Interview de M. Jean Glavany, ministre de l'agriculture et de la pêche, à France 2 le 3 juin 1999, sur le retrait de la vente des produits agricoles importés de Belgique et sur les conséquences de la contamination des farines animales.

Intervenant(s) :

Mots-clés :

Prononcé le

Texte intégral

F. Laborde. - J. Glavany, qu'est-ce qui est autorisé et qu'est-ce qui est interdit aujourd'hui ?

J. Glavany. - « À ce stade, une décision de retrait de la vente a été prise sur tous les produits d'importation belges, que ce soit des poulets ou des oeufs. Donc, dès vendredi dernier, du jour au lendemain, on a demandé à tous les distributeurs de retirer de la vente les poulets et les oeufs d'origine belge. Cela a été fait immédiatement. Dans les trois jours, nous avons mis sous séquestre les élevages français qui s'étaient soit servi en graisses, en farines animales auprès de cette entreprise belge qui a fauté, si j'ose dire – il y en avait une trentaine –, soit s'étaient servis auprès d'une entreprise française qui s'était fourni auprès d'elle – il y en a une quarantaine. Donc, cela fait entre 70 et 80 élevages français qui ont été mis sous séquestre et qui ne peuvent plus livrer. D'autre part, nous avons fait une traçabilité de ce qui était déjà sur le marché pour faire des retraits de la même façon. Ce qui fait, qu'en mesures immédiates, nous avons retiré tout ce qui de près ou de loin « pouvait présenter un risque », parce qu'à ce stade, nous n'avons aucune certitude qu'il y ait le moindre risque en France. C'est pour cela qu'il ne faut pas provoquer des effets de panique. »

F. Laborde. - Nous n'avons pas analysé des poulets en France qui... ?

J. Glavany. - « On le fait ! Les poulets qui ont été mis sur le marché, ou les poulets de ces élevages-là qui se sont fournis auprès de cette entreprise belge, sont actuellement analysés. Les analyses cela prend du temps, et à ce stade nous n'avons aucune certitude que nous n'ayons pas contaminés où touchés par contamination. Il y a eu, d'autre part, la décision prise hier soir ou hier après-midi par la Commission européenne qui consiste à retirer du marché tous les produits dérivés qui auraient été fabriqués à partir d'oeufs, notamment belges. Cela veut dire par exemple, des nouilles, des biscuits, des mayonnaises. Tout ceci va faire l'objet d'une cellule de crise au sein du ministère de l'agriculture et du ministère de l'économie et des finances. Nous allons associer les industriels et les distributeurs pour repérer l'ensemble de ces produits... »

F. Laborde. - C'est énorme, c'est 1 500 produits : il y a des gâteaux, les soupes, les oeufs, etc. !

J. Glavany. - « Probablement, mais seulement les produits qui auraient été fabriqués à partir de produits belges. Cela fait déjà beaucoup moins. Et parmi ceux-là, ceux qui auront été fabriqués avec des produits qui ont un lien direct ou indirect avec cette entreprise mise en cause en Belgique. C'est pour cela qu'il faut faire cette traçabilité... »

F. Laborde. - Quand allez-vous la faire ?

J. Glavany. - « À partir d'aujourd'hui. Cela va être très difficile, mais en même temps nous avons un devoir vis-à-vis des consommateurs de faire ce travail le plus copieusement possible. »

F. Laborde. - Des consignes ont-t-elles été données concernant les cantines scolaires, la restauration collective, et puis toute la consommation à base de poulet dont les enfants sont très friands ?

J. Glavany. - « À partir du moment où ces produits sont sous embargo pour ce qui concerne la Belgique – plus rien ne sort de là-bas –, et puis en France, retirés du marché, jour après jour et au fur et à mesure de l'avancement de nos connaissances, il n'y a plus aucune raison que tel ou tel secteur de la consommation soit plus touché que d'autres. Ils sont retirés du marché, donc ils sont interdits de commercialisation. Donc il n'y a pas plus de risques pour les cantines scolaires que pour les particuliers. »

F. Laborde. - Quand je vais au supermarché acheter des croquettes de poulet pour mes enfants, je ne connais pas l'origine du poulet.

