Interview de M. Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse à CNews le 26 juin 2019, sur les mesures prises en prévention de la canicule pour la tenue des examens scolaires.

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Texte intégral


JEAN-PIERRE ELKABBACH
Nous sommes en route vers une canicule qui restera dans l'Histoire. Bienvenue. Vous êtes en effet le bienvenu, Jean-Michel BLANQUER.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Merci.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Bonjour. Vous reportez des examens, vous fermez, vous ouvrez des écoles. L'opposition trouve que ce n'est pas du tout opportun, que c'est décalé dit le cardiologue Jean LEONETTI et Christian JACOB ajoute : « Les ministres font du zèle. » Est-ce qu'en fait vous n'en faites pas un peu trop ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non. Vous savez, dès hier on avait des enfants qui se sentaient mal à cause de la chaleur, donc on n'en fait pas trop quand on est attentif à la santé des enfants et à la sécurité des enfants. Or les pics seront atteints, nous le savons tous, demain et après-demain, donc c'est des situations auxquelles on doit prendre garde et voilà. L'opposition est dans son rôle en disant qu'on en fait trop mais…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Non mais on peut dire qu'il y a les nourrissons et les personnes âgées que l'on peut protéger. Mais est-ce que les enfants et les adolescents ne sont pas plus résistants qu'on le croit ? Est-ce qu'on ne les surprotège pas ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, je ne crois pas. D'abord il y a évidemment une différence à faire entre les enfants des écoles primaires et puis les adolescents de l'enseignement secondaire. Mais s'agissant des enfants à l'école primaire, il est évident que plus ils sont petits et plus ils sont fragiles. Et des températures qui dépassent 40 degrés, qui peuvent aller au-delà de 45 degrés en température ressentie, c'est évidemment quelque chose de très fragilisant pour les enfants. Donc il est normal que l'on soit à la fois attentif et pragmatique. On n'a pas dit qu'on allait fermer tout.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Dans l'intérêt de tous ? Des parents, des enfants et des gouvernants.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bien sûr. Regardons les choses au cas par cas. Ça ne va pas être la même chose à Brest et à Limoges si vous voulez. Donc nous devons dire que 1 : il y a les circonstances locales liées à la température locale ; 2 : celles liées au bâti scolaire qui n'est pas le même d'un endroit à l'autre.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
On va le voir. Mais est-ce que ce n'est pas l'application excessive du principe de précaution.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, non. Moi je ne suis pas pour une application absurde du principe de précaution. Je n'ai jamais été dans cette approche et je ne le suis pas là mais ce n'est pas une question de principe de précaution, c'est une question de bon sens. Vous ne pouvez pas faire composer des élèves même de 15 ans par plus de 40 degrés ou 45 degrés. Non seulement vous prenez des risques pour leur santé…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Comment on fait en Afrique ? Comment on fait au Maghreb ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ecoutez, moi j'ai été recteur de Guyane.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui.

JEAN-MICHEL BLANQUER
J'ai été recteur de Guyane donc je sais très bien ce que c'est que de travailler en permanence sous une chaleur et sous une chaleur humide qui plus est. Dans ce cas-là, le bâti scolaire est adapté, ce qui n'est pas toujours le cas dans notre pays aujourd'hui dans l'Hexagone pour les fortes chaleurs, ce qui nous renvoie à d'autres réflexions plus profondes et plus structurelles sur ce que nous allons faire tout au long des prochains temps pour adapter notre bâti scolaire. C'est la nouvelle réalité climatique.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Au nom de la transition écologique, vous allez vous occuper des bâtiments.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bien sûr.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ça, vous le dites déjà.

