Interviews de M. Jean-Pierre Chevènement, ministre de l'intérieur, à RTL le 4 mai 1999 et à Europe 1 le 6, sur la garde à vue du préfet Bernard Bonnet, le traitement du dossier Corse par le Gouvernement, la notion d'Etat de droit en Corse et le climat politique dans l'île au moment de l'installation du nouveau préfet M. Jean-Pierre Lacroix.

Texte intégral

RTL – mardi 4 mai 1999

Q - Possédez-vous, ce matin, des éléments qui mettent en cause directement le préfet Bonnet ?

– "Je pense que le préfet Bonnet a été mis en garde à vue par le général Lepetit en présence du procureur. C'est un fait évidemment tout à fait peu banal que de voir mettre en garde à vue un préfet de la République..."

Q - Considérable, même !

– "Tout à fait. Disons qu'à partir de là, le préfet Bonnet a encore droit à la présomption d'innocence. Il peut et doit pouvoir se défendre face aux accusations dont il fait l'objet, notamment de la part du colonel Cavalier qui le met en cause en disant qu'un mois avant l'incendie de la paillote, il avait déjà donné ses ordres. Ce qui parait, d'ailleurs, bizarre ; car, à l'époque, je vous rappelle que ces paillotes étaient des bâtiments sommaires, provisoires, aménagés sur le domaine public maritime, donc en toute illégalité, et que des décisions de justice, certaines très anciennes, prévoyaient leur destruction. Donc, le préfet Bonnet, à cette époque-là, avait la possibilité de faire marcher les bulldozers. Il n'avait pas besoin d'incendier ces paillotes. Des faits graves ont été commis. Les faits ont été reconnus par les trois gendarmes. Il y a une instruction judiciaire, elle doit poursuivre son cours. Evidemment, la décision de mettre en garde à vue le préfet Bonnet et son directeur de cabinet m'a beaucoup surpris."

Q - Il y a quelques jours, vous ne pensiez pas devoir demander la démission du préfet Bonnet, maintenant vous demandez au Président de la République de le relever de ses fonctions.

– "Il ne s'agit pas de la même chose. La démission, proprio motu je dirais qu'un préfet ne démissionne pas, un préfet peut être muté, relevé de ses fonctions..."

Q - Mais pourquoi aujourd'hui, plutôt qu'il y a six mois ?

– "Mais parce que des faits nouveaux sont intervenus..."

Q - La garde à vue !

– "D'une part, la reconnaissance des faits par les deux officiers de gendarmerie et par l'adjudant-chef qui les accompagnait. C'est quand même un fait nouveau ! Et la mise en cause du préfet à travers le colonel Mazères par le capitaine Ambrosse. C'est un fait nouveau ! Et puis, deuxièmement, une décision de mise en garde à vue qui fait que le préfet Bonnet ne peut plus exercer ses fonctions en Corse. Ce n'est pas une sanction que de mettre fin à ses fonctions, c'est une mesure d'intérêt général qui tient compte du fait qu'il n'est plus possible au préfet Bonnet d'exercer ses fonctions dans le contexte actuel créé par les décisions de justice intervenues."

Q - Vous diriez, encore ce matin, que ce n'est pas une affaire d'État ?

– "Ce n'est pas une affaire qui concerne l'action du Gouvernement. Au contraire, elle vient tout à fait en contradiction avec la politique du Gouvernement qui est la politique du retour, ou d'établissement de l'État de droit. Par conséquent, quiconque a une autorité et les moyens, notamment l'usage de la force publique, doit les utiliser pour faire appliquer la loi, et pas contre la loi. Donc, le Gouvernement peut s'estimer trahi dans son intention par le comportement, au moins de ces trois gendarmes qui ont commis un acte hautement répréhensible."

Q - Face à un tel trouble, est-ce que vous vous êtes senti démuni, hier soir ? Avez-vous eu l'intention, spontanément, de présenter votre démission ?