J. Glavany. - « Vous avez raison. C'est pour cela que les services de l'État avec l'aide des industriels dans cette cellule de crise vont faire cette traçabilité et retirer du marché ce qui pourrait présenter un risque. Je répète : pas de psychose, pas d'effet de panique. À ce stade, nous prenons des précautions pour le cas où ; mais rien ne prouve que la France a été touchée à ce stade. »

F. Laborde. - En Belgique, d'autre productions sont concernées : 500 élevages de porcs ont été mis sous séquestre. On sait que les farines animes sont aussi utilisées pour engraisser les poissons. Ne peut-on pas dire comme ont fait les Britanniques après l'affaire de la vache folle : « on ne donne plus de farines animales aux animaux » ?

J. Glavany. - Il ne s'agit pas de farines animales, mais de graisses animales. Mais le résultat est le même. Ce sont des produits dérivés des animaux. C'est-à-dire que lorsqu'on abat une vache, un porc dans un abattoir, on récupère les carcasses et on en fait des produits très riche en protéines, en lipides, et on mélange tout ça. Les farines et les graisses sont mélangées pour faire de la nourriture animale pour les animaux. Votre question est pertinente, c'est une question que je me pose et que je pose avec d'autres au sein du Gouvernement, et au sein des instances européennes. Mais, il faut bien voir que l'Europe est un marché unique avec la liberté de circulation des biens et des personnes. Et donc, on ne peut pas prendre de mesures franco-françaises ou nationales... »

F. Laborde. - Oui, mais les Britanniques le font ! Pourquoi ne pourrait-on pas le faire nous-mêmes ?

J. Glavany. - « Ils le font avec un degré d'efficacité très limité puisqu'on peut exporter vers chez eux – c'est la liberté de circulations des biens. Donc, il faut imposer cette décision européenne. Nous en parlons au niveau européen, et maintenant je pense que cette expertise va être faite assez vite. »

F. Laborde. - Mais quand ?

J. Glavany. - « Dans les jours, les semaines qui viennent. En même temps, c'est une décision qui n'est pas si simple, parce que si on ne transforme plus les carcasses en farines animales, il faudra les incinérer. Cela va coûter très cher, et cela risque de polluer, donc de poser d'autres problèmes. »

F. Laborde. - Cela pollue plus quand on les consomme que quand on les incinère ?

J. Glavany. - « On est d'accord ! Mais, voyez que les pollutions peuvent avoir un phénomène cyclique. Et puis, si on ne les consomme pas, qu'est-ce qu'on consomme à la place ? On consommera probablement des matières riches en protéines importées des États-Unis, et ce sera du soja génétiquement modifié. Il faut donc faire très attention... »

F. Laborde. - On va revenir à l'agriculture biologique ? C'est ce que vous êtes en train de dire.

J. Glavany. - « Non, ce que je veux dire c'est qu'il faut qu'on en revienne d'une part à la rigueur, à la transparence, à la traçabilité, parce que nous devons tout cela aux citoyens et aux consommateurs ; et d'autre part, à la qualité, je le crois ! Il faut progresser dans la qualité de nos productions. »

F. Laborde. - Polémiques ou mauvaises querelles quand on dit que vous avez été informé le 3 mai ? Vous dites que c'est le 28 mai.

J. Glavany. - « C'est une très mauvaise querelle que je ne comprends pas. Je suis très stupéfait de l'attitude du commissaire européen de l'agriculture. Le 3 mai – je tiens à la disposition de tous les journalistes et des associations de consommateurs ces faxs – un bureau du ministère de l'économie, la direction générale de la concurrence et des fraudes, a été averti d'un problème qui avait surgi en Belgique. Mais il y avait une phrase qui concluait en disant : « mais ce problème est clos, nous l'avons circonscrit et il ne devrait pas poser de danger. » Un fax banal. Par contre, et c'est cela qui est important, le 28 mai, le réseau d'alerte – il y a un système d'alerte en Europe qui s'appelle le Réseau d'alerte pour l'alimentation – a été enclenché le 28 mai, il ne l'avait pas été du tout le 3 mai, et dès l'alerte donnée le 28 mai les services français se sont mis en marche en urgence. Donc, je considère que c'est une très mauvaise...

F. Laborde. - Donc, vous avez pris les mesures en temps voulu avec la célérité nécessaire ?

J. Glavany. - « C'est en tout cas, notre conviction profonde. »