Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la relance, à BFM Business le 20 janvier 2021, sur le rachat potentiel de Carrefour par une entreprise canadienne, les privatisations, les vaccins contre le coronavirus, la taxe GAFA et la dette publique.

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Prononcé le

Texte intégral

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Il est 08h10, et c'est Bruno LE MAIRE, le ministre de l'Economie, qui est avec nous ce matin. Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Christophe JAKUBYSZYN.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Merci beaucoup d'avoir accepté de venir débattre notamment, parce qu'on vous a un petit peu rudoyé à l'antenne, notamment sur le dossier CARREFOUR. On n'a pas complètement compris, on n'a pas complètement compris pourquoi c'était le rôle de l'Etat, du gouvernement et du ministre de l'Economie, d'empêcher les administrateurs de faire leur travail, c'est-à-dire d'étudier une proposition de rachat.

BRUNO LE MAIRE
Alors, nous n'avons fait qu'appliquer la loi, je rassure vos téléspectateurs, il y a une loi qui prévoit que dans un certain nombre de domaines, définis dans le décret sur les investissements étrangers en France, l'Etat a un droit de regard, parce que nous considérons, au niveau national et également – je le rappelle – au niveau européen, que ce sont des secteurs stratégies. Dans ces secteurs, vous avez la distribution alimentaire…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Est-ce que ce n'est pas…

BRUNO LE MAIRE
… Au niveau national et au niveau européen…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Un prétexte parce qu'on a six, sept grands distributeurs en France, ce n'est pas parce que CARREFOUR aurait été canadien que les autres, et lui-même d'ailleurs n'aurait pas fait son travail, LIDL, qui est allemand, a approvisionné les Français pendant la crise ?

BRUNO LE MAIRE
Je crois qu'un rachat du premier employeur privé français, qui représente 20% de la distribution alimentaire du pays, il me paraît légitime que l'Etat dise si oui ou non, c'est un investissement stratégique, si oui ou non, il peut se faire ; moi, je préfère de loin la solution qui a été retenue, c'est-à-dire, une coopération entre COUCHE-TARD et CARREFOUR, dont je rappelle qu'ils n'ont pas exactement les mêmes organisations commerciales, qu'ils ne sont pas exactement sur le même type d'activité…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mais est-ce que vous êtes plus…

BRUNO LE MAIRE
Je préfère cette complémentarité à un rachat sec d'une des premières enseignes de distribution alimentaire française par un concurrent étranger, fusse-t-il canadien.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mais Bruno LE MAIRE, est-ce que vous êtes plus expert que le PDG de CARREFOUR ou ses administrateurs, pour décider de ce genre de chose ?

BRUNO LE MAIRE
Je n'ai pas du tout la prétention de décider à la place des administrateurs, j'ai juste l'intention et le devoir de faire respecter ce qu'on appelle l'ordre public économique, c'est-à-dire, le respect des intérêts stratégiques du pays, dont la sécurité alimentaire. Qu'est-ce qui a changé avec la pandémie, il y a une chose majeure qui a changé, c'est que nous avons appris que pour la première fois de notre histoire récente, il peut arriver que des biens, des biens alimentaires par exemple, ne puissent plus circuler à travers la planète, parce qu'il y aurait une pandémie, c'est ce qui s'est passé, il y a quelques mois. Donc ma responsabilité de ministre de l'Economie, et je dirais, d'ancien ministre de l'Agriculture, c'est de veiller à ce que la continuité de la chaîne alimentaire française, de la production agricole jusqu'à la distribution en passant par la transformation par l'industrie agroalimentaire, soit garantie. Si on veut que la chaîne soit sûre, il faut qu'il ne manque aucun maillon, ni les agriculteurs, ni les transformateurs, ni les distributeurs.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Alors, ce n'est pas le premier dossier dans lequel vous mettez votre grain de sel, Bruno LE MAIRE, on a beaucoup parlé sur ce plateau évidemment du dossier SUEZ, avec la vente par ENGIE à VEOLIA, de ses 30%, ça vous a beaucoup aussi agacé à l'époque, je le dis, parce que c'est dans votre livre : "L'ange et la bête", et vous avez tout fait pour qu'un plan B soit mis sur la table, c'est le cas depuis cette semaine, avec cette contre-offre de fonds d'investissement, dont un fonds américain ; ça ne vous gêne pas cette fois-ci ?

