Interview de M. Jean-Pierre Chevènement, ministre de l'intérieur, à RTL le 31 décembre 1999, sur les conséquences des tempêtes sur les réparations des réseaux électriques, téléphoniques et de transports, leur financement et sur la participation financière de Totalfina au nettoyage de la marée noire.

Intervenant(s) :

Circonstance : Naufrage du pétrolier "Erika" le 12 décembre 1999. Ouragan sur le nord de la France le 26 décembre et sur le sud le 27 (88 morts, forêts dévastées, dégâts sur les habitations, les lignes électriques et téléphoniques)

Prononcé le

Texte intégral

Q - En deux jours, vous avez été visiter quatre départements particulièrement sinistrés. Quelles impressions de portée générale en avez-vous retiré ?

- « Nous sommes en présence d'une conjonction de catastrophes et de problèmes absolument sans précédent. La France n'avait jamais connu une crise de cette ampleur, en dehors des guerres bien entendu. C'est une crise qui peut être résorbée, qui le sera dans les prochains jours. Je pense qu'il faut se fixer comme objectif la rentrée, c'est-à-dire le 4-5 janvier. Mais il faut savoir que la variable principale, c'est le rythme des raccordements au réseau d'électricité. Car le problème de base est celui de ces zones noires dans le pays, ces centaines de milliers de gens qui ne sont pas aujourd'hui pourvus d'électricité. »

Q - Cela mettra-t-il plus de temps pour être rétabli ?

- « Cela mettra du temps. On a rétabli les grandes autoroutes de l'électricité, les lignes à haute tension. Maintenant, c'est dans l'écheveau fin du réseau que travaillent – je tiens à les saluer – les lignards et les techniciens d'EDF. C'est un travail considérable pour lequel ils prennent des risques, on l'a vu, mais naturellement, on ne dessert plus que quelques villages ou quelques maisons isolées, donc le rythme est forcément plus lent et il est certain que, ce soir, des centaines de milliers de foyers seront encore plongés dans l'obscurité, et quand on manque d'électricité, naturellement manquent aussi l'eau, le téléphone. Heureusement nous avons un bon système, il faut le dire, un bon système décentralisé, souple, avec une coordination qui marche très bien, une très bonne coopération de tous les acteurs de la sécurité civile, des services publics, des collectivités locales… »

Q - Et des bénévoles aussi…

- « … et des bénévoles, et je dirais que chacun remplit parfaitement sa mission : le corps préfectoral, les maires, les élus, tout le monde est sur le pont. Donc je crois que nous avons la capacité de réaction. Nous avons réussi à nous procurer près de 2 000 groupes électrogènes, ce qui devrait permettre, au fur et à mesure d'ailleurs des raccordements électriques, de répondre aux besoins notamment dans les maisons de retraite qui ne sont pas chauffées, par exemple, et c'est un vrai problème. »

Q - Le Gouvernement a annoncé, avant-hier, le versement d'une avance de 100 millions de francs pour les dégâts de la tempête et de 40 millions pour la marée noire. Le RPR a parlé de « stupéfiante radinerie. » Vous avez répondu que c'est une mauvaise querelle. On en reste là ?

- « Je trouve cette polémique vraiment déplacée, car naturellement c'est par milliards que l'État et les grandes entreprises publiques vont devoir contribuer à la restauration de tous les réseaux, et le fonds de 100 millions, qui n'est d'ailleurs qu'une provision et qui sera abondé au fur et à mesure des besoins, a pour but de rembourser les collectivités locales des dépenses exceptionnelles qu'elles consentent dans l'urgence, et cela sur simple présentation de factures. C'est donc un volet d'un dispositif qui est beaucoup plus vaste. Je rappelle que dans beaucoup d'autres domaines – le réseau routier – ça va être des milliards. »

Q - Vous avez des évaluations plus précises ? Vous dites des milliards mais est-ce que…

- « Disons que la SNCF chiffre par exemple à un demi milliard le coût de réfection de son réseau ; pour les réseaux routiers – notamment les routes départementales et les routes communales – il y a quand même beaucoup de dégâts : une grande partie de la signalisation est par terre. Donc on ne peut pas encore chiffrer exactement mais c'est important. Je trouve anormal que ce soit les théoriciens du moins-d'État et les pourfendeurs traditionnels du service public qui, aujourd'hui, trouvent que l'État n'en fait pas assez alors que tout le monde est véritablement sur le pont. »

Q - Le Président Chirac aussi a dit hier que les conséquences de la tempête ne peuvent pas être traitées seulement avec la raison, qu'il faut y mettre du coeur aussi.

- « C'est sûr. »

Q - Ce rappel était nécessaire ?

