Conférence de presse de M. Jacques Chirac, Premier ministre et candidat du RPR à l'élection présidentielle de 1988, sur la politique d'aménagement du territoire dans la perspective de l'ouverture du marché unique de 1992, à Paris le 22 mars 1988.

Texte intégral

Mesdames,
Messieurs,

En vous réunissant aujourd'hui, je voulais, avant tout, prendre date et vous proposer un nouveau rendez-vous : celui qui nous rassemblerait dans cinq ans, une fois construit le grand marché européen.

Cette invitation traduit une certitude et un espoir.

Ma certitude, c'est qu'alors nous prendrons pleinement conscience de la chance nouvelle donnée à l'Europe.

Une chance pour les pays de notre vieux continent qui, ensemble, tiendront mieux leur place dans la grande compétition où s'affrontent déjà les Etats-Unis et le monde du Pacifique.

Une chance pour les entreprises de nos douze nations qui bénéficieront, à l'instar des grandes sociétés américaines, d'un vaste marché intérieur de 320 millions de consommateurs.

Une chance pour tous les hommes et les femmes de la Communauté qui disposeront d'un large espace de liberté, où faire valoir leurs talents, où satisfaire leurs besoins d'échanges et de culture.

Mon espoir, vous l'avez deviné... C'est qu'à la même date, nous puissions constater que cette chance pour l'Europe aura été une chance importante encore pour la France. Voilà en tout cas le sens de l'action que je mène à la tête du gouvernement, comme l'ambition du projet que je propose au pays pour demain.

Cet espoir est à notre portée, pour autant que nous sachions valoriser nos atouts.

Atout politique. Nul ne conteste plus, en dedans comme au dehors de nos frontières, l'autorité particulière que donne à la France, dans le concert européen, sa politique d'indépendance nationale.

Atout économique. Il tient à la capacité d'innovation de notre industrie, à la force de notre agriculture, à la compétitivité de nos services.

Atout humain. C'est celui que nous tirons du rayonnement de notre langue et de notre culture, celui qui dépend, au jour le jour, de l'habileté et de l'intelligence de nos hommes et de nos femmes, celui qui s'alimente enfin de notre démographie et du dynamisme qui doit lui donner une nouvelle politique familiale.

Tout cela représente notre patrimoine commun, fait du travail de plusieurs générations, et enrichi par la volonté de deux hommes - le général de Gaulle et Georges Pompidou - qui avaient su mobiliser autour d'une grande ambition l'ensemble des Français.

J'ai assumé, depuis 2 ans, les responsabilités qui sont les miennes, avec un seul objectif : éviter que cet héritage ne tombe en déshérence.

Pour mon gouvernement, cela a consisté à relancer notre effort de défense, sans lequel nous affaiblissions notre sécurité et perdions notre rang.

Cela a signifié redonner à notre économie les moyens de se moderniser comme le goût d'entreprendre.

Cela a impliqué un soutien sans précédent apporté aux familles, source de notre vitalité, comme un engagement massif dans la formation, moteur de notre compétitivité.

Mais notre poids politique, notre force économique, ce qui fait le génie français trouve aussi ses origines dans la situation de notre sol. La géographie nous a en effet favorisés. Ancrée entre le nord et le sud de l'Europe, pays de plaines et de montagnes, riche de ses diversités, la France est le nécessaire facteur de l'équilibre et l'inévitable trait d'union entre les deux parties de la Communauté.

Cet atout géographique, j'ai voulu aussi le valoriser, en relançant la politique d'aménagement du territoire : je l'ai fait après avoir consulté les collectivités locales et les représentants des milieux socio-professionnels, après avoir étudié leurs propositions et m'être ainsi forgé une conviction.

Certains, sur un tel sujet, font profession de scepticisme, en expliquant à la fois que la crise économique prive cette politique de tout moyen d'action et que la décentralisation lui retire toute justification. Comment, disent-ils redistribuer dans les régions pauvres des emplois que les régions riches n'arrivent plus à créer ? Pourquoi, demandent-ils, se substituer aux élus locaux, dès lors que ceux-ci ont reçu compétence pour développer leurs territoires ?

Ces analyses ne sont pas les miennes, car elles portent en elles les germes de tous les renoncements et de tous les laisser-faire.

Aménager le territoire, ce n'est plus déplacer, par l'appât de quelques primes, une poignée d'usines d'un coin à l'autre de l'hexagone, ni interdire ici la construction de quelques bureaux dans l'espoir de les voir réapparaître ailleurs. Ce n'est pas davantage, sous le fallacieux prétexte de respecter les particularismes locaux, se satisfaire de l'enrichissement croissant des régions les plus riches, en se lavant les mains de l'appauvrissement continu des régions les plus pauvres.