– "En aucune manière ! J'assume la situation telle qu'elle se présente. Et le Gouvernement assume, comme il l'a d'ailleurs dit, comme il s'y était engagé par la bouche du Premier ministre ; il fait la vérité, il a le souci d'établir les responsabilités, il prend les sanctions qui correspondent à l'établissement progressif de la vérité. En l'occurrence, je le rappelle, la mesure prise à l'égard du préfet Bonnet n'est pas une sanction ; elle est simplement la prise en considération du fait qu'il ne peut plus exercer ses fonctions dans le contexte actuel compte tenu de la décision de justice intervenue, ou plus exactement de la décision de mise en garde à vue effectuée par le général Lepetit agissant comme un officier de police judiciaire."

Q - Bien des questions agitent les esprits ce matin, beaucoup de gens se demandent : si le préfet Bonnet a couvert ou même ordonné cette opération, jusqu'où remonte la chaîne de commandement ; est-ce que, vraiment, personne ne savait au ministère de l'Intérieur ? Vous-même ?

– "Non mais, attendez ! Pour le moment, le colonel Mazères – je dis bien : pour le moment – n'a pas reconnu les faits dont l'accusent les officiers placés sous son commandement. Le préfet Bonnet est mis en cause, mais n'a pas encore eu les moyens de se défendre. Alors, on peut remonter la chaîne des responsabilités : mon cabinet, ensuite le Premier ministre, et pourquoi pas ? Le Président de la République, de fil en aiguille. Je crois que ce procès d'intention ne se nourrit d'absolument rien. Il n'y a aucune base. C'est le moyen pour une opposition à la dérive d'essayer de se rétablir au mépris des intérêts fondamentaux de l'Etat. Il y a une politique, c'est la politique de l'Etat de droit. Elle s'applique à tous, y compris d'ailleurs à ceux qui sont chargés de la mettre en oeuvre. Elle sera menée jusqu'au bout. Un nouveau préfet sera nommé. La politique qui a été choisie par le Gouvernement sera continue."

Q - Pendant votre absence de plusieurs mois, consécutive au choc opératoire que vous avez subi, ce dossier corse a été traité en direct, par les collaborateurs du Premier ministre. Pouvez-vous être sûr, le Premier ministre peut-il être sûr que des habitudes n'ont pas été prises pendant cette période ?

– "Non, ça c'est ce que vous lisez dans les journaux, excusez-moi de vous le dire ! En réalité, ce dossier n'a pas cessé d'être traité par les différents ministères concernés, y compris d'ailleurs par le ministre qui était alors en fonction, M. J.-J. Queyranne. Et ceux qui cherchent à opposer tel ou tel ministère ne visent qu'à déstabiliser l'Etat ou le Gouvernement."

Q - Quand les policiers vous ont mis en garde sur des pratiques qui pourraient avoir été celles du GPS, notamment d'écoutes parallèles, vous avez été convaincu, par les enquêtes que vous avez menées, qu'il n'y avait rien de délictueux ?

– "Personnellement, je n'ai eu connaissance de la décision de la direction générale de la gendarmerie nationale, créant le GPS, que ces tout derniers jours, par le biais du préfet Bonnet qui avait demandé ce texte au colonel Mazères. Apparemment, il n'en disposait pas. Et je ne savais pas du tout que ce GPS pouvait opérer des écoutes. Et je ne pense pas, d'ailleurs, que cela soit prouvé."

Q - Mais, il y a eu un communiqué de Matignon, au mois de janvier, disant qu'il n'y avait pas d'écoutes parallèles. Or, M. Pardini, directeur de cabinet du préfet Bonnet, est un ancien de la DGSE. Est-ce que vous pouvez être sûr, aujourd'hui, qu'il n'y a pas eu de pratique d'écoutes parallèles en Corse ?

