Interview de Mme Amélie de Montchalin, ministre de la transformation et de la Fonction publiques, à Radio Classique le 27 juillet 2020, sur la fonction publique.

Texte intégral

BERNARD POIRETTE
Amélie de MONTCHALIN, ministre de la Transformation et de la Fonction publique, elle me faisait des grands signes, parce que j'ai dit seulement Fonction publique tout à l'heure, parce que pour le grand public, on va parler justement de ce mot transformation qui est un petit peu énigmatique, dans un petit instant, madame de MONTCHALIN. Votre première épreuve du feu, en tant que titulaire de ce portefeuille-là, c'était vendredi, face aux syndicats de la Fonction publique. Apparemment ils sont tous sortis extrêmement déçus, parce que vous n'avez pas annoncé de revalorisation globale du point d'indice, qui est ce qui permet d'augmenter les salaires des fonctionnaires. Vous avez dit : non non non, ce sera au cas par cas, pour les plus mal payés, pour certaines catégories qui ont été laissées de côté. Pourquoi ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Alors, déjà il faut se souvenir dans quel contexte on se trouve. Se souvenir que pendant des mois, les derniers mois, les agents publics de toutes les Fonctions publiques, à l'hôpital, les Fonctions publiques territoriales, des élus locaux, et puis bien sûr de l'Etat, ont été au front, et ils ont beaucoup travaillé, ils se sont beaucoup engagés pour que, comme on dit, on tienne ensemble et qu'on puisse traverser cette crise. Cette crise, elle a aussi révélé des profondes inégalités, des profondes injustices, et des choses à corriger. C'est pourquoi avec le Premier ministre Olivier VERAN, il y a ce Ségur à la santé, pour rattraper notamment les niveaux salariaux à l'hôpital. C'est pourquoi j'ai pris la décision, sur un certain nombre de domaines, l'égalité hommes/femmes, certaines professions, de pouvoir renforcer les salaires. C'est pourquoi d'ailleurs Gérald DARMANIN, notamment, a annoncé des choses pour les pompiers. Et donc on est dans une phase où il faut qu'on ait très rapidement, de manière très efficace, une correction des injustices et des inégalités. Le fameux point d'indice, dont tout le monde parle, c'est une revalorisation générale, qui profite en fait beaucoup plus aux cadres de l'Etat, finalement aux catégories A comme on dit, c'est-à-dire les fonctions…

BERNARD POIRETTE
Les mieux payés des fonctionnaires.

AMELIE DE MONTCHALIN
Exactement, et très peu en fait aux bas salaires dans la Fonction publique, qui sont là, où on a le plus grand rattrapage à faire. Dans ce qui a été annoncé vendredi, on a dit qu'on allait protéger chaque agent public pour qu'il ne perde pas de pouvoir d'achat face à l'inflation. On a dit qu'on allait compenser durablement…

BERNARD POIRETTE
Qui est très faible, hein.

AMELIE DE MONTCHALIN
... la CSG, pour que ce sujet soit évacué. On a surtout dit qu'on allait s'occuper des injustices. Je vous en donne deux. Quand on est aujourd'hui dans la Fonction publique et qu'on a un contrat court, parce qu'il y a des contrats courts, des contractuels qui viennent sur des missions ponctuelles, de moins d'un an, il n'y avait pas de prime de fin de contrat court, comme cela a lieu dans le secteur privé. C'est corrigé. On a aussi corrigé, et on va s'y atteler très ardemment, une injustice beaucoup plus profonde et que je trouve très grave, c'est que les agents publics aujourd'hui n'ont pas d'aide pour avoir accès à une complémentaire santé. Quand on sort de la crise sanitaire qu'on connaît, et qu'on découvre, pas qu'on découvre, mais qu'on voit que beaucoup d'hommes et de femmes ont eu les difficultés dans cette crise sanitaire, parce qu'ils étaient, au fond ils avaient renoncé à des soins depuis longtemps, eh bien les agents publics de notre pays, ils n'ont pas accès à une complémentaire santé financée par leur employeur.

BERNARD POIRETTE
Ça, c'est réglé aussi.