BRUNO LE MAIRE
D'abord, j'ai tout fait pour que les choses se passent de manière amicale, donc quand je vois qu'on va vers le chemin d'une relation négociée, d'un accord négocié, d'un accord durable entre les parties, je pense que nous allons dans la bonne direction, parce que c'est ça qui permettra au bout du compte de préserver les emplois, de préserver la compétition entre les champions et de préserver la qualité industrielle de la gestion des déchets, de la gestion des eaux ; donc nous sommes dans la bonne direction, nous verrons ce que cela donnera, les offres ne sont pas finalisées, c'est une opération qui est privée, donc nous allons laisser les acteurs regarder comment est-ce qu'ils peuvent avancer, mais je le redis, dès lors qu'on va sur le chemin de la négociation, de la concertation, nous sommes dans la bonne direction.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mais alors, pour quand même bien comprendre votre philosophie, un acteur de la grande distribution canadien, c'est non, un fonds d'investissement américain pour l'eau en France, c'est oui ?

BRUNO LE MAIRE
Mais nous verrons quelle sera l'offre au bout du compte, pour l'instant, tout cela n'est pas finalisé, pour bien préciser ma philosophie, parce que je ne veux pas qu'il y ait d'incompréhension sur le rôle de l'Etat dans l'économie, le rôle de l'Etat dans l'économie, c'est de veiller à la défense des intérêts stratégiques de la nation et la protection…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ça, c'est un peu nouveau quand même, c'est un peu nouveau, la crise vous a changé, Bruno LE MAIRE…

BRUNO LE MAIRE
Non, vous savez, quand je travaillais avec Dominique de VILLEPIN, c'est nous qui avons mis en place ce décret sur les investissements étrangers en France, c'est nous qui avons dit qu'il fallait protéger…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
C'est aussi Arnaud MONTEBOURG, qui vous a donné la possibilité…

BRUNO LE MAIRE
Arnaud MONTEBOURG a complété le décret, mais l'idée du décret, c'est-à-dire, protéger la France contre des investissements…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Il ne faut pas dire le décret Montebourg, il faut dire le décret Villepin-Le Maire alors ?

BRUNO LE MAIRE
C'est le décret Villepin, à l'origine, c'est Dominique de VILLEPIN qui a eu cette intuition, qui est une bonne intuition, qu'il y a certains investissements dans des domaines stratégiques qu'il faut pouvoir protéger, la Chine le fait, Christophe JAKUBYSZYN, les Etats-Unis le font, et l'Europe et la France seraient les derniers à le faire, nous l'avons fait tardivement, mais la France comme l'Union européenne le font, ça, c'est vraiment le rôle de l'Etat, protéger un certain nombre de secteurs stratégiques. En revanche, et je l'explique dans le livre, je suis beaucoup plus sceptique sur l'Etat actionnaire dès lors qu'on n'est pas dans des domaines stratégiques, comme le transport, le nucléaire ou l'énergie, et je raconte dans mon livre qu'effectivement, dans le dossier VEOLIA, SUEZ, nous nous sommes retrouvés juge et partie, vous aviez l'Etat actionnaire présent dans ENGIE, qui voulait évidemment valoriser sa participation dans SUEZ en la vendant au meilleur prix, et puis, vous aviez l'Etat, garant de l'intérêt général, qui disait : attention, il faut que cette opération se fasse dans des conditions amicales, moi, je n'aime pas ces déchirements de l'Etat, je pense que l'Etat doit céder des participations dans un certain nombre d'entreprises, je l'ai fait dans LA FRANÇAISE DES JEUX, et je continue à penser que ce serait nécessaire pour AEROPORTS DE PARIS, et c'est ce qui permet…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Heureusement que vous ne l'avez pas fait d'AEROPORTS DE PARIS à l'époque…