– "Un fonctionnaire peut avoir été en poste au ministère de la Défense, un fonctionnaire de la préfectorale, cela ne peut pas valoir mise en accusation. Ce que le Premier ministre a déclaré, et qui est rigoureusement exact, c'est qu'il n'y a eu aucune écoute qui ait été diligentée, et qui n'ait été visée par la Commission nationale des interceptions et de sécurité. Quant aux écoutes sauvages, ce sont des ragots ! Mais, il, y a énormément de rumeurs qui visent à déstabiliser la politique de l'Etat de droit. Et c'est vrai – je tiens à le dire ici – que les adversaires de la politique de l'Etat de droit, à travers toute cette malheureuse affaire, ont marqué un point. Mais, ils n'ont pas gagné la partie ! Parce que le Gouvernement maintiendra son cap."

Q - La mise en garde des policiers, quand même, ça ne vous a pas alerté ?

– "Mais quelle mise en garde ? Les craintes ?

Q - Sur les agissements des gendarmes, oui ?

– "Les craintes ? Les craintes que pouvait éprouver qui ?"

Q - Les policiers ?

– "Quels policiers ?"

Q - Ils disent qu'ils pensaient que les gendarmes les plaçaient sur écoutes, par exemple...

– "Ecoutez, il y avait deux enquêtes parallèles. La gendarmerie s'était vue confier l'enquête sur l'attentat de Pietrosella ; cette enquête lui a été retirée le 8 décembre, si ma mémoire est bonne, par le juge Tiel. Et c'est la division nationale anti-terroriste qui a' été chargée de la mener pour le compte du juge. Je rappelle que nous agissons dans le cadre de la législation anti-terroriste, 14e section DNAT. Donc aujourd'hui, toutes les enquêtes sont rassemblées dans une seule main, et il est vain de vouloir opposer constamment la police et la gendarmerie. Je pense que, dans cette voie-là, s'engouffrent naturellement tous ceux qui veulent régler des comptes, et cela au mépris de l'Etat de droit."

Q - Cet après-midi, à l'Assemblée nationale, ça va être très agité : l'opposition, une partie d'entre elle, va réclamer la démission du Gouvernement. P. Devedjian, porte-parole du RPR, assis à votre place il y a une semaine disait : "Ou le Gouvernement est duplice ou bien, il est complice".

– "Oui, c'est très facile, n'est-ce pas, de la part..."

Q - Ou "incapable" pardon, "duplice ou incapable".

– "...c'est très facile, de la part de l'opposition, de pousser des cris d'orfraie. Je voudrais rappeler que M. J.-L. Debré est allé en Corse, alors même que la veille s'était tenue une conférence de presse du FLNC, avec plusieurs centaines de cagoulés, rendant public un communiqué de revendications, établi en accord avec son propre cabinet ! Donc quand on a trempé à ce point dans toutes sortes de tractations avec les terroristes qui, aujourd'hui, ont le front d'accuser l'Etat d'un certain nombre d'attentats – alors qu'eux-mêmes, dans le même tract, en revendiquent une dizaine –, c'est quand même un peu fort de café ! Je crois qu'il faudrait que l'opposition se comporte d'une manière plus digne, et se rappelle, à mon avis, ce qu'a été quelque chose de beaucoup plus grave, non seulement, non seulement ses échecs toujours provisoires, mais également sa conception erronée de la politique qu'il fallait mener en Corse. Je crois que l'opposition est dans une situation difficile, alors elle essaye de se refaire une santé sur cette affaire. Mais elle le fait au mépris de l'Etat de droit, et elle fait le jeu des nationalistes qui, eux-mêmes, utilisent la mitraillette ou le pain de dynamite. On l'a vu d'ailleurs aux dernières élections de Corse, où la droite a fait une campagne contre le retour à l'Etat de droit ; les nationalistes ont gagné deux sièges, qu'ils lui ont pris. C'est la droite qui a perdu
du terrain."

Q - J'ai encore deux questions à vous poser : l'Etat de droit justement, c'est pas fichu, quand même ? Qui, aujourd'hui, peut dire, affirmer : "On va imposer l'Etat de droit en Corse ?"