Ma conviction est autre.

Le rôle de la puissance publique n'est pas de déclencher l'investissement ou de répartir l'emploi par décret ; il est au contraire ce créer partout, dans tous les secteurs de notre économie comme sur toutes les parties de notre territoire, les conditions du progrès. Construire l'Europe, c'est aussi construire notre pays. Nous ne le ferons pas en bridant la croissance promise de telle activité, pour nous donner l'impression de ralentir, de telle autre, l'inéluctable déclin. Nous le ferons en donnant partout à ceux qui créent, qui vendent, qui échangent les moyens de créer, de vendre, d'échanger.

Je crois en même temps que nous ne relèverons le défi européen qu'avec le concours de tous les Français. Ce qui nous impose de renforcer leur cohésion.

C'est pourquoi je refuse une France à deux vitesses. Il ne s'agit pas là d'un slogan mais d'un engagement quotidien au service d'une volonté politique : celle de faire en sorte que personne ne se retrouve sans travail, sans ressources, exclu de notre communauté - et cela s'appelle la justice sociale ; celle aussi de faire en sorte qu'aucune partie de notre territoire ne se retrouve en dehors du développement et du progrès, privé de perspectives d'avenir - et cela s'appelle la solidarité nationale.

C'est ce double impératif de solidarité et de compétitivité qui inspire notre politique d'aménagement du territoire.

Notre territoire ne peut vivre s'il reste écartelé entre une économie du passé et une économie de l'avenir. L'aménager, c'est rassembler, dans l'unité d'un même temps.

Certaines de nos régions, qui connaissent aujourd'hui de graves difficultés, animaient hier encore notre développement. Elles souffrent précisément de ce passé : les mutations en cours condamnent en effet bien des activités sur lesquelles reposaient leur prospérité. Ces transformations sont pourtant nécessaires. Mesurons toutefois ce qu'elles coûtent : la conversion de nos industries traditionnelles prive l'emploi des dizaines de milliers de travailleurs, dans les zones où le chômage peut atteindre ainsi 18 à 20 % de la population active : de même, l'évolution de notre agriculture fait disparaître de trop nombreuses exploitations et risque d'entraîner la désertification de vastes espaces ruraux.

Nous ne pouvons pas laisser ces régions mourir de leur passé. Elles ont aussi le droit d'avoir un espoir.

Bien entendu, il n'est pas concevable de retarder la modernisation de nos entreprises au nom d'un souci d'aménagement du territoire. Celles-ci, en effet, doivent être gérées par elles-mêmes, et selon leurs propres critères, qui ne sont pas politiques mais tiennent compte d'impératifs liés au produit et au marché. C'est souvent d'ailleurs pour avoir trop tardé à opérer certaines mutations qu'on a fait de celles-ci - qui sont inéluctables -, des désastres humains.
Mais les contraintes de la modernisation n'exonèrent pas les entreprises, pas plus d'ailleurs que l'Etat, des exigences de la solidarité

J'ai toujours souhaité qu'ensemble, les pouvoirs publics et les partenaires sociaux se mobilisent pour faire face aux conséquences sociales des grands bouleversements industriels. Ainsi en a-t-il été, par exemple, en ce qui concerne les charbonnages, la construction navale ou la sidérurgie. A chaque fois, nous avons donné aux travailleurs licenciés et à leurs familles les moyens de faire face à leurs difficultés.

Il ne suffit cependant pas de les aider à supporter ce qui est en fait insupportable ; pour des hommes d'un coup privés d'emploi ou pour des régions d'un coup dépourvues d'avenir, l'assistance ne résout rien.

C'est pourquoi, à chaque fois, le gouvernement a arrêté des mesures qui permettent de remettre ces hommes dans le monde du travail, ou ces régions dans les circuits de l'économie. 
Non pas en subventionnant en pure perte des activités dépassées, mais en mobilisant tous les moyens de la conversion.

A chaque foi, des solutions pragmatiques ont été apportées sur les sites les plus durement touchés. Leur objectif ? Redonner d'abord une nouvelle qualification aux salariés, dans l'immédiat grâce à l'effort des entreprises et pour l'avenir, par la réalisation d'équipements publics de formation. Susciter ensuite l'apparition de nouvelles activités : c'est la constitution d'un pôle européen de développement à Longwy, la création de zones d'entreprises à Dunkerque, La Seyne ou La Ciotat, la mobilisation de fonds d'industrialisation dans les bassins miniers. Donner enfin à ces zones un nouveau développement, car il n'y a pas de fatalité du déclin : ce qui signifie effacer les cicatrices du passé par le traitement des friches industrielles ou la rénovation de l'habitat, comme les doter d'infrastructures nouvelles, de moyens de communication, de formation et de recherche.

