Interview de M. Jean Glavany, ministre de l'agriculture et de la pêche, à RMC le 17 juin 1999, sur la sécurité alimentaire, notamment, la proposition française d'interdire la production de farines animales en Europe.

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P. Lapousterle. - En quelques mois nous avons la vache folle, le poulet à la dioxine, la listériose dans les laitages, le Coca-cola qui fait mal. Cela fait quand même beaucoup. Est-ce que ce n'est pas l'agro-alimentaire en entier qui est malade, mal contrôlé ?

J. Glavany. - « C'est presque l'inverse figurez-vous ! Je voudrais dire les choses comme je le ressens, comme je l'ai dit au jour le jour : la sécurité alimentaire progresse en France d'une manière considérable. Et nous avons, par exemple, trois fois moins de cas de listériose aujourd'hui qu'il y a dix ans. Ces dix ou vingt dernières années, l'industrie agro-alimentaire a fait des progrès considérables. Les contrôles sont de plus en plus fréquents et de plus en plus rigoureux. C'est comme le radar sur le bord de l'autoroute : quand on ne met pas de radars on ne voit pas qu'il y a des excès de vitesse ; mais quand on met beaucoup de radars on découvre beaucoup d'excès de vitesse. Il y a un lien direct entre ce que l'on découvre et le processus de contrôle. Or la France, qui est véritablement en pointe en Europe et dans le monde pour la sécurité alimentaire, a des services de contrôle qui sont parmi les plus rigoureux du monde – si ce n'est les plus rigoureux du monde –, et dans ces conditions il est vrai que l'on trouve plus de choses. En même temps, il ne faut pas tomber dans la psychose... »

P. Lapousterle. - Est-ce que les interdictions qu'il y a maintenant sont des mesures de précautions sans danger – parce qu'il n'y a pas de danger –, ou bien est-ce qu'il y a vraiment un danger dans la consommation ?

J. Glavany. - « C'est autre chose. Le principe de précaution – il faut que vos auditeurs comprennent bien cela – est un principe de gestion des affaires publique qui est simple : quand un incident survient, quand il y a un doute – un doute scientifique, un doute sur la nature de cet incident –, le principe de précaution impose aux pouvoirs publics de prendre le plus de précautions possible. Dans le cas de la dioxine, nous avons pris des mesures draconiennes pour retirer du marché français tous les œufs et les poulets d'origine belge ; pour mettre sous embargo les productions animales belges ; pour retirer des produits dérivés des œufs belges – ce qui n'était pas facile. Nous avons pris des précautions draconiennes dans le doute, c'est-à-dire sans savoir si la France était contaminée. D'ailleurs, à ce stade, les analyses que nous recevons jour après jour montrent que la France n'a pas été contaminée. Mais, comme on ne le savait pas, on ne pouvait pas prendre le risque. Il est vrai que le principe de précaution, en attendant la levée du doute – est un principe lourd à gérer, qui parfois peut entraîner – je le conçois – de la psychose ; mais en même temps, on ne peut pas jouer avec la santé des consommateurs, et donc il vaut mieux prendre trop de précaution que pas assez. »

P. Lapousterle. - L'Europe s'occupe de tout et les gens se plaignent. L'Europe décide des dates de chasse, de la dimension des produits, etc. Pourquoi ne s'occupe-t-elle pas en priorité de la santé des Européens au niveau des produits alimentaires ?

J. Glavany. - « L'Europe a bon dos. Il ne faudrait pas pointer du doigt les technocrates à Bruxelles qui seraient loin des réalités. En matière de sécurité alimentaire, l'Europe veut aller de l'avant, la Commission européenne veut aller de l'avant. Mais l'Europe c'est aussi les États-membres de l'Union. Nous avons, en matière de sécurité alimentaire, des partenaires qui ne sont pas aussi en avant de la main que les Français ? Il y a un certain nombre de pays d'Europe... »

P. Lapousterle. - L'Allemagne !

J. Glavany. - « ... notamment l'Allemagne, pas seulement – qui considère qu'il n'y a pas de problème de sécurité alimentaire et qui ne veut pas harmoniser un certain nombre de réglementations avec les plus performantes d'entre elles, notamment avec la France. Donc, nous sommes en Europe, nous sommes avec des partenaires, et il faut obtenir des majorités pour pouvoir faire des réglementations, notamment pour protéger la santé des consommateurs. Et ce n'est pas facile, c'est une œuvre de persuasion, c'est un combat de tous les jours. »

P. Lapousterle. - Pour l'affaire des farines animales, est-ce que la France est absolument déterminée à les interdire au niveau de l'Europe entière ? Et si l'Europe ne le faisait pas, la France est-elle décidée à l'appliquer de toute façon au territoire français ?