– "Ecoutez, cessez de dramatiser les choses à l'excès ! Je dirais que, dans cette affaire-là, il y a eu un acte grave qui a été commis. Il n'y a heureusement pas mort d'homme ; les responsables sont démasqués, enfin au moins au niveau des exécutants. Donc c'est, je dirais, la manifestation même de l'Etat de droit et du fait que l'Etat de droit s'applique, y compris à ceux qui sont chargés de l'établir."

Q - Quelle crédibilité pour le successeur du préfet Bonnet ? Sur qui va-t-il s'appuyer : les gendarmes, les policiers ?

– "Les deux. C'est le rôle de tout préfet, dans tout diligentement et dans toute région, que de coordonner les forces de police et de gendarmerie."

Q - Les gendarmes ont encore une crédibilité en Corse ?

– "Certaines fautes individuelles ne peuvent pas entacher le caractère fondamentalement solide de cette arme qui est au service de la loi. Il peut y avoir des dysfonctionnements. Moi sur ce qui s'est passé, je n'ai pas d'hypothèse. Disons qu'il y a deux familles d'hypothèses : d'un côté, on pourrait imaginer un excès de zèle des gendarmes ; de l'autre, un emportement. Le préfet doit être en mesure de se défendre, et de dire ce qu'il a fait, et c'est le travail de la justice."

Q - La réconciliation en Corse, ne passe-t-elle pas par une question posée directement aux Corses ; "Voulez-vous vraiment rester français ?"

– "Mais, ils ont déjà répondu à plusieurs reprises à cette question, puisqu'aux dernières élections les nationalistes ont eu 16,5 % des voix, ce qui veut dire que 83,5 % des Corses... Je dirais quand même que la Corse fait partie de la France depuis, avant même Napoléon, mais enfin c'est quand même quelque chose ! Et par conséquent, la réponse a été tout à fait claire. Le vrai problème est de savoir si la menacé, le chantage, le pain de dynamite, en définitive, auront raison d'une politique qui veut que la loi s'applique en Corse, comme partout ailleurs, et en particulier comme sur le continent."

Q - Quand un préfet de région est touché, comme c'est le cas ce matin, le doute s'insinue dans les esprits. Est-ce que ce n'est pas un désastre pour un gouvernement comme le vôtre qui s'appuie sur le respect de la morale publique ?

– "Ecoutez, je vous dirais que le précédent préfet a été assassiné ; celui-ci est touché, mais je rappelle que la présomption d'innocence existe. Il faut que les faits qui lui sont reprochés par le colonel Cavalier soient clairement établis."

Q - La morale publique pour vous ?

– "La morale publique c'est d'aller jusqu'au bout, de faire la lumière, de faire prévaloir la loi. Et c'est ce qui 'est en train de se faire."


Europe 1 – 6 mai 1999

Q - Ce matin, avez-vous des doutes ou des regrets : le préfet Bonnet vous a-t -il trompé ?

– "J'ai des doutes méthodiques, je n'ai pas de regrets. Le préfet Bonnet m'a-t-il trompé ? Je l'ignore. J'ai simplement donné lecture d'un certain nombre d'éléments dont il m'a paru souhaitable que l'Assemblée nationale ait connaissance, à savoir l'engagement qu'il a pris vis-à-vis de moi, par écrit, sur l'honneur, de n'avoir rien sur de ce qui se passait dans la nuit du 19 au 20 avril."

Q - Ce qui fait que vous avez montré à l'Assemblée, aux députés, au public, cette lettre que vous aviez reçue par Chronopost, dans laquelle sur l'honneur, il disait qu'il n'avait pas donné l'ordre. Est-ce que, ce matin, vous le croyez encore ?