BRUNO LE MAIRE
Eh bien, si nous l'avions fait à l'époque, nous aurions réalisé une très belle opération pour les comptes publics, alors que, aujourd'hui, c'est beaucoup plus difficile…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mais vous auriez eu les Français actionnaires qui vous auraient demandé des comptes.

BRUNO LE MAIRE
Ceux de LA FRANÇAISE DES JEUX aujourd'hui doivent se frotter les mains, si je peux me permettre…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ça, c'est sûr.

BRUNO LE MAIRE
Mais je pense que tout cela doit permettre au bout du compte d'avoir un Etat qui est garant, garant de l'intérêt général, des intérêts stratégiques de la nation, mais qui ne se mêle pas effectivement de la vie au quotidien des entreprises.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Est-ce que c'est vrai aussi pour le dossier AIR FRANCE, dans lequel vous êtes actionnaire, il va falloir prendre des décisions, parce que la compagnie va très, très mal, comme beaucoup de compagnies aériennes, est-ce qu'AIR FRANCE peut mourir ?

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr qu'AIR FRANCE peut mourir comme beaucoup de compagnies aériennes sont mortes au cours des dernières années, il n'y a pas d'exception à cette règle, beaucoup de compagnies aériennes ont disparu au cours des dernières années. Est-ce que AIR FRANCE est une n'entreprise stratégique pour la nation française ? Ma réponse est oui, la France doit avoir une compagnie aérienne, c'est un élément de souveraineté et c'est un élément aussi, lorsqu'il y a des crises, qui est absolument indispensable, c'est indispensable lorsqu'il y a les transports de vaccins à effectuer par exemple en urgence. Nous avons apporté un soutien à AIR FRANCE, la situation continue à être extrêmement difficile sur le transport aérien, nous continuerons à soutenir AIR FRANCE dans les mois qui viennent.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
… Ça veut dire augmentation de capital ou pas ?

BRUNO LE MAIRE
Ça veut dire que nous travaillons sur un certain nombre d'options qui doivent avoir l'aval de la Commission européenne, j'ai eu hier une très longue discussion avec la commissaire européenne, Margrethe VESTAGER, sur les conditions de soutien à AIR FRANCE, tout ça doit être fait dans le respect des règles européennes, ça prend beaucoup de temps de discuter ces sujets-là. J'ai bon espoir que nous parvenions à un accord, et si AIR FRANCE a besoin de soutiens financiers supplémentaires de la part de l'Etat, il les obtiendra, je rappelle que nous avons juste demandé à AIR FRANCE deux efforts sur lesquels nous sommes très attentifs, le premier : gagner en compétitivité, parce que c'est l'argent des Français, il ne doit pas être investi à fonds perdus, et le deuxième : avoir une compagnie aérienne qui soit la plus respectueuse de l'environnement de la planète, et faire d'AIR FRANCE un exemple de compagnie durable.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
L'absence de gouvernement néerlandais ne vous donne pas…

BRUNO LE MAIRE
Alors ça complique…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ça complique les choses…

BRUNO LE MAIRE
Très sincèrement, ça complique les choses, parce qu'il faut que ça se fasse en bonne intelligence et en transparence avec notre partenaire néerlandais, donc nous les informons, ça complique un peu les choses du côté KLM.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Encore deux dossiers rapidement, vous avez vu qu'un fonds d'investissement britannique s'est invité au capital de DANONE et réclamait la tête de son PDG, Emmanuel FABER. Quand vous étiez justement aux côtés de Dominique de VILLEPIN, vous aviez qualifié d'entreprise stratégique DANONE, est-ce que c'est encore le cas aujourd'hui, et est-ce que vous allez vous mêler de ce qui se passe sans la gouvernance de DANONE ?