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est une compétence des collectivités locales mais, vous savez, on a fait une grande concertation avec les lycéens lorsqu'il y a eu les manifestations en mars sur les enjeux climatiques et, justement, ça a débouché sur des propositions de ce type. Il faut végétaliser les écoles, les collèges et les lycées. Il faut créer des courants d'air, il faut protéger les toits etc, toutes ces choses qui relèvent de la compétence des collectivités locales mais en réalité de nous tous. Parce qu'il faut travailler à ces questions, être responsable dans les endroits où nous travaillons, où nous habitons de ces enjeux, s'en saisir sereinement mais sûrement et c'est ce qui va se passer au cours des prochains temps.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc vous nous annoncez la rénovation de certains bâtiments et des conceptions différentes.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Alors les écoles seront fermées ou ouvertes, c'est du cas par cas, en fonction de l'environnement local etc. Est-ce que vous savez combien d'écoles sont fermées aujourd'hui ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, c'est impossible à dire puisque même certaines décisions seront prises encore au cours des heures qui viennent ou même demain en fonction justement de ce que…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais vous souhaitez qu'elles soient fermées peut-être aujourd'hui mais en tout cas demain, jeudi, vendredi et peut-être samedi.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non. Je ne souhaite pas qu'elles soient fermées, je souhaite qu'elles soient le plus possible ouvertes, mais c'est dans les cas extrêmes qu'il faut fermer. C'est une décision qui se prend localement avec les responsables locaux.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Des enseignants et des syndicats vous demandent, avec une certaine insistance, j'ai remarqué, dans les radios les télés, à partir de quelle température on ne fait plus classe ? Vous répondez ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Je pense que ça n'est pas le seul critère. Il y a la température d'un côté mais il y a l'état du bâti scolaire de l'autre.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
D'accord. On a parlé du bâti scolaire mais est-ce que c'est à vous, ministre parce qu'on vous le demande, à quel moment il faut stopper les cours et rester chez soi ? L'hiver à cause du froid et l'été à cause du très chaud.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Mais justement, il faut qu'on sorte de ces logiques totalement uniformes et qui n'ont pas de sens. Tous les bâtiments ne se ressemblent pas donc, si vous voulez, même s'il faisait 45 degrés partout dans toute la France, la situation ne serait pas la même dans un bâtiment récemment rénové et parfaitement isolé, et puis dans un autre où vous n'avez même pas de stores et où les élèves sont directement sous les toits. Donc il faut savoir avoir ce pragmatisme et ce bon sens.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc ce n'est pas au docteur BLANQUER de dire à la fois les problèmes de santé et vous n'êtes pas Monsieur Météo non plus.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, je dois… Il se trouve qu'évidemment on a travaillé avec METEO FRANCE en amont…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ce n'est pas à vous de dire : « A partir de telle température, vous fermez, vous ouvrez. »

JEAN-MICHEL BLANQUER
J'ai quand même donné toute une série de points de repère et de consigne mais après, évidemment, il est très important que sur ce sujet comme sur d'autres d'ailleurs, on soit capable d'être pragmatique localement sur la base des points de repère donnés par l'Education nationale.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Le brevet des collèges qui devait avoir lieu demain et vendredi est reporté à lundi et mardi. Et vous organisez une deuxième session les 16 et 17 septembre, c'est-à-dire l'examen à la carte. Vous acceptez les départs et les absences.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, non. La session extraordinaire, ça existe de toutes les façons. Quand vous êtes malade, vous pouvez…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Là, il y en aura beaucoup.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Il y en aura certainement plus que d'habitude parce qu'à circonstance exceptionnelle, réponse exceptionnelle. Donc l'examen devait avoir lieu jeudi et vendredi, il aura lieu lundi et mardi. Il est exact que certains s'étaient mis en situation, dans des situations telles notamment en partant samedi…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Beaucoup de dérogations.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Donc c'est l'occasion pour moi de faire deux choses. La première, c'est évidemment là aussi de manifester du bon sens. C'est-à-dire comme c'est des circonstances exceptionnelles, il est normal qu'on fasse preuve d'humanité pour ceux qui sont empêchés d'aller lundi et mardi.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Non mais il faut que ce soit justifié.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, bien sûr. Il faut une justification. Et deuxièmement, c'est l'occasion pour moi de dire : attention, ça ne sera pas comme ça les années prochaines parce qu'il y a des mauvaises habitudes qui ont été prises dans notre pays, notamment de partir en vacances avant le délai prévu. Les vraies vacances, c'est vendredi de la semaine prochaine ; enfin, c'est samedi même de la semaine prochaine. On sera le 6 juillet.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Le 6 juillet à midi. Mais c'est-à-dire qu'il y a huit à dix jours d'avance, on part en vacances. Et vous estimez ce matin que ce n'est pas normal.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ce n'est pas normal. Même le mois de juin lui-même est très effiloché en France pour toute une série de raisons. Et un des effets très positifs de la réforme du baccalauréat que nous sommes en train de faire et qui se verra en juin, à partir de juin 2021, c'est qu'on va reconquérir le mois de juin. C'est-à-dire que les élèves des lycées, y compris de 2nde et de 1ère, pourront aller dans leur établissement, il y aura des cours normaux, parce que le système ne sera pas paralysé par les examens comme il l'est aujourd'hui.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ça veut dire que ce mois de juin est à moitié perdu.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Aujourd'hui c'est en partie le cas, oui, et ça n'est pas normal.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui. Et à quel moment on va essayer de reconquérir, aller à la recherche du temps perdu comme dirait PROUST ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est à partir de juin 2021 que ça se verra beaucoup, cette reconquête du mois de juin.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Alors cette décision entraîne sans doute des désordres et quelques confusions. Combien ça coûte de partir le 27, 28 juin, huit à dix jours avant le 6 juillet ? Ça a un coût.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ça a un coût, c'est-à-dire…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Pour l'Education.