– "J'ai, toujours eu, présentes à l'esprit deux hypothèses : premièrement, celle où le préfet Bonnet n'aurait pas été tenu informé. Je pense que la présomption d'innocence existe. Par conséquent, je ne devais pas, comme ministre de l'Intérieur, tuteur du corps préfectoral, accabler un homme déjà à terre, démis de ses fonctions. Il y a une autre hypothèse qui m'est venue à l'esprit, ce qu'on appelle le mensonge par omission. C'est-à-dire qu'il n'était pas au, courant de ce qui s'était passé cette nuit-là, mais il aurait – comme dit son avocat, Me Kiejman – « laissé, se développer autour de lui l'idée que de telles actions étaient possibles » – je cite Me Kiejman."

Q - Jusqu'au bout, vous lui aviez accordé votre confiance. Si on vous écoute ce matin, on va dire : "Chevènement lâche le préfet."

– "Non. Je pense que ce qui s'est passé, en tout état de cause, est un coup très rude porté à l'Etat. Un coup très rude porté à la politique du Gouvernement – telle qu'il l'avait annoncée, le 19 juin 1997 – en Corse. Le Gouvernement est trahi dans son intention fondamentale : rétablir l'Etat de droit. Je l'ai déjà dit, je le crois : il y a, là, quelque chose qui est de l'ordre d'une faute gravissime. A quel niveau se situe-t-elle ? Eh bien, écoutez, encore aujourd'hui, je ne peux pas imaginer qu'un écrit sur l'honneur d'un préfet de la République adressé à son ministre, puisse ne rien signifier ; ou alors, il n'y a plus de République."

Q - Un préfet de la République est en prison à la Santé, et au secret. Qu'est-ce que cela fait au patron des préfets ?

– "Cela me fait mal. Et je considère qu'il était de mon devoir – à partir du moment où le préfet Bonnet avait accepté cette mission très difficile, très périlleuse, qui a quand même marqué des résultats impressionnants – en toutes circonstances de ne pas lui manquer – sous réserve de lui donner un certain nombre de conseils, que je lui ai d'ailleurs prodigués en certaines circonstances."

Q - Par exemple.

– "Je vais même vous faire un aveu, J.-P. Elkabbach : je lui ai dit de ne pas venir chez vous ; que la médiatisation, il fallait s'en méfier, et que s'il devait faire une communication, c'était à l'échelle de la Corse. Il a d'ailleurs bien voulu le comprendre. Je suis désolé, vous ne m'en voudrez pas."

Q - C'est pour cela qu'il ne s'est pas suffisamment expliqué. Peut-être lui aurait-on dit ce que l'on pensait, et peut-être aurait-il compris que son comportement et ses méthodes étaient excessives en Corse ? F. Bayrou a dit, hier soir, que c'était une faute de l'Etat, la responsabilité du Gouvernement est engagée. On sent aujourd'hui que la prochaine cible, c'est vous. Comment vous réagissez ?

– "Je réagis très calmement. Que M. Goasguen réclame ma démission, c'est dans l'ordre des choses ; c'est du moins la conception qu'il se fait de l'opposition. Mais j'aimerais qu'il précise très clairement qu'elle est ma responsabilité. Est-ce que c'est pour avoir défendu la présomption d'innocence ? Est-ce que c'est pour avoir permis à un préfet de s'expliquer ? Si c'est cela, c'est une autre conception de la République. Ce n'est pas la mienne."

Q - C'est une interrogation que beaucoup ont : comment se fait-il que l'Etat ne savait pas ? Est-ce qu'il n'y a pas incompétence de l'Etat à un certain niveau ?

– "L'Etat avait donné des instructions générales. Mes propos ont été publics. Je suis allé à plusieurs reprises en Corse, j'ai toujours affirmé la même ligne : l'application sereine de la loi. Personne, au Gouvernement, personne n'a donné l'ordre imbécile, criminel d'incendier cette paillote ! C'est clair. D'ailleurs la lecture de la lettre du préfet le démontrait de la manière la plus claire. J'entends que l'on me reproche d'avoir fait état de cette lettre ; mais je crois que cette lettre était une pièce à verser au dossier en direct. Le Gouvernement n'a rien à cacher, il l'a montré et il continue à le montrer."