AMELIE DE MONTCHALIN
C'est un grand chantier que nous lançons, qui a été ouvert vendredi, et qui va nous amener à travailler de manière très étroite avec bien sûr les organisations syndicales et les élus locaux. Moi je préfère, voyez, dans cette crise, faire de l'efficace, du ciblé, et surtout qu'on corrige les injustices et les inégalités, plutôt qu'on fasse des revalorisations générales et qui laisseront ces inégalités telles quelles.

BERNARD POIRETTE
Donc, quand Force ouvrière, à la sortie de la réunion vendredi, dit : eh bien sur les 5,5 millions de fonctionnaires français, il y en a 4 millions d'oubliés par Madame de MONTCHALIN, non.

AMELIE DE MONTCHALIN
Je crois que la complémentaire santé…

BERNARD POIRETTE
Vous ne voyez pas ça comme ça.

AMELIE DE MONTCHALIN
La complémentaire santé ça concernera tout le monde. Les contrats courts, ça concerne tous les agents contractuels de toutes les Fonctions publiques, l'égalité hommes/femmes, c'est un combat qu'on mène pour, parfois il y a des professions très féminisées, où il y a beaucoup plus que…

BERNARD POIRETTE
Les bibliothécaires, les médecins du travail.

AMELIE DE MONTCHALIN
Il y a beaucoup de filières où on voit bien qu'on a des rattrapages à faire. Moi je pense que dans une phase de crise, vu l'engagement des hommes et des femmes qui servent cet intérêt général au quotidien, la priorité ça doit débuter contre les injustices et les inégalités, au sein de cette Fonction publique.

BERNARD POIRETTE
Amélie de MONTCHALIN, est-ce que, si on reprend les propos de Bruno LE MAIRE, qui datent d'un petit moment, c'est vrai, c'était avant la crise et pendant les Gilets jaunes, il avait dit : l'objectif de réduction de 120 000 postes de fonctionnaires à l'issue du quinquennat, si possible on va essayer de le tenir. C'est fini ça, c'est oublié ?

AMELIE DE MONTCHALIN
En 2021, ça a été annoncé la semaine dernière à l'Assemblée nationale, en 2021 nous aurons une stabilité de l'emploi dans la Fonction publique de l'Etat.

BERNARD POIRETTE
Pas de baisse.

AMELIE DE MONTCHALIN
Pas de baisse, parce que nous avons en revanche une autre direction, maintenant, qui est celle assumée pleinement par le Premier ministre, c'est de réarmer les territoires, c'est de faire aller plus d'agents publics là où les problèmes se posent, au niveau des départements, dans les collectivités. Donc il y a les maires et les élus qui s'occupent de leur Fonction publique. Il y a nous, Etat, comment on réarme la puissance publique…

BERNARD POIRETTE
Mais ils ne changeraient pas de statut, ils seraient toujours fonctionnaires nationaux, mais ils iraient dans les territoires, comme on dit.

AMELIE DE MONTCHALIN
C'est qu'on recrute en 2021, ceux qui notamment, pour remplacer ceux qui partent à la retraite, plutôt dans les territoires, plutôt qu'à Paris, parce qu'on voit bien que dans la crise qui s'annonce, c'est une crise sanitaire, économique, sociale, majeure, les Français ils attendent quoi ? Ils attendent qu'on réponde rapidement à deux immenses défis par exemple, qu'est la relance économique et qui est la transition écologique. Avoir des résultats, ça ne se décrète pas depuis Paris. Ce n'est pas parce qu'on va faire les tableaux de bord à Paris, qu'on va dire : les choses sont résolues. C'est parce que sur le terrain, avec les élus, avec les entreprises, avec les associations, l'Etat se réarme, donne de la puissance aux préfets par exemple, comme on l'a vu dans le déconfinement, le couple maire/préfet, eh bien il faut qu'on soit proche d'être du territoire pour avoir des résultats. Mon rôle dans cette affaire, c'est m'assurer d'abord qu'on ait de la transparence, qu'on puisse dire aux Français avec un baromètre public : voilà là où on progresse, voilà où on ne progresse pas assez. Pas juste en moyenne, mais territoire par territoire. Et l'autre enjeu, c'est de s'assurer qu'on recrée de la confiance, parce qu'on va pouvoir dire : voilà, sur ce territoire-là, où elle blocage, comment on fait du sur-mesure, comment on s'assure que la création d'emplois, la transition écologique, on est à la bonne échelle, pour prendre les bonnes décisions. C'est pendant la crise sanitaire, quelque chose que beaucoup d'agents publics me disent : on a pu prendre des décisions sur le terrain.

