Interview de Mme Michelle Demessine, secrétaire d'Etat au tourisme, dans "L'Humanité" le 18 juin 1999, sur les créations d'emplois dans le secteur du tourisme, l'évaluation de la fréquentation touristique en France, l'extension du chèque-vacances aux salariés des PME, l'idée d'un chèque-vacances européen et l'amélioration des conditions de travail et d'accueil des travailleurs saisonniers.

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Q - Le secrétaire général de l'OMT évoque «  une nouvelle ère du tourisme ». Partagez-vous ce point de vue ?

Michelle Demessine. Les économies touristiques dans le monde sont à un tournant : nous passons d'un tourisme d'apprentissage à une véritable industrie qui a besoin d'instruments d'observations et de normes communes au niveau mondial. Phénomène complexe qui fait appel à de multiples activités économiques, culturelles, sportives, etc. Le tourisme a un impact difficile à mesurer sur nos comptabilités nationales. Par contre, ce qu'annoncent tous les spécialistes, c'est une augmentation considérable des flux touristiques dans les prochaines années.

Q - La France sera-t-elle en mesure d'absorber une part de ces nouveaux flux touristiques ?

Michelle Demessine. Jusqu'à présent, nous avons fait face à la croissance du tourisme en accueillant sans trop de mal quelque 70 millions de touristes par an. Ce qui fait de la France la première destination mondiale. Il va falloir nous adapter à cette augmentation annoncée des flux touristiques afin de bénéficier, notamment sur le plan de l'emploi, d'une part de cette croissance. Actuellement, nous accueillons 80 % des touristes sur seulement 20 % de notre territoire, où se situent les sites les plus attractifs et les mieux aménagés. Il faut noter que cette croissance se produit alors que se modifient aussi les comportements : les demandes sont de plus en plus fortes en matière de tourisme culturel ou de séjours à la campagne, dans la nature. De ce point de vue, nos régions ont des atouts pour répondre à ces nouvelles aspirations, qui émergent dans nos sociétés industrialisées. Autre tendance, les séjours de vacances sont également raccourcis et peuvent être répétés dans l'année. Dans ces conditions, notre pays pourra accueillir plus de touristes. Mais ce sera un tourisme plus diffus et rééquilibré.

Q - Paradoxalement, la France est un pays très touristique mais nombreux sont encore les Français qui ne partent pas en vacances.

Michelle Demessine. On ne saurait effectivement se réjouir d'accueillir des millions d'étrangers tout en ne se préoccupant pas des millions de Français qui ne peuvent partir en vacances. Pour moi, les vacances sont un droit fondamental, au même titre que les autres droits humains. De plus, pour le tourisme lui-même et son équilibre, il est important que les populations soient accueillantes et, pour cela, qu'elles participent à l'économie touristique, la meilleure façon étant d'avoir accès aux vacances.

Nous avons donc deux axes à notre politique en ce domaine, s'appuyant sur notre tradition du tourisme social qui a permis une, démocratisation des vacances : l'aide à la pierre pour soutenir les acteurs du tourisme social, et l'aide au départ, c'est-à-dire le chèque-vacances. Créé en 1982, il sera accessible, grâce à une loi qui va être votée au Parlement d'ici fin juin, aux salariés des PME. En septembre, le dispositif sera mis en place et l'an peut penser qu'en l'an 2000 plusieurs millions de salariés supplémentaires bénéficieront du chèque-vacances. Pour les exclus du travail est créé la Bourse solidarité vacances (voir notre encadré).

Q - Utilisé uniquement en France, le chèque-vacances peut-il devenir européen ?

Michelle Demessine. Le Portugal, l'Espagne et l'Italie (qui prépare une loi-cadre sur le tourisme incluant le chèque-vacances) sont les pays les plus intéressés par ce dispositif. L'idée d'un chèque-vacances européen, que je compte bien relancer au sein de l'Union, fait son chemin. Dans un premier temps, chaque pays pourrait instaurer le chèque-vacances avec ses propres prestataires, ce qui permettrait, dans un rapport de réciprocité, de travailler ensemble.

Q - La croissance du tourisme devrait être créatrice d'emplois : qu'en est-il actuellement ?

Michelle Demessine. Le tourisme crée, malgré les difficultés économiques, 12 000 emplois par an en France, et on pourrait en créer 30 000. Mais rien n'est automatique. Il faut donc une politique pour que la croissance bénéficie à l'emploi. C'est pour moi, comme pour le gouvernement, une tâche primordiale. Dans le tourisme nous trouvons des emplois souvent précaires, aléatoires, ou des jobs de jeunes qui ne permettent pas de construire un parcours de vie. J'estime que c'est une nécessité économique que de travailler à une meilleure qualité de l'emploi dans le tourisme, une idée d'ailleurs partagée par les professionnels. Un énorme effort est à accomplir en matière de formation et il faut s'attaquer aux problèmes des saisonniers.

Q - ce propos, six mois après la publication du rapport Le Pors, où en êtes-vous de la concrétisation de ses propositions ?

Michelle Demessine. Trois principales questions, qui sont autant de chantiers, étaient soulevées par ce rapport : statut, formation, santé et logement. Ce dernier point étant le plus urgent, semble-t-il, à régler. Le 8 juillet, avec mon collègue Louis Besson chargé du Logement, nous annoncerons une série de mesures pour aider les communes touristiques à édifier des logements décents pour les saisonniers et faire en sorte que ces saisonniers bénéficient des aides personnalisées au logement dont ils étaient jusqu'à présent écartés.

Q - La loi sur la réduction du temps de travail pourra-t-elle s'appliquer bientôt dans les métiers du tourisme, très marqués par la précarité et la flexibilité ?

Michelle Demessine. Il n'y a aucune raison, si le tourisme est considéré comme une industrie, que l'on reste en dehors du droit commun, que l'on ne s'entende pas, entre partenaires sociaux, sur des réductions de la durée, de travail. Des adaptations seront peut-être nécessaires et la mise en place pourrait être progressive. Par exemple, dans les hôtels-cafés-restaurants, une convention collective a été signée en 1997 avec des horaires de 39 heures qui équivalent à 43 heures. Ce qui constitue un progrès par rapport à ce qui existait auparavant. Pour l'image même des professions touristiques et pour plus d'efficacité économique, il est nécessaire que l'on se situe dans le droit du travail.

Q - L'année 1999 s'annonce-t-elle aussi bonne sur le plan de la fréquentation touristique de la France que l'année 1998 ?

Michelle Demessine. Oui, notamment grâce à « l'effet Mondial »  qui se prolonge. Des régions et des villes se sont fait mieux connaître des étrangers grâce à la Coupe du monde et ont vu leur image se modifier favorablement. Par ailleurs, la fréquentation française sera légèrement plus importante. La modernisation de nos moyens de communication - je pense au maillage TGV - contribue grandement à cette hausse de la fréquentation touristique en France.

Q - Où la secrétaire d'Etat au Tourisme part-elle en vacances cet été ?

Michelle Demessine. Dans l'Aveyron, en famille pendant une quinzaine de jours. J'ai besoin de nature, de calme et de repos. Mais je ne veux ni inciter les gens à faire comme moi, ni imposer une destination à qui que ce soit, à commencer par mes collègues ministres ! Il est important, pour l'épanouissement humain, de connaître d'autres pays, d'autres peuples. Outre une activité économique, le tourisme est à mon sens porteur de valeurs fortes de tolérance et de paix.