Q - Quelle erreur ou faute considérez-vous avoir commises – peut-être – ? Est-ce que, ce matin, vous dites qu'il n'y a pas de raison de partir du Gouvernement ?

– "J'ai commis une grave faute : j'ai défendu la présomption d'innocence."

Q - C'est bien, et vous êtes de moins en moins le seul ! Votre départ du Gouvernement, vous vous dites : "j'ai déjà entendu cette chanson."

– "Ce sont des adversaires politiques ou alors des intellectuels engagés contre moi qui la demandent, mais pour de toutes autres raisons. Je ne vais pas leur faire ce plaisir. S'il est vrai que le préfet Bonnet a inspiré cet incendie criminel, eh bien il a manqué à son devoir, et il a manqué personnellement, et il a manqué à la confiance que le Gouvernement avait placée en lui. Mais, je dis bien : "s'il est vrai", car nous sommes en présence d'informations contradictoires. Il y a des informations de source judiciaire, anonymes, et d'autre part, il y a les déclarations de son avocat."

Q - Entre L Jospin et vous-même, c'est toujours l'harmonie ? Vous êtes toujours en phase ? Je ne suis pas indiscret, là ?

– "Vous n'êtes en aucune manière indiscret. Pour moi, il ne peut pas y avoir une feuille de papier à cigarette entre ce que fait le ministre de l'Intérieur et ce que veut le Premier ministre."

Q - Vous disiez, avant-hier, que vous aviez appris tardivement l'existence du GPS. Comment est-ce possible. Ou alors, était-ce de votre part un lapsus !

– "Ce n'était pas tout à' fait un lapsus, non ! Simplement, c'était la constatation d'une situation de fait. En France, la gendarmerie relève organiquement du ministère de la Défense, et, pour emploi, des préfets. Par conséquent, j'avais été averti de la montée en puissance – et je l'approuvais – de la gendarmerie en Corse. Je ne savais pas de quelles modalités cela relevait, parce que cela fait l'objet d'une note interne à la gendarmerie. Donc, il y a cette question du commandement organique et de l'utilisation pratique – on dit : "pour emploi" – de la gendarmerie. Donc, il y a des choses qui concernent la gendarmerie que le ministre de l'Intérieur ne connaît pas forcément."

Q - Le Président de la République n'avait pas tort, hier en Conseil des ministres, de dire que tout devait être fait par le Gouvernement pour que soit "promptement, je cite, restaurées l'exemplarité et l'efficacité de l'Etat ?

– "C'est clair, il faut que toutes les sanctions tombent. Elles ne doivent épargner personne, si des responsabilités sont établies – y compris à l'égard du préfet Bonnet, si c'est le cas. Mais si c'est le cas, à mon avis, il y a un problème d'ordre presque psychiatrique qui se poserait. Je dis bien : « qui se poserait », parce que je réserve encore les choses. Je pense qu'il faut employer le conditionnel dans une affaire qui n'est pas aussi claire que ça."

Q - La Corse "consomme" des préfets. Le nouveau, J-P. Lacroix, s'installera lundi à Ajaccio. Cette fois, êtes-vous sûrs, les uns et les autres, d'avoir fait le bon choix ?

– "C'est très difficile de répondre à cette question. De toute façon, à partir du moment où le choix est fait, il faut soutenir le préfet qui a été nommé. J.-P. Lacroix est un homme d'autorité, de dialogue, un homme d'écoute, un préfet expérimenté qui connaît la police, qui a été à la tête de la police territoriale..."

Q - C'est l'homme qu'il fallait. Est-ce que l'arrivée de M Lacroix va être l'occasion d'un compromis avec, par exemple, les nationalistes durs qui auront renoncé à la violence ? Est-ce que vous lui donnez mission de dialoguer avec les nationalistes, et même avec les nationalistes qui ne sont pas encore élus ?