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est le coût de ce que nous dépensons pour faire fonctionner le système alors même que les élèves n'en bénéficient pas.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Combien ? Ça ferait combien ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est très difficile à dire. Vous pouvez diviser 50 milliards par 52, c'est une règle de trois.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Non, non. Mais on dit que c'est au moins cent millions. Huit à dix jours, c'est au moins cent.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, oui. Facilement, oui. Nous sommes forcément dans des grandes masses quand vous parlez de l'Education nationale.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce que les résultats du bac vont être retardés aussi ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non. Les résultats du baccalauréat ne seront pas retardés. Nous nous sommes organisés pour que le baccalauréat se passe normalement. Ce sont des déclarations que j'ai pu faire il y a déjà un mois, lorsqu'il y a eu les premières inquiétudes sur le déroulement du baccalauréat, et j'ai dit à tous que mon rôle de ministre de l'Education nationale était de garantir que les choses se passent normalement. Comme vous l'avez vu, les examens se sont passés normalement et, de la même façon, les corrections doivent se passer normalement. Pourquoi ? Parce que la majorité, l'immense majorité des professeurs de France ont le sens du service public, font leur travail et ne font pas grève sur un sujet aussi important que le baccalauréat.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
A quoi va ressembler la génération de bacheliers 2019 ? Vous le savez déjà un peu, vous avez une tendance ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Vous voulez dire en pourcentage de… ?