- « Je ne pense pas, car je crois que chacun tient à manifester sa solidarité dans ces moments difficiles. Et moi je tiens à rendre hommage – j'étais hier en Charente-Maritime, aux obsèques d'un sapeur-pompier volontaire qui est mort frappé par un arbre qui s'est abattu dans la nuit sur un coup de vent. Eh bien on sent une grande émotion, on sent que toute la communauté du secours est mobilisée. Encore une fois, moi je rends hommage à l'ensemble des personnels. Je trouve qu'ils sont formidables et pour le moment, la priorité c'est le secours. »

Q - Le groupe Total a annoncé hier qu'il allait verser 40 millions pour le nettoyage des côtes, et financer le pompage du pétrole encore contenu dans l'Erika. Qu'est-ce que vous en dites ?

- « Je pense que le groupe Total fait un geste qui était très attendu, c'est le moins qu'on puisse dire. Ça ne résout pas le problème du contrôle maritime et des règles de sécurité qui doivent s'appliquer aux pavillons de complaisance. Je pense que c'est une gestion. Encore une fois, je ne cherche pas, aujourd'hui, à mobiliser d'autre sentiments que ceux de l'entraide, de la solidarité et du civisme. »

Q - Que ce soit une société française qui est concerné par tout cela, avec toute l'importance de la présence française dans l'industrie du pétrole, cela compte ?

- « Disons que oui. Mais enfin nous ne sommes pas les seuls. A l'échelle mondiale, c'est une petite présence. »

Q - Les policiers, les pompiers, d'autres fonctionnaires du ministère de l'Intérieur participent de près à la réparation des dégâts. Ce soir, ils sont en plus mobilisés pour la sécurité des festivités du passage à l'an 2000. Est-il vrai que vous êtes préoccupé par leur état de fatigue ?

- « Préoccupé, oui je suis préoccupé évidemment d'une bonne gestion de la ressource humaine pendant la semaine qui vient et même au-delà, puisque nous aurons 60 000 policiers mobilisés ce soir. A Paris, il n'y a pratiquement pas de congés sauf pour raisons médicales. Disons que la gestion du passage à l'an 2000 demande des moyens importants. Nous nous y sommes préparés, je crois dans les meilleures conditions possibles, qu'il s'agisse du bogue informatique, des grands attroupements, des mouvements de foule et de tous les risques annexes. »

Q - C'est-à-dire la violence de bande, le terrorisme ?

- « Tout cela. On ne peut pas éliminer d'emblée, ce genre de risques. Il faut être à la fois vigilant, mais montrer du sang-froid, et puis je dirais qu'un esprit festif en famille doit quand même présider au réveillon, quand c'est possible. »

Q - Vous-même, puisqu'il n'y a plus de réveillon à Matignon ?

- « Je dois vous dire que moi-même je serai à Beauvau, avec mes collaborateurs. Nous suivrons avec une attention très grande l'ensemble des manifestations du passage à l'an 2000 et, en particulier, des risques de bug dans les pays situés à l'est de la France. Ça commence à midi aux îles Tonga et à Wallis-Futuna. Ce sera ensuite la Nouvelle-Zélande, l'Australie, le Japon, puis naturellement la Russie, les pays qui sont à l'est de la France et puis ce sera notre tour. Mais je pense que tout cela devrait se passer dans de bonnes conditions. Naturellement, nous devons gérer, je l'ai dit tout à l'heure, un problème complexe, parce qu'il y a aussi d'autres éléments qui interviennent : les retours, l'hiver, les inondations. Tout cela implique une vue d'ensemble, en même temps une gestion méthodique. D'ailleurs, nous serons tout à l'heure autour du Premier ministre, un certain nombre de ministres et moi-même, au Centre opérationnel d'aide à la décision, à la Protection civile qui relève du ministère de l'Intérieur, à Asnières, pour faire le point sur l'état de préparation en ce qui concerne le passage à l'an 2000. »

Q - Juste un mot, pour finir sur une note plus légère. Vous avez fait réaliser par un artiste une carte de voeux surprenante, en forme de photomontage. On y voit Marianne enlacée par de Gaulle ; Jeanne d'Arc en armure mais qui subit les assauts sans équivoque de Napoléon, et puis vous-même, vous bottez les fesses dans un geste de footballeur, à des capitalistes, dirait-on…

- « Disons des « bien-pensants. » »

Q - Des bien-pensants ? C'est très provoquant tout cela.

- « C'est l'inspiration d'un livre que j'écris, peut-être, telle qu'elle a été vue par l'artiste, c'est-à-dire G. Peellaert, qui est un peintre belge de grand talent auquel j'ai confié ma carte de voeux, que cela a amusé, et qui naturellement a la liberté de l'artiste. C'est-à-dire le mouvement, c'est lui. Je dirais que vous voulez en savoir plus, vous lisez un petit passage de « La République contre les bien-pensants. ». Revisitons notre histoire. »

Q - Vous souhaitez que ceux qui reçoivent la carte vous répondent sur le même ton ?

- « C'est qu'ils achètent mon livre. »