– "La position du Gouvernement a toujours été la même : nous demandons aux nationalistes – il y en a qui sont élus à l'assemblée de Corse – de renoncer à la violence et à l'action clandestine, et ils s'y sont refusés. Il faut quand même savoir qu'ils l'ont cautionnée, et que nous n'avons jamais obtenu qu'un certain nombre d'élus dits républicains se désolidarisent de ces nationalistes qui cautionnaient la violence clandestine. Donc, s'ils renoncent, eh bien on peut évidemment parler. Mais, je crois que ce qui est le vrai sujet – malheureusement trop occulté – c'est le développement de la Corse ; une île qui a beaucoup d'atouts et qui mériterait que ces problèmes de développement soient débattus entre les élus et l'Etat."

Q - En attendant, les scandales relevés par la commission Glavany – le préfet avait révélé et traqué le Crédit agricole, la chambre d'agriculture de Haute-Corse, la CADEC, toutes les tricheries et les fraudes aux subventions, au RMI – seront-ils enterrés ou absous ?

– "Il n'y a aucune raison que des procédures engagées n'aillent pas à leur terme. D'ailleurs, c'est la justice qui en est saisie, et la justice fait son travail. Elle le montre d'ailleurs. Donc, elle fera son travail, on peut lui faire confiance. La ligne du Gouvernement n'est pas changée : c'est l'établissement de l'Etat de droit."

Q - Sur un autre dossier, le préfet est attendu : l'Assemblée avait supprimé un privilège fiscal – les arrêtés Miot – qui exonérait la Corse de droits de succession. Est-ce que cet avantage fiscal sera rétabli – c'est réclamé par les Corses – ou reste-t-on sur la ligne qui était celle de Jospin-Chevènement et, quand il était préfet, B. Bonnet ?

– "Cette décision résulte d'un amendement parlementaire venant d'ailleurs d'un député de l'opposition, M. de Courson. Elle abolit des privilèges fiscaux très anciens. On peut se poser la question rétrospectivement de l'opportunité de cette abolition ? Je veux simplement dire que, compte tenu du relèvement des planchers, pratiquement les trois-quarts des successions en Corse demeureront exonérés. Alors faut-il revenir là-dessus ? Bon, ça ne paraîtrait pas normal aux Français du continent."

Q - Est-ce qu'on reprend à zéro l'enquête sur l'assassinat de C. Erignac ? Est-ce qu'on connaîtra un jour prochain la vérité, et est-ce qu'on mettra en prison les assassins et les commanditaires du crime contre C. Erignac ?

– "La police fait son travail. C'est un travail difficile, lent, minutieux. Mais je pense que cette enquête donnera des résultats."

Q - Quand ?

– "Les événements qui viennent de se produire sont sans rapport avec l'enquête qui, je vous le rappelle, est confiée au juge Bruguière à la 14e section anti-terroriste et à la division nationale anti-terroriste au niveau de la police judiciaire."

Q - L. Jospin se disait l'autre jour "blessé.» Vous, dans quel état êtes-vous ?.Est-ce que vous êtes aussi blessé, touché ? Est-ce que vous vous sentez affaibli dans votre détermination ? Dans quel état faites-vous votre métier de ministre ce matin ?

– "J'éprouve un grand chagrin à l'idée de ce qui s'est passé qui, encore une fois, est un coup très rude. Donc, je pense surtout aux: policiers, aux gendarmes que le préfet Lacroix devra remobiliser. Je pense au beau bilan qui a été obtenu et qui tient en deux chiffres : les attentats par explosifs ont chuté, de 1997 à 1998, de 315 à 98 ; les incendies volontaires ont régressé de 39 % ; les vols à main armée de 62 %. Ça veut dire que, quand même, cette politique a produit des résultats. Donc il faut maintenir le cap, mais mettre davantage au centre du débat le développement et l'épanouissement de toutes les virtualités de la Corse."