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Les résultats, etc.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, non.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Pas encore ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, non. Tant que les copies ne sont pas corrigées, c'est impossible à dire.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
D'accord, on attend. Mais quand on écoute parler l'Etat, les ministres etc, on a l'impression que c'est l'Etat nounou. Vous êtes aujourd'hui… Enfin peut-être pour vous protéger vous-mêmes, mais transformés en nounou de la société.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Je ne crois pas du tout.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
On ne peut pas dire l'Etat mamma mais l'Etat papa, l'Etat nounou.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, non. Je tout à fait opposé à l'idée d'Etat nounou et je ne pense pas du tout pratiquer l'Etat nounou. Maintenant, il est tout à fait normal que l'Etat, l'Education nationale prenne ses responsabilités lorsqu'il y a des circonstances exceptionnelles. Que ne dirait-on pas s'il y avait de très grands problèmes de santé et de sécurité parce qu'on aurait été imprévoyant. Donc ça n'est pas être l'Etat nounou, c'est être l'Etat dans son rôle tout à fait fondamental de veiller à la sécurité à la santé des enfants.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Je change de sujet mais important. Deux députés Eric DIARD, LR, et Eric POULLIAT, En Marche, publient aujourd'hui un rapport qui fait froid dans le dos sur la radicalisation dans les services publics. A l'hôpital, les transports, les aéroports, dans les prisons, dans la police et à l'école etc. C'est terrible. La radicalisation islamiste, disent-ils. De quelle manière ça se manifeste chez vous ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Alors le phénomène de la radicalisation malheureusement touche l'ensemble de notre pays et donc c'est un phénomène qui n'épargne aucune institution publique ou privée.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce que ça veut dire aussi que depuis longtemps, vous êtes préoccupé par ça ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, bien sûr. C'est un sujet que je regarde depuis longtemps, même largement avant d'être ministre, et je considère qu'on doit être extrêmement vigilant. De ce point de vue-là, la loi de 2004 à mes yeux a été un grand succès parce qu'elle a permis, en interdisant le voile des élèves, de permettre d'avoir un cadre de laïcité très bien fixé. Dès que je suis arrivé il y a deux ans, j'ai renforcé ce cadre, vous le savez. Nous avons créé un conseil des sages de la laïcité présidé par Dominique SCHNAPPER qui nous permet de donner les règles à respecter au quotidien dans les établissements. Et puis nous avons des équipes laïcité dans chaque région de France pour intervenir dans les établissements.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Très bien, mais vous dites : « Il faut rester vigilant. » Par exemple, d'abord il paraît que ça se manifeste dès la maternelle.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Mais ça peut, ça peut. Il peut…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ça peut ou ça se fait ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Il peut arriver que des enfants…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Où c'est les jeunes ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Influencés par leur milieu familial manifestent des choses qui…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Le rapport cite plusieurs cas. Par exemple, une maman en Seine-Saint-Denis dit : « Une des copines de ma fille qui a 9 ans lui a offert une burqa et des livres religieux rapportés d'Arabie Saoudite. » Des parents choqués, d'après toujours le rapport, disent : « On bourre le crâne des enfants avec la religion. » Et à quels signes vous voyez qu'il y a une radicalisation ? A la fois peut-être chez les enfants et les jeunes et chez les enseignants ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ce que vous décrivez là est tout à fait typique. C'est-à-dire on a dans la société des forces qui existent - comment le nier - des forces qui existent et qui sont des forces obscurantistes. C'est des forces qui portent l'islamisme fondamentaliste. Et puis vous avez des forces même qui portent l'islamisme politique. J'ai déjà eu l'occasion de m'exprimer souvent sur ce point et sur le fait qu'on devait lutter de manière à la fois très sereine et très puissante contre ces forces-là.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est-à-dire ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Mais aujourd'hui l'école de la République, l'école de France s'est donnée les outils pour lutter contre ça. Après, que dans la société vous ayez des parents, des associations qui mettent une certaine pression, il faut bien avouer que c'est un fait.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais il faudrait savoir si à l'école, est-ce que le salafisme est en train de gagner du terrain ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non. Je pense qu'il est en train d'en perdre puisque nous avons, encore une fois, à chaque fois que nous avons des phénomènes de radicalisation, ils sont signalés, il y a une réaction de l'institution, il y a un travail avec les parents. Ça ne veut pas dire que nous avons porté remède à tout mais ça veut dire qu'aujourd'hui nous sommes à l'offensive. Nous ne sommes pas en train de subir passivement cela, nous réagissons à chaque fois qu'il y a un phénomène.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais est-ce qu'il est vrai qu'il y a des écoles confessionnelles qui de plus en plus fonctionnent à la clandestinité ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Par exemple, nous ferons radier un personnel par exemple s'il y a une radicalisation manifestée.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est-à-dire que vous pouvez radier, comme vous dites, ou licencier.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bien sûr.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous l'avez fait ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Je l'ai déjà fait bien sûr.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il y a plusieurs cas ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bien sûr. Et c'est tout à fait normal à partir du moment où quelqu'un sort des règles de la Fonction publique.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et avec quel argument pour le licencier ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Chaque cas est un cas particulier. Vous pouvez avoir des personnes qui sont par exemple dans le prosélytisme. Dans la loi pour l'école de la confiance que nous venons de voter, le prosélytisme aux abords des établissements sera interdit par exemple.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
J'ai posé la question tout à l'heure : est-ce que les écoles confessionnelles ne sont pas en train de fonctionner dans la clandestinité ? Parce qu'on dit qu'il y a de plus en plus de parents convaincus, religieux, qui sortent surtout les fillettes de l'école laïque et qui les font inscrire dans des écoles dans les appartements etc. Est-ce que vous confirmez ce phénomène ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ce phénomène existe. C'est pour ça que nous nous donnons les outils pour lutter contre cela. Quand nous faisons l'instruction obligatoire à 3 ans par la loi pour l'école de la confiance - on a parlé de beaucoup de choses très secondaires autour de cette loi - ce point-là, il est fondamental. Nous nous sommes mis en situation de faire que tout enfant de France soit un élève de la République à partir de l'âge de 3 ans et ça concerne notamment les petites filles. Ça, c'est un premier point mais vous avez aussi d'autres mesures. Lorsque nous avons voté la loi dite Gatel l'année dernière, ceci m'a permis d'interdire l'ouverture d'écoles qui était caractérisées par le fondamentalisme islamiste. J'ai désormais des outils juridiques pour fermer des écoles qui ont ces caractéristiques. Ça n'est pas facile et c'est un travail qui est difficile mais nous nous sommes en train de le faire.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui. C'est la société française où toute la société européenne qui est peut-être en train d'être gagnée par une forme de radicalisation.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui. Et de façon plus générale, ça nous renvoie à notre rôle d'éducation, c'est-à-dire nous sommes la République française avec ses valeurs et ces valeurs doivent être portées.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Elles sont un peu bousculées.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Elles sont bousculées par des grands phénomènes de société qui sont même des phénomènes géopolitiques, avec des puissances étrangères qui viennent pousser, nous pousser jusqu'à nos limites. A nous d'être la grande République française avec son école de la République ayant les outils pour défendre ses valeurs.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
L'université, selon le rapport elle est très concernée.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, bien sûr l'université… Mais vous pourriez me dire n'importe quelle institution publique ou privée, elle serait concernée puisque vous avez dans la société française des gens qui poussent à ça.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, oui. Qui poussent au nom d'une autre société que la nôtre.

