Interview de M. Didier Guillaume, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, avec Europe 1 le 23 juillet 2019, sur la politique agricole.

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Texte intégral

JOURNALISTE
Pierre de VILNO, ce matin vous recevez le ministre de l'Agriculture, Didier GUILLAUME.

PIERRE DE VILNO
Bonjour Didier GUILLAUME.

DIDIER GUILLAUME
Bonjour.

PIERRE DE VILNO
Vous êtes allé, vous, le fils d'éleveurs, au contact de ceux que vous connaissez si bien, hier : les agriculteurs. Vous leur avez promis de débloquer un milliard d'euros d'avance d'aides de la PAC, close de force majeur sur 33 départements, c'est à peu près un tiers de la France métropolitaine. Ces agriculteurs qui depuis des années font face à une crise humaine, dont les suicides se poursuivent, qui après la crise du lait se retrouvent face au doute, face au CETA, ces agriculteurs sur qui le ciel tombe maintenant sur la tête avec la canicule, comment vont-ils ces agriculteurs, Monsieur le Ministre ?

DIDIER GUILLAUME
Vous avez raison de dire cela. L'agriculture vit une période très difficile et surtout les agriculteurs vivent mal, et ils vivent mal parce qu'ils ne sont pas considérés, parce que trop de nos concitoyens pensent que ce sont des pollueurs, que ce sont des empoisonneurs, alors que ce sont des gens formidables, qui nous donnent à manger, de la nourriture de grande qualité. Il y a ce que l'on appelle un « Agri bashing » de plus en plus fort, qu'il faut arrêter, et puis surtout ils vivent mal parce qu'ils n'ont pas assez de revenus, et je me bats jour après jour, après les Etats généraux de l'alimentation, pour faire en sorte que le revenu des agriculteurs soit plus important, que la répartition de la valeur économique soit plus importante. C'est ça la base de tout. Tant que les paysans français ne gagneront pas mieux leur vie, tant qu'ils sont exploités, tant qu'ils auront le couteau sous la gorge, alors l'agriculture ne pourra pas aller bien. Et c'est ça le premier sujet.

PIERRE DE VILNO
Et dans l'immédiat, ces mesures d'urgence que vous avez débloquées, qu'est-ce que vous répondez à cet agriculteur dans l'Est de la France qui vous dit : « Très bien, mais c'est un peu reculer pour mieux sauter, moi ce que je voudrais, c'est le déblocage d'un taux à zéro. »

DIDIER GUILLAUME
J'ai entendu de la déception de la part des syndicats agricoles, et j'ai été déçu de leur déception. Aujourd'hui, de quoi s'agit-il ? Il y a une sécheresse sans précédent, un dérèglement climatique. Nous prenons des mesures comme jamais. Je me suis battu tout le week-end avec la Commission européenne pour obtenir le fauchage de l'herbe des jachères, afin de donner de la nourriture aux animaux, alors qu'il va en manquer. Nous avons obtenu 33 départements…

DIDIER GUILLAUME
Ça veut dire qu'ils vont devoir en acheter.

PIERRE DE VILNO
Mais justement, il faut éviter cela, parce qu'en acheter c'est encore de l'argent, donc j'en suis à 33 départements, j'espère aller beaucoup plus loin. Je souhaiterais que l'on puisse faucher les jachères des céréaliers. C'est interdit par la Commission européenne, et je vais me battre encore tout le week-end prochain, toute la semaine prochaine, pour l'obtenir, parce que tout ce que l'on pourra faucher, ce sera la nourriture de nos animaux que l'on n'aura pas à acheter, c'est ça qui est vraiment très important.

PIERRE DE VILNO
Aujourd'hui, parce que c'est la canicule, il y a une restriction de transport des animaux.

DIDIER GUILLAUME
Oui, il y a une restriction de transport des animaux, au niveau européen on n'a pas le droit de transporter des animaux sur une durée de plus de 8 heures, et j'ai pris un arrêté qui prend effet aujourd'hui, interdiction de transporter des animaux en France entre 13h00 et 18h00. Tous les animaux vivants…

PIERRE DE VILNO
Sauf camions…

DIDIER GUILLAUME
Sauf camions réfrigérés évidemment. Mais dans des conditions de canicule, interdiction de transporter des animaux entre 13h00 et 18h00, en France pour les petits parcours et pendant la durée de la canicule.