BRUNO LE MAIRE
Nous regardons, dès lors que les entreprises dont vous parlez touchent la sécurité alimentaire du pays, que, derrière, il y a des dizaines, parfois des centaines de milliers d'emplois, il est normal que l'Etat, qui est là pour veiller à l'emploi, pour veiller aux intérêts des Français, regarde ce qui se passe, et ne laisse pas faire. Le laisser faire, laisser passer, je pense que plus aucun Etat aujourd'hui ne pense que c'est la bonne politique, il est normal que nous soyons vigilants, ce n'est pas pour autant qu'on intervient dans la vie quotidienne des affaires, nous avons libéré la vie des entreprises depuis 2017, nous avons allégé la fiscalité, nous avons allégé l'impôt sur les sociétés, nous avons baissé un certain nombre de taxes sur les entreprises, nous avons simplifié la vie des entreprises avec la loi Pacte. Donc je pense que nous avons beaucoup libéré l'économie française avec le président de la République, depuis 2017. Mais en période de crise, il n'est pas illégitime que l'Etat retrouve son rôle de protection.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mais vous n'avez pas peur de faire fuir les investisseurs étrangers, vous avez justement prôné l'attractivité du pays, vous allez réunir lundi plusieurs PDG internationaux dans le cadre de…

BRUNO LE MAIRE
Christophe JAKUBYSZYN, qu'est-ce qui ferait fuir les investisseurs étrangers, et ne partons pas d'un cas particulier, celui de CARREFOUR, pour en tirer une généralité, ce qui ferait fuir les investisseurs étrangers, c'est si je disais demain, eh bien, le crédit impôt recherche, finalement, on va revenir dessus, nous maintenons le crédit impôt recherche, c'est si j'annonçais que sur la baisse de l'impôt sur les sociétés, finalement, nous revenons dessus, nous l'avons maintenu, c'est si je leur disais : nous arrêtons les baisses d'impôts, nous faisons 10 milliards d'euros de baisse d'impôts de production, notamment sur les entreprises industrielles dès le 1er janvier de cette année, et 10 milliards d'euros de baisse supplémentaire le 1er janvier 2022 ; nous avons simplifié la réglementation pour les entreprises. Donc je pense que toutes les entreprises et tous les investisseurs, à travers la planète, doivent entendre ce message simple, nous avons, avec le président de la République, fait de la France le pays le plus attractif pour les investisseurs étrangers en Europe, eh bien, nous tenons à garder ce rang, premier pays d'investissements étrangers en Europe, Grande-Bretagne comprise.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Il n'y a toujours pas de vaccin français, on attend toujours celui de SANOFI, et dans le même temps, SANOFI et son président ont annoncé 400 suppressions de postes de chercheurs dans les trois prochaines années en France pour SANOFI. Est-ce que vous trouvez ça normal ?

BRUNO LE MAIRE
Moi, je comprends les réactions que j'entends ici ou là d'un certain nombre de nos compatriotes qui disent : mais dans le fond, que va faire SANOFI, il y a un besoin de clarification, les emplois, qui ont été annoncés, c'est un plan qui a été présenté en juin 2020, donc, il n'y a pas de surprise, mais SANOFI est un fleuron industriel français, une des grandes entreprises pharmaceutiques mondiales, qu'est-ce que nous attendons de SANOFI ? Trois choses, la première, c'est de confirmer qu'il n'y aura aucune fermeture de site, la deuxième, c'est qu'il n'y aura aucun licenciement sec dans le cadre de ce plan de restructuration, c'est l'engagement qu'ils avaient pris, il doit être maintenu. La troisième chose que nous attendons, c'est une clarification sur la stratégie de développement des activités de recherche et de développement de SANOFI en France.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Pour l'instant, c'est 400 suppressions d'emplois de chercheurs…