JEAN-MICHEL BLANQUER
A nous d'être ni naïfs ni passifs.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
A l'intérieur de notre société.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Et puis vous avez de l'argent, des puissances étrangères qui poussent ce genre de chose. Donc à nous d'être ni naïfs, ni passifs sur ces questions et c'est justement… Justement, nous ne sommes ni naïfs ni passifs. Nous avons fait ce que je viens de vous dire et bien d'autres choses pour maintenant passer à l'offensive contre ce genre de…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Le rapport Diard-Poulliat, des deux Eric, alerte surtout sur la pénétration des radicalisés dans les associations et les clubs sportifs avec prière, consommation de Halal etc, refus de la mixité. Ça aussi il faut le combattre.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bien sûr.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Je rappelle que vous avez dit dans Le Point il y a quelques semaines : « Ne pas voir - vous-même vous l'avez dit - ne pas voir les dérives identitaires et communautaristes, c'est un peu comme s'aveugler sur la montée du fascisme dans les années 1920. »

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui. Je pense ça, oui, je le pense toujours.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Là, vous allez…

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est le fascisme de notre époque. Il faut être clair.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui. Il faut le combattre.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Etre vigilant et le combattre par tous les moyens.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Mêmes caractéristiques : antihumaniste, totalitaire.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous allez distribuer aujourd'hui ceci, « Les fables de La Fontaine ».

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Aux élèves de ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
De CM2. Tous les CM2 de France vont se voir distribuer « Les fables de La Fontaine ».

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Magnifique.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Illustrées par VOUTCH.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
VOUTCH. Peut-être qu'il y a dans le poème de La Fontaine « les loups et les brebis » la réponse à ce qu'on cherche sur la lutte contre la radicalisation. Il dit : « Il faut faire aux méchants guerre continuelle ; la paix est fort bonne en soi, j'en conviens dit LA FONTAINE, mais de quoi sert-elle avec des ennemis sans foi ? » Eux ils ont la foi et ils sont… Autre chose, le bac. Vous avez porté plainte et déclenché une enquête en raison des fuites. D'où sont-elles parties ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Les fuites ?