J. Glavany. - « La France a cet objectif. Le gouvernement français a clairement défini cet objectif dans un mémorandum qu'il a remis à nos partenaires européens, par ma voix, au Conseil agricole de lundi et mardi derniers. Donc, nous avons cet objectif. »

P. Lapousterle. - C'est un objectif ou une décision ?

J. Glavany. - « Attendez ! pour l'instant c'est un objectif à court ou moyen terme. Simplement, nous sommes dans un marché européen, et donc dans un premier temps nous voulons jouer le jeu européen. Nous voulons essayer de convaincre nos partenaires européens que nous ne pouvons pas avoir, dans un marché unique, des conditions de fabrication des farines animales qui soient aussi hétérogènes et peu sûres dans un certain nombre de pays. Donc nous avons posé le problème. La Commission doit faire un rapport au conseil d'agriculture d'ici six mois. Si, d'ici six mois, nous voyons que nous ne pouvons pas obtenir cette décision au niveau européen – après avoir déployé tous nos efforts de conviction, de persuasion – à ce moment-là, la France prendra ses responsabilités en franco-français. Après tout, interdire les farines animales, les Anglais et les Portugais l'ont fait, même si les uns et les autres étaient infiniment plus exposés à la crise de la vache folle que nous. Nous l'avons fait pour les bovins, il nous reste à le faire pour les volailles et les porcins. Ce n'est pas un cap si difficile à franchir. »

P. Lapousterle. - Donc, la France le fera seule si l'Europe ne suivait pas ?

J. Glavany. - « S'il le faut, la France le fera seule. »

P. Lapousterle. - Les farines animales sont là parce que cela coûte moins cher. Est-ce que l'État mettra la main à la poche ?

J. Glavany. - « Cela coûte cher, mais en même temps protéger la santé des consommateurs cela n'a pas de prix. »

P. Lapousterle. - J'entends bien ! Mais, est-ce que l'État participera à la facture générale de cette interdiction ?

J. Glavany. - « Il n'y a pas forcément de raison à cela. Quand on a interdit les farines animales pour les bovins, l'État n'a pas mis la main à la poche. Si l'on considère que c'est l'utilité publique, c'est-à-dire de l'intérêt général, il n'y a aucune raison qu'on mette la main à la poche. »

P. Lapousterle. - Vous avez suivi la campagne européenne...

J. Glavany. - « Et peut-être plus que d'autres, même. »

P. Lapousterle. - Vous avez donc vu combien les agriculteurs et les Verts étaient en désaccord sur de nombreux problèmes. Est-ce que cela ne va pas être délicat pour le ministre socialiste de l'agriculture – qui a pour objectif de défendre l'agriculture – de ménager les Verts qui sont des alliés de plus en plus puissants à l'intérieur de la majorité ? Est-ce qu'il n'y a pas là une difficulté pour vous ?

J. Glavany. - « Il y a au contraire, un intérêt renforcé. Oui, j'ai en charge l'agriculture au sein d'une majorité plurielle où les Verts ont leur place et toute leur place. »

P. Lapousterle. - Ils sont exigeants !

J. Glavany. - « Moi aussi je suis exigeant ! Je n'ai pas besoin que les Verts – même si je respecte et j'accueille toutes leurs propositions avec beaucoup d'amitié –, que l'on me harcèle de ce point de vue-là pour savoir ce que j'ai à faire, en particulier pour essayer de faire prendre un tournant à l'agriculture française. Je pense que nous donnons beaucoup d'argent à l'agriculture en France, énormément par aides publiques – aides européennes comme nationales –, il faut que ces aides soient légitimées. En particulier, il ne faudrait pas que les Français, nos concitoyens, les contribuables disent que l'on donne de plus en plus d'argent pour de moins en moins d'agriculteurs qui polluent nos nappes phréatiques et feraient des produits de mauvaise qualité. Ce que je veux c'est que l'on prenne le virage pour que l'argent que l'on dépense serve à ce qu'il y ait de plus en plus d'agriculteurs, qu'on en finisse avec les aides rurales, que l'on reparte à la conquête du territoire rural, que les agriculteurs protègent l'environnement plus et mieux qu'ils ne le font – ils le font pour certains, mais il faut le faire plus encore – , et pour des produits e qualité supérieure, parce que nous devons prendre en France, plus qu'on ne l'a fait encore jusqu'à maintenant, le virage de la qualité. Ce virage-là, j'ai commencé à le prendre avec la loi d'orientation agricole. C'est bien mon objectif que de prendre ce virage vers une qualité de l'environnement et de l'emploi. »

P. Lapousterle. - Si les Verts ont progressé, n'est-ce pas à cause de certaines méthodes de certains agriculteurs ?

J. Glavany. - « Je pense que, quand certains agriculteurs ont des méthodes irresponsables en termes de comportements de violence, ou en termes de pollution des nappes phréatiques, ils causent un tort fou à l'agriculture et aux agriculteurs. Et ils alimentent effectivement, à ce moment-là, des comportements politiques qui sont plus conflictuels. Mon souci c'est l'équilibre entre les deux, c'est de trouver une synthèse intelligente. »

P. Lapousterle. - Vous avez connu, avec les socialistes, des heures sombres. Quand vous voyez l'opposition se débattre dans des problèmes d'existences, et de difficulté politique, vous pensez que l'opposition peut se refaire rapidement ?

J. Glavany. - « Oui, je pense que l'opposition peut se refaire. Mais je ne verse pas de larmes de crocodiles. Je ne suis pas mécontent, d'une part, que l'extrême droite se soit effondrée. C'est une très bonne nouvelle pour la République. Je ne suis pas non plus mécontent que quelqu'un comme Sarkozy – qui est quand même quelqu'un qui ne retire aucune leçon du passé et qui donne des leçons à tout le monde – en ait pris une. Mais, en même temps, la démocratie française c'est une majorité, c'est une opposition, elle a besoin des deux pour être véritablement démocratique. Il ne faut pas se faire d'inquiétude, la droite c'est la droite, elle existe dans le pays. Elle refera, le moment venu, son unité, quand il s'agira de nous combattre avec des enjeux de pouvoir. Attendons sereinement ce moment. Il ne tardera pas à venir. »