BRUNO LE MAIRE
SANOFI a fait un choix qui me paraît… justement, SANOFI a fait un choix, moi, qui me paraît judicieux, qui est de dire : nous allons nous mettre sur des médicaments à forte valeur ajoutée, par exemple, dans le domaine du traitement du cancer, de l'oncologie, tout cela va nous amener à développer des centres de recherche et de développement en France, nous attendons, c'est le troisième point sur lequel, avec le président de la République, nous attendons des précisions de la part de SANOFI, quels secteurs, quel type de recherches et de développement comptez-vous développer dans les années à venir en France, qui est le site naturel de développement de SANOFI.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
L'absence de vaccin français aujourd'hui au 20 janvier, c'est un échec pour SANOFI ?

BRUNO LE MAIRE
Ce qui est un grand succès surtout, pardon d'être optimiste dans des périodes qui sont difficiles, c'est qu'on ait été capable au niveau mondial de développer en un temps record des vaccins…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mais c'est sûr, avec des Bio-Tech formidables…

BRUNO LE MAIRE
Avec des Bio-Tech absolument formidables.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mais est-ce que du coup, vous êtes…

BRUNO LE MAIRE
Qui d'ailleurs montre bien que plus d'agilité, savoir se recentrer sur d'autres activités, comme SANOFI veut le faire, peut être un bon choix stratégique, ensuite, est-ce que le vaccin de SANOFI, qui arrivera en fin d'année, sera utile ? Oui, on sera bien content d'avoir aussi ce complément vaccinal à la fin de l'année. Les Etats-Unis ont déjà commandé 100 millions de doses, c'est dire que ça garde un intérêt médical.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Allez, aujourd'hui, c'est l'accession à la Maison-Blanche de Joe BIDEN, il y a beaucoup de dossiers, beaucoup de contentieux avec les Américains, à commencer par un contentieux que vous avez initié, celui de la taxe sur les géants du numérique baptisée peut-être improprement taxe GAFA ; vous aviez accepté – vous le racontez dans votre livre d'ailleurs – une trêve avec Steven MNUCHIN jusqu'en décembre. Là, du coup, cette taxe, elle rentre de nouveau, elle est perçue de nouveau alors même que l'administration BIDEN s'installe, est-ce que vous n'auriez pas pu quand même leur donner un petit délai supplémentaire pour se rasseoir à la table des négos, notamment à l'OCDE ?

BRUNO LE MAIRE
Je n'ai jamais considéré que plier face aux Etats-Unis était une bonne manière de négocier avec notre allié américain, je crois au rapport de force, et je pense qu'entre alliés, un rapport de force sain, transparent est la seule façon aussi de faire bouger les choses, notamment avec Washington, moi, je me réjouis d'abord de la nomination de Janet YELLEN comme ministre des Finances américain, secrétaire au Trésor, pourquoi…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Parce que comme vous, elle veut dépenser beaucoup d'argent public elle l'a dit cette nuit au Sénat…

BRUNO LE MAIRE
D'abord, elle a fait une première déclaration pour dire que la taxe sur le digital pouvait rapporter aux Etats-Unis, et donc, elle a marqué un vrai changement de position sur la taxation des géants du numérique. C'est une bonne nouvelle, et j'espère …

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Donc c'est une ouverture sur la taxe GAFA…

BRUNO LE MAIRE
Il y a une première ouverture, je reste prudent, mais il y a une première ouverture, je rappelle que, aujourd'hui, la négociation à l'OCDE est bloquée uniquement à cause des Etats-Unis d'Amérique, le jour où Janet YELLEN et le président BIDEN donnent leur accord à la taxation des géants du numérique à l'OCDE, nous avons une taxe internationale qui est ce que nous avons toujours voulu bâtir avec le président de la République. Deuxième chose sur laquelle nous allons discuter très vite avec nos amis américains, c'est effectivement les sanctions commerciales qui pénalisent terriblement nos viticulteurs…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Le secteur du luxe aussi…