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Nous sommes en ce moment en pleine enquête policière pour déterminer cela. Je ne doute pas que ça va aboutir d'ailleurs dans très peu de temps et donc, à ce moment-là, il y aura la réponse à votre question.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais elles sont parties d'où ? Qui est-ce qui a rompu la chaîne de confidentialité ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Encore une fois, il y a une enquête policière et donc c'est quelque chose qui…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais à votre avis, c'est parti de l'Education ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Tout est possible mais vous le saurez en temps utile.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
D'accord. Mais il y aura des sanctions ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Evidemment.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est à la justice ou à l'intérieur de l'Education ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est les deux. C'est-à-dire que vous avez… Lorsque vous êtes le responsable d'une fuite, vous encourrez des poursuites pénales extrêmement graves et lorsque vous bénéficiez d'une fuite, vous avez des sanctions propres à l'Education nationale, notamment l'impossibilité de vous représenter à un examen pendant plusieurs années. Donc ceux qui ont entre guillemets « joué à cela » seront punis.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Sciences Po supprime son concours d'entrée en première année à partir de 2021. Il faut diversifier paraît-il les profils pour lutter contre l'élitisme. Déjà on vous dit : « Vous baissez le niveau. » C'est pris pour une démission face à l'équité, au nom de la démocratie, qui devient de la démagogie.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, je ne crois pas. Il ne m'appartient pas de juger ce que fait Sciences Po qui relève en plus de l'enseignement supérieur, mais je ne pense pas du tout que ce soit une mesure propre à baisser le niveau. Je pense même le contraire. Je pense que d'abord, 1 : toute la stratégie que nous poursuivons à l'Education nationale, elle est d'élever le niveau général. Vous savez, je me fixe deux objectifs : élever le niveau général et accomplir la justice sociale en faisant les deux à la fois, c'est-à-dire tirer tout le monde vers le haut.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et là, c'est ce qu'on fait à Sciences Po ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Pardon, je finis le raisonnement parce que c'est important. C'est relié à Sciences Po. La rénovation du lycée que nous sommes en train de faire, accompagnée de la rénovation des programmes, tout cela se traduit par une élévation du niveau. Les manuels scolaires de 2nde et 1ère viennent de sortir. Chacun peut les lire et voir à quel point nous avons haussé le niveau. Et pourquoi nous avons haussé le niveau ? Parce que nous offrons la possibilité aux élèves de choisir davantage les matières. Et comme ils choisissent davantage, ils approfondissent davantage et la réforme de Sciences Po peut être reliée à ça. Parce que désormais, quand vous passerez votre baccalauréat, vous aurez choisi notamment deux enseignements de spécialité correspondant à vos points forts. Les établissements d'enseignement supérieur comme Sciences Po ou d'autres pourront juger votre niveau à partir de votre baccalauréat.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc il y aura quand même une sélection et un contrôle. Parce qu'on me dit non, on me dit non.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Sciences Po a toujours sélectionné.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Plus d'examen d'entrée puis pas d'examen en fin d'année, de première année.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Sciences Po a toujours sélectionné et continuera à sélectionner. Simplement, ils pourront beaucoup plus que par le passé se baser sur les résultats du baccalauréat. Donc comme vous le voyez, tout ceci conduit à ce qu'on se mette à reprendre au sérieux le baccalauréat, à hausser le niveau et à faire en sorte que ce soit un réel premier diplôme de l'enseignement supérieur vous ouvrant les portes.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Comme d'habitude, j'ai encore beaucoup de questions à vous poser.

JEAN-MICHEL BLANQUER
D'accord.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Je vais assez vite. Justement pour le bac futur, la prochaine réforme c'est l'oral. A partir de 2021, vous créez une sorte de concours d'éloquence et ça va commencer tôt.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Dès qu'on est tout petit, il faudra apprendre à parler.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui. Je pense que c'est un point faible français aujourd'hui, c'est-à-dire que nos enfants sont parfois trop inhibés parce qu'on leur donne pas assez de confiance en eux-mêmes et de confiance en autrui. Dès l'école maternelle se jouent des choses importantes, c'est pour ça que nous faisons la rentrée en musique, c'est pour ça que nous promouvons la capacité à chanter en chorale, l'art de la poésie, de la narration etc. Ce sont des compétences de la vie. Quand on distribue « Les fables de La Fontaine », ça fait partie de cette stratégie. Le théâtre fait partie de cette stratégie. Et donc le renforcement des compétences d'expression, d'écoute d'autrui, de travail en équipe, toutes ces compétences fondamentales dans la vie sont derrière cette mesure.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il faut que les profs soient formés pour ça aussi.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais on a l'impression que vont être pénalisés les timides, les introvertis, ceux qui viennent de familles modestes avec cette prime à la tchatche.