PIERRE DE VILNO
Vous l'avez dit, Didier GUILLAUME, le sol est craquelé sur les exploitations, vous l'avez vu vous-même. Au-delà des mesures ad hoc de restriction d'eau, qu'on connaît dans ce genre de l'état d'urgence, y a-t-il une politique, j'allais dire, raisonnable de l'utilisation de l'eau en France ?

DIDIER GUILLAUME
Mais évidemment, c'est le deuxième sujet que j'ai évoqué, à parler de sujets conjoncturels d'aider à avoir des jachères, d'aider… Vous parlez des aides de l'Europe, un milliard d'euros de trésorerie qui vont arriver 3 ou 6 mois avant, ça va quand même aider les agriculteurs. Mais, j'ai lancé une grande réflexion, aujourd'hui on ne peut plus continuer à regarder l'eau…

PIERRE DE VILNO
A consommer de l'eau comme avant.

DIDIER GUILLAUME
Non ! Mais…

PIERRE DE VILNO
Aussi.

DIDIER GUILLAUME
Les agriculteurs consomment 30 % de moins d'eau aujourd'hui qu'il y a 10 ans. L'eau, les restrictions d'eau se font, mais on ne peut plus continuer à regarder l'eau tomber du ciel pendant 6 mois, et à en chercher les 6 autres mois de l'année pour l'agriculture. Aujourd'hui, quand un particulier prend l'eau de son toit, dans sa chéneau, pour arroser, on dit que c'est formidable, quand c'est un agriculteur on dit qu'il en dépense trop. Ce n'est plus possible. C'est la raison pour laquelle j'ai lancé une grande politique avec le ministère de la Transition écologique, sur les retenues d'eau. Nous allons faire de nouvelles retenues d'eau en France, afin de récupérer l'eau qui tombe du ciel et de la réinjecter l'été, au printemps, lorsqu'il y aura de la sécheresse. Mais évidemment, tout cela doit se faire en concertation, ne doit pas se faire n'importe comment, l'eau est rare donc il faut faire en sorte de la protéger.

PIERRE DE VILNO
Le réchauffement climatique est là, il inquiète, et se pose maintenant la question aussi, et c'est lié à l'eau, à la sécheresse, à la pérennité des sols. Il y a des chercheurs, des experts mondialement connus, comme le professeur Ratan LAL, il y a aussi cette agricultrice et députée de la République En Marche Sandrine LE FEUR, qui disent qu'il faut abolir le modèle agricole aujourd'hui, qu'il faut revenir à l'agroécologie. Qu'est-ce que vous en pensez, vous, de ce nouveau business model ?

DIDIER GUILLAUME
Non mais il faut arrêter les excès à tout crin. Aujourd'hui, l'agriculture productiviste que l'on a connue ces 40 dernières années, c'est terminé, au siècle dernier il fallait produire quantitativement, quantitativement aujourd'hui il faut de l'agriculture…

PIERRE DE VILNO
Et pourtant la PAC aide cette agriculture-là.

DIDIER GUILLAUME
Non, justement non, puisque la PAC aide plutôt les petites exploitations, puisque la surface moyenne d'une exploitation agricole c'est 52 hectares et la PAC prime plus celles en dessous de 50 hectares qu'en dessus. Mais nous sommes en réflexion sur la PAC et nous allons faire en sorte d'aider…

PIERRE DE VILNO
Une nouvelle PAC en 2021.

DIDIER GUILLAUME
Oui, d'aider les agriculteurs qui justement font de l'agroécologie. Aujourd'hui nous devons faire transiter ce modèle, tout le monde doit aller en direction de l'agroécologie, on ne fera pas du tout bio, et il ne faut pas opposer les agricultures. Le bio et le conventionnel, moi dans mon département j'avais fait beaucoup de bio…

PIERRE DE VILNO
Dans la Drôme.