BRUNO LE MAIRE
Le secteur du luxe. Il faut que nous réglions le plus rapidement possible, et nous voulons le faire avec Franck RIESTER et le commissaire européen Valdis DOMBROVSKIS, nous voulons régler le cas BOEING, AIRBUS, et le plus tôt sera le mieux pour l'Europe, mais aussi pour les Etats-Unis, parce que personne n'a intérêt à une guerre commerciale qui ne fait qu'un gagnant, la Chine. Et c'est le troisième sujet sur lequel, en matière économique et financière, je pense qu'il est important que nous travaillions, c'est quelles relations commerciales, financières, économiques nous voulons construire avec les Chinois…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Eh bien, justement, vous avez vu que les Américains vous demandent, la nouvelle administration, d'être de leur côté dans la guerre qu'ils mènent avec les Chinois, la guerre commerciale…

BRUNO LE MAIRE
Mais nous sommes de notre côté, nous ne sommes pas, ni comme nation, ni comme continent européen, des soldats, qu'on enrôle dans une guerre, ce n'est pas comme ça que ça fonctionne, il y a les Etats-Unis qui ont leurs intérêts, qui ont leurs ambitions, il y a le continent européen qui a ses propres intérêts, qui a ses propres ambitions, qui doit les définir de manière souveraine, pour pouvoir en discuter ensuite avec les Etats-Unis.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
On peut être entre les deux blocs, on parle souvent d'un G2, c'est ce que disait notamment le patron de FOXCONN il y a quelques temps, il faut doubler toutes les chaînes de production, une pour le camp américain, une pour le camp chinois, il y a de la place pour un camp européen au milieu ? Par exemple, vous avez signé un accord sur les investissements avec les Chinois.

BRUNO LE MAIRE
C'est d'ailleurs tout ce que j'explique dans mon livre, c'est que l'enjeu du XXIe siècle pour l'Europe c'est de s'affirmer comme une puissance souveraine, c'est-à-dire qu'on ne soit pas le doigt sur la couture du pantalon à obéir aux ordres ou aux recommandations de nos alliés Américains, ce sont nos alliés, nous travaillons avec eux, nous avons les mêmes valeurs, souvent les mêmes intérêts, mais nous sommes indépendants, et l'indépendance européenne, la souveraineté européenne, qui repose sur des technologies, qui repose sur une monnaie commune qui est l'euro, qui repose sur une puissance industrielle, sur la protection de nos frontières, c'est ça qu'il faut bâtir, et que nous voulons bâtir, avec Emmanuel MACRON, dans les années qui viennent.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
J'ai beaucoup de questions d'auditeurs et téléspectateurs, figurez-vous ce matin, sur le fonds de solidarité, j'ai beaucoup de témoignages, où énormément, mais vraiment énormément d'auditeurs, me disent qu'ils ont fait la demande, leur dossier est en cours, et qu'ils n'ont pas de réponse, pas d'argent de la part de l'Etat, malgré toutes les promesses, et que ils sont en grave difficulté financière parce que notamment leur centre des impôts, je crois que ça s'appelle, je ne sais même plus comment, le SIP, ne répondent pas, il y en a un qui me dit "mon SIP me dit qu'il a 5000 demandes à traiter pour quatre agents pour le faire."