JEAN-MICHEL BLANQUER
D'abord, il n'y a pas une corrélation entre être timide et votre classe sociale.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Non, non.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Vous pouvez être très extraverti et pauvre, vous pouvez être riche et timide. Mais surtout ce qui est important, c'est que s'il y a ces différences entre les élèves, c'est une raison supplémentaire pour que l'Education nationale s'attelle à réduire ces différences. Si vous êtes timide à 10 ans, il faut que l'Education nationale vous amène à 17 ans ne plus l'être et à savoir parler. Parce qu'après, c'est vous préparer à la vie tout simplement.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Très vite, très grave : jeudi 4 juillet, vous allez présider un G7 de l'éducation. Et j'ai vu en regardant les dossiers qu'un des thèmes forts, c'est le harcèlement en milieu scolaire. Or je pense que c'est d'actualité. Vendredi à Herblay dans le Val-d'Oise, une collégienne de 11 ans s'est suicidée. Elle s'est pendue, victime d'un harcèlement incessant. C'est-à-dire que ça continue, comment l'arrêter ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est un phénomène évidemment dramatique, qui est d'ailleurs un phénomène mondial et qui est lié finalement à beaucoup de choses qui existent depuis longtemps mais qui se sont accentuées dans nos sociétés avec le cyber-harcèlement.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais c'est des gamins de son âge.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, bien sûr. C'est la moquerie répétée, c'est ce phénomène de plusieurs enfants qui persécutent un seul enfant. Ce sont les choses les plus laides de la nature humaine et que, malheureusement, on voit parfois dès l'enfance. D'où le rôle éducatif de l'école qui, dès la maternelle, doit habituer… Tout est lié, vous voyez, c'est lié même à notre sujet précédent. C'est-à-dire apprendre l'école de la confiance, c'est apprendre à se respecter les uns les autres, c'est apprendre à aimer gagner à plusieurs, ne pas persécuter les plus faibles, etc.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, ça c'est les grands principes.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Et donc, nous voulons en faire un sujet non seulement national - nous avons pris toute une série de mesures en la matière - mais aussi un sujet international pour que tout ceci soit considéré comme essentiel. Parce que derrière ça, il y a en réalité les valeurs humanistes. C'est-à-dire en quoi notre éducation à l'école, en famille nous amène à être plus humains.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il y a du boulot, il y a du boulot. Parce que selon l'Unicef, en France chaque année à 700 000 élèves qui sont victimes de harcèlement à l'école.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et alors avec Brigitte MACRON, vous sensibilisez apparemment les écoles à la lutte nécessaire contre les harcèlements et les violences scolaires. Elle, elle incite les jeunes à se confier et elle dit : « Si vous ne parlez pas, dit Brigitte MACRON, on ne peut rien faire pour vous. » C'est-à-dire qu'il faut parler, vous les incitez à parler aux parents, aux proches, aux amis, aux copains, aux parents. Parler, parler.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, il faut parler bien sûr. Il ne faut jamais rester isolé. Quand on voit ce phénomène, il faut soi-même quand on est témoin de cela, il faut agir. Il y a un numéro de téléphone qui est le 30 20 lorsqu'on est victime de cela. Il faut absolument parler. Que les enfants parlent à la famille, que les familles soient attentives à ce qu'il se passe, que chaque professeur prenne au sérieux les petits phénomènes de harcèlement dès qu'ils se manifestent. C'est tous ces enjeux-là que nous traitons au travers de notre politique très volontariste contre le harcèlement.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Aujourd'hui et dans l'immédiat, la priorité : attention à la canicule dans tout le pays. Soyez vigilants.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Et là aussi, ça nous renvoie des valeurs de solidarité vis-à-vis des plus fragiles, que ce soient les personnes âgées ou les petits enfants.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Merci. Demain à votre place je recevrai… On parlera de politique et de tous les sujets d'actualité, Bruno RETAILLEAU. Je vous souhaite une bonne journée.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 27 juin 2019