Entretien avec M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, dans "Midi libre" le 18 février 2021, sur le débat au sein de l'Union européenne sur le passeport vaccinal, la fermeture des frontières, le plan de relance européen et le Brexit.

Intervenant(s) :

Prononcé le

Texte intégral

Q - La question du passeport vaccinal divise les pays de l'UE. Y êtes-vous favorable ?

R - On pense que c'est prématuré, pour deux raisons principales. D'une part parce qu'on est dans un moment, partout en Europe, où la campagne de vaccination monte en puissance. Elle va accélérer d'ici la fin du premier trimestre et devenir beaucoup plus massive au deuxième. Mais tant que vous n'êtes pas dans une situation où chacun a un accès facile au vaccin, réfléchir sur des droits qui pourraient être accordés aux autres personnes vaccinées ne serait ni compréhensible ni juste. Deuxième argument important, on doit faire toute la clarté scientifique sur la protection qu'apporte le vaccin. On sait qu'il protège la personne vaccinée, c'est déjà beaucoup, on ne sait pas encore exactement s'il permet d'éviter toute contamination. Il faudra un débat le moment venu qui n'aura pas lieu, à mon sens, avant la fin du printemps. Au niveau européen, la France et l'Allemagne portent le même message ; prudence et anticipation.

Q - Les fermetures de frontières font aussi débat. Quelle est votre position ?

R - Nous ne sommes pas favorables à une approche qui serait non coordonnée et qui bloquerait les travailleurs frontaliers, ce qui est la priorité en termes de circulation aux frontières. C'est notre boussole. Je suis en contact continu avec les autorités allemandes, avec le gouvernement allemand et les Lander concernés : coordonnons les mesures et évitons les difficultés pour les frontaliers qui ne sont pas des voyageurs, mais des travailleurs. On n'interdit pas, ni en France ni en Allemagne, dans cette période, de travailler, même avec des mesures de restriction. Ce doit être la même chose pour tous les travailleurs de France.

Q - L'Union européenne a-t-elle franchi un cap lors de cette aimée de crises ?

R - Il y a encore des défauts, parfois des lenteurs, mais elle a fait un immense pas en avant. L'UE, pas plus que les Etats membres, individuellement, ou les autres pays dans le monde, n'avaient prévu cela. D'ailleurs, l'UE n'a pas été faite pour ça, ni pour répondre à une grande crise économique, encore moins pour répondre à une pandémie.

Sur le volet économique, l'Europe a agi vite et fort. L'action de la Banque centrale européenne a permis d'avoir des taux d'intérêt très bas, de faire des prêts garantis à des conditions de financement très favorables, et donc de sauver des entreprises et des emplois. On a aussi réagi très vite et de manière pragmatique pour lever un certain nombre de règles budgétaires et de concurrence qui peuvent se comprendre en temps normal mais ne marchent plus en temps de crise. Et puis, sur une initiative franco-allemande, on a construit le plan de relance européen. Qui est déjà utile puisque notre plan de relance de cent milliards anticipe quarante milliards de financements européens, que j'espère voir arriver le plus vite possible.

Q - Sur le plan sanitaire...

R - Il y a des critiques, il y a aussi un pas en avant très important : on a acheté nos vaccins ensemble. On construit une stratégie de vaccination sur plusieurs mois, il faut plusieurs vaccins, dans des quantités très importantes, et seul le levier européen permet cela. Le problème principal que l'on rencontre aujourd'hui, c'est le rythme de production et de livraison, on doit faire encore plus pour que les laboratoires en France et en Europe produisent davantage de doses. On va monter en puissance, à partir de ce mois de février, mais surtout en mars et avril.

Q - Cela peut-il contribuer à faire reculer le sentiment d'euroscepticisme ?

R - Les opportunistes qui cherchent dans l'Europe un bouc émissaire restent nombreux. Mais oui, je crois qu'il y a une attente à l'égard de l'Europe. Même dans la critique d'ailleurs : quand les citoyens français ou allemands reprochent quelque chose à l'Europe dans une crise, c'est souvent de ne pas faire assez. Alors qu'il y a un an et demi, juste avant la crise sanitaire, personne n'aurait osé imaginer donner une compétence sanitaire à l'Europe, même les plus Européens. Donc on voit bien l'utilité d'agir ensemble, même si parfois c'est imparfait. Maintenant, il faut aller plus loin et avoir, puisque ça a été un avantage américain dans cette crise, une agence européenne qui finance en amont, et massivement, la recherche médicale et l'innovation. De même que l'on doit relocaliser un certain nombre d'entreprises pharmaceutiques, et il faut là aussi une stratégie européenne. Et après le Brexit, après le choc du Covid, cette perception d'une nécessité de l'Europe est sans doute plus importante.

Q - Sur le Brexit, un accord commercial a été trouvé sur le fil. Un bon accord selon vous ?

R - Oui, dans le sens où il respecte trois grandes priorités fixées par la France et le président de la République. Défendre nos intérêts essentiels dans cette relation nouvelle avec le Royaume-Uni, je pense au secteur de la pêche, et plus généralement à nos entreprises aux conditions de concurrence équitable. Défendre l'unité européenne. C'est très important, le Brexit, n'a pas été, contrairement à ce prédisaient certains Cassandre en 2016, le début d'un délitement de l'UE. Au contraire. Et enfin, maintenir un cadre de coopération avec le Royaume-Uni, en matière économique, scientifique, dans d'autres domaines. Et on doit le compléter en matière de sécurité et de défense. Maintenant, il faut être vigilant à 200% sur l'application et le respect de ce bon accord.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 19 février 2021