BERNARD POIRETTE
Oui.

AMELIE DE MONTCHALIN
Eh bien je crois que c'est un bon objectif, c'est pour ça qu'on va, en 2021, remettre des agents publics, là où ils peuvent prendre des décisions, proches du terrain, parce qu'on imagine bien que quand vous êtes dans la ruralité, que quand vous dans les quartiers populaires, on a à la fois les mêmes objectifs généraux, mais on n'a pas les mêmes moyens pour y arriver.

BERNARD POIRETTE
Globalement, Amélie de MONTCHALIN, l'image des fonctionnaires en France, alors il y a toujours les grincheux qui disent « oui, ils ne travaillent pas assez », etc. etc., est extrêmement bonne, on l'a vu pendant la crise sanitaire et on n'en est malheureusement pas sorti, tout le monde a dit : l'Etat a fonctionné. Donc en toute logique, les gars de vendredi, en sortant de chez vous, ils auraient dû se dire : l'Etat a fonctionné, l'Etat c'est nous, on aurait dû avoir quelque chose. Tous.

AMELIE DE MONTCHALIN
Alors, on a bien sûr des enjeux salariaux, mais on a beaucoup plus que ça.

BERNARD POIRETTE
Mais il n'y a plus de sous dans les caisses.

AMELIE DE MONTCHALIN
Vous savez, les agents publics aujourd'hui, ce sont les premières victimes des lourdeurs, de la bureaucratie. Vous savez, ce sont…

BERNARD POIRETTE
C'est pour ça que vous êtes ministre de la transformation aussi.

AMELIE DE MONTCHALIN
Exactement, parce que transformer, c'est comme au rugby, on va transformer l'essai, on va s'assurer que ce qu'on vote et ce qu'on dit à Paris, arrive sur chacun des territoires. Les agents publics, ils ont une vocation de service, ce sont des serviteurs de l'intérêt général, ce sont les hommes et des femmes, qui tous les jours, où qu'ils soient, dans les communes, dans les départements, pour l'Etat, dans la police, dans les fonctions régaliennes, à l'hôpital, ils s'occupent de nous, nous tous les Français, et donc on leur doit bien sûr de la reconnaissance, on leur doit surtout, et c'est la première de mes missions, le devoir de leur donner les moyens de travailler, de ne pas les empêcher de travailler parce qu'on leur mettrait des normes contradictoires, parce qu'on les écraserait sous des hiérarchies infinies. Moi, ce que je veux, c'est qu'on retrouve de la puissance publique. C'est-à-dire, pas cette impuissance où au fond on n'a pas l'impression que quiconque puisse résoudre le problème.

BERNARD POIRETTE
Tout en maintenant le statut alors que vous disiez en mars 2018 : le statut des fonctionnaires entrave parfois les recrutements. Parce que c'est trop rigide ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Il y a une loi... Il y a dans la loi de 2019, une ouverture qui est rendue possible quand on n'arrive pas à retrouver les bonnes compétences. Plutôt que de se dire : on n'a pas les compétences, on a personne peut-être qui correspond au statut des fonctionnaires, pour répondre à une mission très précise, je pense notamment la transformation numérique, c'est des métiers très spécifiques, parfois vous avez besoin de ces gens-là pendant quelques années, eh bien qu'on puisse s'assurer qu'on attire les meilleurs pour répondre à nos besoins. Moi je suis très…

BERNARD POIRETTE
Même si ce n'est pas pour toujours.

