apporter à chaque fois les aides les plus spécifiques.

PATRICE MOYON
On dit que cette crise est un accélérateur, est-ce que finalement elle n'est pas révélatrice de difficultés beaucoup plus anciennes, notamment pour l'industrie agroalimentaire, je pense à un rapport de la commission économique des affaires du Sénat qui disait il y a quelques mois que la France pourrait même avoir une balance commerciale déficitaire dès 2023 dans ce domaine ?

JULIEN DENORMANDIE
Mais, tout le débat qu'on vient d'avoir pendant une demi-heure montre, et là aussi si tant est que ce soit besoin, montre que ce réveil collectif il est d'autant plus nécessaire que là où on était la première puissance exportatrice agricole européenne, depuis plusieurs années les Allemands sont devant nous, avec tout le respect que j'ai pour l'agriculture allemande, c'est peut-être mon côté un peu franchouillard, mais enfin je suis vraiment fier de notre agriculture et je préférerais que ce soit de notre agriculture qui soit devant, premier point. Deuxième point, la crise qu'on a traversée, et qu'on traverse encore aujourd'hui, met en avant à la fois la résilience de notre système agroalimentaire, mais aussi des dépendances. Moi il y a une dépendance, par exemple, contre laquelle je veux lutter avec acharnement, c'est la dépendance de notre pays aux protéines sud-américaines, aujourd'hui on est dépendant du soja, du colza, sud-américain, c'est un scandale parce que c'est 50 ans d'organisation internationale de ce système, il faut se battre contre cela, il faut relocaliser la production chez nous, c'est pour ça qu'on met dans le plan de relance 100 millions d'euros pour le faire, pour faire justement ce plan protéines.

ORIANE MANCINI
Un dernier mot Julien DENORMANDIE sur un sujet qui inquiète, c'est la grippe aviaire, est-ce qu'il y a encore des foyers de grippe aviaire aujourd'hui ?

JULIEN DENORMANDIE
En début de semaine on avait sept à neuf suspicions, c'est-à-dire des cas qui étaient en cours d'analyse pour savoir si oui ou non c'étaient des cas confirmés, des élevages confirmés…

ORIANE MANCINI
Il n'y a plus de foyers avérés ?

JULIEN DENORMANDIE
Dans le sept à neuf suspicions certains foyers seront probablement avérés, à ce moment-là ils donnent lieu à dépeuplement directement, mais nous sommes dans une situation qui est aujourd'hui sous contrôle, ces sept à neuf foyers…

ORIANE MANCINI
Ils sont où, dans quels départements ?

JULIEN DENORMANDIE
On est toujours localisé surtout dans le Sud-Ouest, sont à mettre en rapport avec le pic d'épidémie d'influenza aviaire qu'on a connu en décembre et en janvier, où on a eu jusqu'à 400 foyers de grippe aviaire, donc on voit bien ce qu'on appelle la cinétique épidémiologique, qui est aujourd'hui dans une phase de très forte décroissance, mais on est très vigilant parce que ce virus de l'influenza aviaire, il vient par les oiseaux migrateurs, donc à chaque instant il peut revenir, donc on est dans une vigilance extrême sur ces sujets-là. La présence du virus est sous contrôle au moment où je vous parle, mais nous sommes extrêmement vigilants parce qu'encore une fois ce sont des oiseaux migrateurs qui nous apportent le virus.

ORIANE MANCINI
Et dernier mot, il y a une inquiétude qui vient de Russie, est-ce qu'on doit craindre une mutation de ce virus, est-ce qu'on doit craindre une transmission à l'homme ?

JULIEN DENORMANDIE
Alors, aujourd'hui on a fait, depuis le début d'ailleurs de la crise, on fait ce qu'on appelle les séquences génomiques, on a fait plus de 130 séquences génomiques, par les autorités sanitaires, et toutes les séquences génomiques que nous avons faites ont toutes révélé que le virus qui était présent en France n'était pas transmissible, n'avait pas les caractéristiques de transmissibilité, de transmission pardon, à l'homme. Les mêmes équipes sanitaires ont mis en avant des différences entre le virus en France et le virus en Russie. Evidemment on suit tout cela avec énormément de vigilance, énormément de précaution, pour comprendre quelle est la nature exacte du virus en Russie, de poursuivre les analyses en France, donc on est dans une profonde volonté d'exigence vis-à-vis du de ce contrôle de l'épidémie, et surtout une profonde vigilance sur le sujet.

ORIANE MANCINI
Merci beaucoup.

JULIEN DENORMANDIE
Merci à vous.

ORIANE MANCINI
Merci Julien DENORMANDIE d'avoir été notre invité pour cette spéciale agriculture.

JULIEN DENORMANDIE
Et merci de faire une semaine spéciale agriculture, je pense que c'est quelque chose de très important et c'est un bel hommage à ce monde agricole que Public Sénat leur rend.

ORIANE MANCINI
Public Sénat toujours fidèle à ce monde de l'agriculture malgré l'absence de salon.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 25 février 2021