DIDIER GUILLAUME
… et je sais ce que c'est, mais on n'oppose pas les modèles agricoles, mais aujourd'hui la transition agroécologie elle avance. Et tous les agriculteurs français sont enclenchées, sont engagés dans cette direction. Il faut utiliser moins de pesticides, moins d'eau, nous le disions, mais il faut produire. Et moi ce que je veux dire ce matin, sur votre antenne, c'est que l'agriculture française elle est forte de son histoire et elle est forte de son avenir. L'agriculture française a compris les attentes de la société et l'alimentation que produit l'agriculture française, elle est sûre, elle est saine, elle est durable, c'est la meilleure du monde. Et il faut en être fier, et moi je ne veux pas que ces obscurantistes, tous ces charlatans passent leur temps à dire que cet agriculture-là n'est pas bonne, qu'on fait n'importe quoi, ce n'est pas vrai.

PIERRE DE VILNO
Peut-être, mais il y a une chose que l'agriculture ou les agriculteurs n'ont pas compris, pour l'instant, et notamment je pense aux éleveurs de bovins, c'est le CETA. Et tout à l'heure sur Europe 1, l'UFC Que Choisir interpellait sur une potentielle faille, je dis bien faille, des garde-fous européens en matière de règlement sanitaire.

DIDIER GUILLAUME
Oui mais là c'est pareil, je pense qu'il faut arrêter d'avoir peur. Je comprends, je comprends que les agriculteurs et que les éleveurs de bovins puissent se poser des questions, mais lorsque nous mettons une Commission indépendante, lorsque nous allons mettre des Commissions de contrôle sanitaire, soit on croit aux contrôles français, que le monde nous envie, là encore parce que nous avons la meilleure police sanitaire du monde, soit on n'y croit pas, et donc à partir de là il n'y aura aucun bovin canadien qui entrera en France, s'il n'est pas aux normes sanitaires françaises et européennes, ça c'est la réalité, sauf ceux éventuellement qui pourraient rentrer en fraude, ça c'est une autre histoire. Donc je veux les rassurer là-dessus. Je comprends…

PIERRE DE VILNO
Donc il n'y a pas de contournement de règles, notamment en ce qui concerne les farines animales ?

DIDIER GUILLAUME
Non, aucun boeuf venant du Canada n'aura été nourris aux farines animales de ruminants, ça c'est la règle. Après, qu'il y ait des contournements de la loi, c'est une chose, mais vous savez, c'est des boeufs que nous allons importer…

PIERRE DE VILNO
C'est-à-dire, qu'est-ce que vous voulez dire par là, qu'il y ait des contournements de la loi…

DIDIER GUILLAUME
Eh bien je ne sais pas s'il entrait des boeufs…

PIERRE DE VILNO
Illégal.

DIDIER GUILLAUME
De façon illégale, bien sûr, et que la police sanitaire ne pourrait pas voir, je crois que c'est 23 fermes canadiennes qui sont concernées par l'export justement de ces animaux. Nous sommes en train de regarder tout cela…

PIERRE DE VILNO
Des fermes canadiennes, qui sont aussi le relais de firmes américaines.

DIDIER GUILLAUME
Moi, vous savez, je suis le ministre des agriculteurs, je ne veux pas importer l'agriculture et l'alimentation que nous ne voulons pas. Vous savez, le gouvernement il n'est pas face aux éleveurs, il n'est pas face aux paysans…

PIERRE DE VILNO
Il est avec.

DIDIER GUILLAUME
Il est avec eux, et donc, ce que nous voulons faire, c'est à la fois assumer le fait que nous sommes pour les accords internationaux, nous voulons exporter de la viande à l'étranger, nous voulons exporter nos vins et nos spiritueux à l'étranger, il faut bien accepter d'en importer, mais il faut que ce soit équitable. Et ce que nous voulons à travers ces accords commerciaux, ce qu'a redit le président de la République, c'est qu'il faut que ces accords se fassent dans l'intelligence collective, mais dans le cadre des normes que nous avons en France. C'est ce sur quoi je me bats pour faire en sorte qu'on n'importe pas de la viande qui n'est pas aux normes françaises.

PIERRE DE VILNO
On veut bien vous entendre, mais quand on dit qu'il y aura peut-être un contournement des lois européennes, et peut-être qu'on ira jusqu'au procès et qu'il y a des entreprises privées qui iront jusqu'au procès et qui gagneront, évidemment…

DIDIER GUILLAUME
Non mais ça, si ma tante en avait, vous connaissez l'histoire.

PIERRE DE VILNO
Oui.