BRUNO LE MAIRE
Alors, j'ai été alerté de cela, ce n'est évidemment pas normal, puisque nous sommes là pour soutenir les entreprises qui sont en très grande difficulté, les secteurs qui sont fermés, j'ai appelé hier soir, pour être tout à fait précis, à 22h, le directeur général des Finances publiques, Jérôme FOURNEL, qui fait, je le dis au passage, lui et ses équipes, un travail absolument exceptionnel, pour lui dire "voilà, il y a des points de blocage ici ou là, il faut les lever le plus vite possible." La réalité c'est que, nous avons renforcé, en janvier, et dès le mois de décembre, un certain nombre de dispositifs du fonds de solidarité, nous avons remonté le plafond à 200.000 euros, nous sommes en train de mettre en place une indemnisation pour les charges fixes à hauteur de 3 millions d'euros, c'est plus de complexités, donc il peut y avoir ici ou là des lenteurs que nous allons corriger.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Encore une question qui nous est souvent posée à nous journalistes économique, par les Français, qui nous disent émais pourquoi pendant 30 ans on nous a expliqué qu'on ne pouvait pas dépasser plus de 100% d'endettement par rapport au PIB, qu'on ne pouvait pas dépasser plus de 3% de déficit public annuel, et tout d'un coup, tout est possible", tout à l'heure vous allez aller en Conseil des ministre présenter le bilan 2020, vous allez annoncer 120 % d'endettement public, et vous n'allez même pas vous faire enguirlander par le président de la République, il va vous dire bravo.

BRUNO LE MAIRE
Parce que je pense, et les Français l'ont parfaitement compris, qu'il est moins coûteux, pour la nation française, de s'endetter à des taux qui sont très bas, plutôt que d'avoir des dizaines de milliers de faillites d'entreprises et des millions de chômeurs, c'est moins coûteux…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mais comment on va rembourser cette dette ?

BRUNO LE MAIRE
Je ne parle même pas du point de vue humain ou politique…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Oui, oui, c'est sûr, mais…

BRUNO LE MAIRE
Du simple point de vue financier, aujourd'hui nous pouvons lever de la dette à des tarifs qui sont très intéressants, nous avons fait hier une levée de dette à 50 ans…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Sur 50 ans, 7 milliards.

BRUNO LE MAIRE
Sept milliards, voilà, c'est exactement le chiffre, un tout petit peu moins, à 0,5%, un peu de 0,5%…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Oui, mais il faudra bien la rembourser cette dette, Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Nous nous entendons à 10 ans à des taux d'intérêt négatifs…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ou alors, comme Arnaud MONTEBOURG vous dites qu'on ne pourra pas rembourser cette dette ?

BRUNO LE MAIRE
A 10 ans les taux d'intérêt sont négatifs, -0,30, donc nous ferions une erreur considérable à ne pas utiliser cet argent aujourd'hui…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Oui, mais les taux d'intérêt ils vont monter un jour !

BRUNO LE MAIRE
Qui n'est pas cher, pour pouvoir financer la protection des entreprises et la protection des salariés. Simplement, c'est une période exceptionnelle, et je veux juste insister sur le fait que cette période est exceptionnelle, et comme toute période exceptionnelle elle n'a pas vocation à durer, il faudra ensuite revenir, quand la crise sera derrière nous, à des finances publiques saines et désendetter le pays.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Quand vous aviez été nommé ministre de l'Economie vous m'aviez dit, Bruno LE MAIRE, "si on dépasse les 60% d'endettement sur le PIB je donnerai ma dém."

BRUNO LE MAIRE
Quand j'ai été nommé ministre des Finances, si je peux me permettre, la dette publique était déjà à plus de 95%…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Oui, un peu plus.

BRUNO LE MAIRE
Simplement, être ministre c'est tenir compte des circonstances et ne pas rester totalement inflexible, comme si on n'était pas confronté à une réalité radicalement nouvelle. Nous sommes face à une réalité radicalement nouvelle, ma première responsabilité c'est de protéger les Français, nos entreprises, nos savoir-faire, nos technologies, nos salariés, nos compétences, mais sur le long terme, je le redis, il faudra que la France retrouve de la compétitivité, innove et se désendette.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Merci Bruno LE MAIRE, ministre de l'Economie, d'avoir été l'invité de la matinale de « Good Morning Business. »


source : Service d'information du Gouvernement, le 21 janvier 2021