Nous devons à toutes les régions frappées par ces grands sinistres une attention particulière. J'ai pris des engagements précis à leur égard : ils seront tenus. Mais ils ne me font pas oublier les autres parties de notre territoire, qui ont à faire face non à l'effondrement de pans entiers de leur activité mais à un lent délitement de leur tissu économique. En disant cela, je pense évidemment à certaines de nos campagnes ou de nos zones de montagnes.

J'entends là encore que l'Etat assume ses responsabilités.

La première d'entre elle concerne, bien entendu, la politique agricole. Celle-ci doit nécessairement intégrer les préoccupations de l'aménagement et du développement rural. Nos agriculteurs ne sont pas seulement producteurs d'une part importante de la richesse nationale ; ils sont aussi les aménageurs de notre territoire, ceux qui l'entretiennent et permettent que partout il soit possible d'y vivre. C'est pourquoi il était nécessaire de renforcer les moyens affectés à la compensation des handicaps naturels, lorsqu'ils pénalisent certaines productions localement irremplaçables. Nous l'avons fait de trois façons : par le projet de loi de modernisation de l'agriculture que j'ai présenté et qui apporte sur ce sujet des réponses nouvelles ; par le renforcement, massif par massif, des mesures spécifiques en faveur de la montagne, dont j'avais été le premier inspirateur, dès 1973 ; par l'accroissement du budget des fonds structurels européens, récemment décidé au sommet de Bruxelles, qui nous permettra d'amplifier notre effort en faveur des régions les plus sensibles.

Nous devons aussi tout faire pour diversifier les activités du monde rural.

D'abord celles de notre agriculture, pour l'orienter vers des filières qui valorisent davantage la qualité des produits, ou encore vers l'exploitation du bois français, secteur qui sera demain créateur d'emplois. Diversification concomitante des activités de commerce, de services et d'artisanat dont le dynamisme, pour peu qu'on l'encourage, a la possibilité de s'affirmer. Les mesures prises en ce domaine commence à porter leurs fruits : le programme d'orientation en faveur de l'artisanat, la loi sur les transmissions d'entreprise, nos actions pour développer le tourisme rural sont en train de redonner vitalité au petit commerce, à la petite entreprise, à la petite exploitation dans les zones fragiles.

L'Etat doit soutenir ce mouvement, en veillant au maintien des services publics en milieu rural. A côté des grands réseaux d'équipement qui assurent la permanence de l'activité dans nos campagnes, il faut que partout l'on continue à trouver auprès des administrations publiques des relais disponibles et efficaces, qui répondent aux besoins de nos habitants. C'est pourquoi j'ai demandé aux ministres de surseoir à toute fermeture, voire à toute réduction de service public dans les zones de montagne, et de soumettre à l'avenir leurs projets en ce sens à l’avis de commissions où siégeront des élus et des représentants des milieux socio-professionnels.
Il appartient enfin à l'Etat, pour animer le développement local, de favoriser la création de véritables solidarités intercommunales. Nous ne le ferons pas sans que joue, au profit de ces collectivités, un minimum de solidarité financière et fiscale. C'est ce que nous avons entrepris, très concrètement, par la loi portant amélioration de la décentralisation, en instituant notamment des critères de répartition de la DGF comme de la DGE qui prennent mieux en compte la situation véritable des communes et des départements les plus défavorisés.

Aménager notre territoire, c'est aussi pour moi en remodeler la géographie. Les générations passées ont fait de Paris le centre de la France ; donnons-nous pour ambition de faire de la France le coeur de l'Europe.

Cela suppose un effort d'équipement considérable, si nous voulons drainer le meilleur du commerce de notre continent, ou orienter vers notre sol un maximum d'investissements étrangers.

Ces travaux d'infrastructures sur les réseaux autoroutiers, ferroviaires, portuaires qui, dans le passé, ont alimenté bien des discours, alimentent aujourd'hui les carnets de commande de nos entreprises. 100 milliards de francs y seront consacrés sur dix ans, financés par dotations en capital et recours aux concessions, c'est-à-dire sans alourdissement du budget de l'Etat. Ainsi, le lancement des nouvelles sections autoroutières a-t-il triplé en trois ans : 100 km en 1986, 200 km en 1987, plus de 300 km en 1988. Ainsi, dans cinq ans, les trains à grande vitesse atteindront-ils Lille, Londres grâce au tunnel, et Bruxelles ; ainsi nos ports sont-ils engagés dans une phase de reconquête de leurs trafics, que permet notamment l'effort consenti par l'Etat pour contribuer à leur désendettement et améliorer leur desserte.