DIDIER GUILLAUME
Aujourd'hui on n'en est pas là…

PIERRE DE VILNO
Malheureusement…

DIDIER GUILLAUME
Non mais aujourd'hui, moi je crois à la réalité. Si demain il y a des fraudes, si demain il y a des entrées illégales, évidemment qu'il faudra aller au procès et peut-être même d'ailleurs que le gouvernement français ira.

PIERRE DE VILNO
On n'a pas envie quand même de revenir et d'avoir…

DIDIER GUILLAUME
Mais bien sûr que non.

PIERRE DE VILNO
Et d'avoir une nouvelle affaire Creutzfeld Jacob.

DIDIER GUILLAUME
Mais, évidemment, mais vous savez Pierre de VILNO, c'est très important ce que vous dites, le gouvernement français, le président de la République et moi-même comme ministre en charge de l'Agriculture et de l'alimentation, je ne veux pas revoir l'ESB, je ne veux pas revoir Creutzfeldt Jacob. Donc, au moins croyez-nous là-dessus, nous sommes là pour mettre en place les remparts sanitaires les plus importants qui soient pour empêcher cela.

PIERRE DE VILNO
Didier GUILLAUME, un mot de politique pour ceux qui ne vous connaissent peut-être pas bien. Vous avez fait vos débuts aux côtés de François MITTERRAND, votre famille politique c'est le Parti socialiste. Ceux qu'on appelle les éléphants du PS se sont retrouvés la semaine dernière autour de Patrick KANNER. Comment est-ce que vous les regarder les AUBRY, les JOSPIN, les HOLLANDE ? Avec nostalgie ?

DIDIER GUILLAUME
Moi j'ai vu ça à travers la Presse, là ce qui s'est passé la semaine dernière, moi j'ai travaillé avec eux depuis des années…

PIERRE DE VILNO
Vous les connaissez bien.

DIDIER GUILLAUME
Très très bien. J'ai été un des fidèles de Lionel JOSPIN, pour lequel j'ai le plus grand respect, j'ai servi François HOLLANDE, j'ai considéré que nous étions au bout, dans une impasse, que les socialistes, la social-démocratie n'allait pas dans la bonne direction. J'ai trouvé cela plutôt sympathique de trinquer au passé avec tous ceux qui ont fait ce travail, maintenant…

PIERRE DE VILNO
Mais ça s'arrête là.

DIDIER GUILLAUME
Non, mais maintenant, ce qu'il faut, c'est que…

PIERRE DE VILNO
Ils ne peuvent pas revenir en politique ?

DIDIER GUILLAUME
Ecoutez, je ne pense pas qu'ils le souhaitent…

PIERRE DE VILNO
Ils ont plus ou moins désigné Bernard CAZENEUVE comme…

DIDIER GUILLAUME
Oui, je ne sais pas, en tout cas…

PIERRE DE VILNO
Qu'est-ce que vous pensez de Bernard CAZENEUVE ?

DIDIER GUILLAUME
Mais moi j'ai travaillé avec Bernard CAZENEUVE, je trouve que c'est quelqu'un de formidable. Je pense que Bernard CAZENEUVE, je ne vais pas parler pour lui, a beaucoup de points communs, avec ce que nous faisons aujourd'hui au gouvernement.

PIERRE DE VILNO
Donc c'est une alternative.

DIDIER GUILLAUME
Non, beaucoup de points communs avec ce que nous faisons, donc je ne veux pas parler, moi, du Parti socialiste, de ce qu'ils pourront faire, c'est bien de trinquer au passé, et moi j'ai beaucoup de respect pour ceux qui ont trinqué au passé, moi ce que je veux c'est regarder l'avenir, et je pense que l'avenir s'écrira au tour d'Emmanuel MACRON, avec un élargissement de cette majorité présidentielle et parlementaire, afin de transformer la France, de protéger nos concitoyens, de libérer l'économie, de baisser les impôts, ce que nous avons fait après le mouvement des Gilets jaunes, parce que vous savez, les impôts dans ce pays ont beaucoup bloqués l'économie.

PIERRE DE VILNO
Merci beaucoup Didier GUILLAUME, d'avoir été en direct avec nous ce matin.

DIDIER GUILLAUME
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 26 juillet 2019