AMELIE DE MONTCHALIN
Moi je suis très attachée au statut, parce qu'il nous apporte, d'abord une capacité à donner une égalité des chances. Derrière le statut il y a le concours. Le concours c'est la méritocratie, c'est à variation des compétences, quel que soit votre nom de famille, quelle que soit votre origine, quelle que soit... Il n'y a pas de discrimination sociale ou géographique, il faut qu'on s'y attelle, il faut qu'on donne la possibilité à plus de Français de passer ces concours, d'y entrer, notamment pour que la diversité sociale et géographique soit vraiment présentée. Le statut, c'est aussi l'exemplarité, la laïcité, les valeurs de la République qui sont au coeur de ce qu'on a défini comme étant notre socle commun. Moi je suis très attachée à ça. Maintenant, ce que je dis, c'est qu'il faut qu'on puisse donner à chacun des agents publics, la capacité de faire pleinement la mission pour laquelle il s'est engagé, donc des marges de manoeuvre, donc un peu plus de liberté, donc un peu plus de capacité à faire ensemble un peu moins de normes, un peu moins de hiérarchie. Je pense que c'est dans l'intérêt des agents publics et c'est surtout dans l'intérêt des Français, pour qu'ils puissent avoir en face d'eux, des gens qui puissent résoudre leurs problèmes. Et vous savez, le Premier ministre c'est un maire…

BERNARD POIRETTE
Oui, oui, c'est un maire, oui.

AMELIE DE MONTCHALIN
La méthode des maires c'est quoi ? Ce n'est pas d'être dans les grandes idées, ce n'est pas d'être dans les tableaux de bord, les grandes théories, c'est d'être sur le terrain, chaque jour à résoudre les problèmes rapidement, pour que ça se voit dans la vie concrète. C'est ça la méthode, que chacun des membres du gouvernement devront avoir, c'est en particulier la mienne, qui doit être celle, dans ce gouvernement, qui s'assure qu'on n'a pas de décalage entre ce qu'on dit que l'on va faire, et ce que les Français voient, là où ils sont.

BERNARD POIRETTE
Amélie de MONTCHALIN, vous n'en faites pas mystère, vous êtes catholique pratiquante, vous avez une vie de famille, vous avez des enfants, tout à l'heure à l'Assemblée nationale revient en débat la loi de bioéthique, notamment la question de la procréation médicalement assistée. Si vous étiez encore députée, voteriez-vous ce texte en l'état ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Moi, je voterais le texte qui a été proposé à la fin la première lecture, qui était un équilibre, fruit d'un travail immense, très précis, très apaisée, qu'avaient mené les ministres à l'époque, qui avaient mené ça d'ailleurs dans un contexte parlementaire, je crois, qui faisait honneur à notre République. Il y a des avancées dans ce texte…

BERNARD POIRETTE
Et ce n'est plus le même maintenant ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Et aujourd'hui, il faut qu'on s'assure qu'on revienne à cet équilibre, parce que cet équilibre, je crois, il permettait à la fois de créer des nouveaux droits, mais aussi un certain nombre de domaines, notamment de la recherche, de s'assurer qu'on assurait une protection entre ce que permet la science et les demandes de la société. Et justement, je crois que l'équilibre de la première lecture, et l'équilibre qui avait été trouvé à l'époque, est un bon équilibre, sur lequel j'espère que les uns et les autres pourront retrouver une capacité collective à avancer.

BERNARD POIRETTE
Merci beaucoup Amélie de MONTCHALIN, ministre de la Transformation, et vous avez compris pourquoi, et de la Fonction publique, sur Radio Classique ce matin. Bon dernier Conseil des ministres, c'est mercredi, et ensuite bonnes vacances si vous en prenez.

AMELIE DE MONTCHALIN
Merci beaucoup. Avant un retour, vous savez, au service des Français, très rapidement, à la fin du mois d'août.

BERNARD POIRETTE
Oui, je sais, je sais, vous n'avez que trois petites semaines, et puis au bout d'une ligne de TGV, avec le téléphone à côté de la serviette de plage et tout ça, vous m'avez dit tout ça pendant la pub tout à l'heure. Merci beaucoup madame.

AMELIE DE MONTCHALIN
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 29 juillet 2020