Le volume de ces travaux n'est pas seul important. Compte autant leur localisation, c'est-à-dire la nouvelle carte qu'ils nous permettent de dessiner. Les nouveaux axes routiers et ferrés que nous traçons, j'ai voulu qu'ils privilégient les liaisons province-province et s'articulent sur les réseaux de communication de nos voisins européens.

Le gouvernement vise ainsi un triple objectif : désenclaver les zones les plus isolées ou les plus défavorisées de notre pays, pour permettre de la sorte une répartition plus équilibrée du développement économique ; décongestionner Paris et ses environs en écartant les transports de transit qui peu à peu asphyxient notre capitale ; ouvrir toutes nos régions sur l'extérieur, grâce à des liaisons transversales qui feront de la France le véritable carrefour du continent.

Voilà les moyens de rassembler notre territoire, de lui redonner une nouvelle unité, une unité de lieu qui place ses entreprises ou ses habitants à équidistance de l'Europe, c'est-à-dire donne à chacun une égalité de chance dans la compétition de demain. 
Tous ces investissements pour reconvertir, développer ou équiper notre pays, appellent de la part de l'Etat de considérables efforts. La volonté politique comme les moyens financiers sont là pour les concrétiser.

Mais ces efforts ne suffiront pas, à eux seuls, à régler tous les problèmes. Ils doivent être relayés par l'engagement, sur le terrain, de tous les responsables locaux, qu'ils soient entrepreneurs ou agriculteurs, élus ou syndicalistes, salariés ou travailleurs indépendants. Le rôle de l’Etat en matière d’aménagement du territoire est certes éminent ; il ne saurait être exclusif.

De surcroît, la construction européenne comme le mouvement décentralisateur ont démultiplié les compétences. Les communautés disposent désormais, par l'intermédiaire du FEDER, d'un fonds puissant d'intervention ; les collectivités territoriales et, parmi elles, les régions, ont reçu d'importants pouvoirs dans des domaines déterminants pour le développement local. A l'Etat de veiller à ce que les politiques conduites par ces nouveaux partenaires viennent s'harmoniser sans se contredire, se complètent sans se concurrencer. Bref, à l’Etat d’assumer une fonction irremplaçable d'impulsion et de coordination. Aménager le territoire signifie aussi cimenter, entre tous, une réelle unité d'action.

C'est pourquoi j'ai souhaité que des contrats pluriannuels soient à nouveau conclus entre l'Etat et les régions, et valent pour les cinq prochaines années. Les mandats de négociation ont d'ores et déjà été adressés aux préfets.

L'idée, j'en conviens, n'est pas nouvelle. Elle a le vrai mérite de permettre, dans le respect des compétences de chacun, la mobilisation de tous autour d'un objectif commun : renforcer le potentiel économique des régions métropolitaines comme des collectivités d'outre-mer, en mettant en valeur leurs atouts et en réduisant leurs handicaps.

Mais la méthode sera un peu différente : la procédure d'élaboration de ces contrats sera allégée et surtout effectivement déconcentrée, de façon à adapter leurs contenus au plus près des réalités du terrain. Surtout leurs priorités seront mieux ciblées, pour aller à l'essentiel : la modernisation du réseau routier, le développement de la formation et de la recherche, les actions qu'il nous faut conduire sur certaines zones ou certains secteurs, en matière d'aménagement rural comme de compétitivité des entreprises.

Cette politique d'aménagement du territoire, vous l'avez compris, transcrit dans l'espace les principes qui inspirent l'ensemble de notre action économique et sociale.

Elle est un point d'application tangible de notre volonté de moderniser l'économie de ce pays, non en entreprenant à la place des entrepreneurs, mais en créant l'environnement qui leur redonnera l'initiative.

Elle est une illustration précise de notre détermination à développer une solidarité active, qui ne soit pas simplement l'assistance mais le moyen offert à chacun de trouver, par le travail, sa place dans notre société.

Elle est une manière concrète de rassembler nos concitoyens dans la construction quotidienne de leurs conditions de vie.

Aménager le territoire, c'est inviter la France à dessiner son visage de demain.

Celui d'une France, première puissance de la Communauté.

Celui d'une France, carrefour de notre vieux continent.

Celui d'une France, trait d'union entre l'Europe et le reste du monde.