Interview de Mme Michelle Demessine, secrétaire d'Etat au tourisme, dans "La Croix" du 18 mars 1999, sur l'accès aux vacances des personnes défavorisées et sur le projet d'extension du chèque vacances aux salariés des PME.

Texte intégral

Q - Quarante pourcent des Français ne partent pas ou très peu en vacances. Comment fait-on pour qu'ils puissent partir ?

Michelle Demessine : On en fait une question politique. C'est tout le sens de mon action au secrétariat d'Etat. Elle repose sur trois piliers. D'abord, le tourisme est un important secteur économique, créateur de richesses et d'emplois, capital pour la croissance de notre pays. Ensuite, le tourisme représente l'aspiration légitime de nos concitoyens à partir en vacances. Soixante-trois ans après l'instauration des congés payés, les vacances sont constitutives de notre vie à tous. Enfin, le tourisme est un secteur porteur de valeurs comme l'amitié, la solidarité, l'échange des cultures, la tolérance et la paix.

Effectivement, comme vous le soulignez, 40 % des Français partent peu ou pas en vacances. Et pour la moitié d'entre eux, à cause de manque de moyens. Historiquement, l'accès aux congés payés, aux vacances pour tous est lié au mouvement social, aux mouvements associatifs.

Q - Justement, le tourisme social semble en perte de vitesse…

- La famille du tourisme associatif a, c'est vrai, beaucoup souffert de ne pas être assez soutenue par les pouvoirs publics et a subi une profonde mutation : celle des besoins comme celle du public. Les actions du secteur privé comme du mouvement social sont parfaitement complémentaires. Dès lors que chacun respecte sa mission.

Je crois que la France et les Français ont besoin plus que jamais de ce tourisme social pour s'adresser notamment aux jeunes, aux jeunes familles comme aux plus démunis. En mai prochain, j'organise des états généraux de ce tourisme social pour remotiver, ressouder, revivifier ce formidable milieu nécessaire à la cohésion sociale du pays.

Q - De quels autres outils disposez-vous pour permettre l'accès du plus grand nombre aux vacances ?

- Je m'appuie notamment sur la loi contre les exclusions adoptées par le Parlement. Il y est notamment reconnu que le droit aux vacances est un droit fondamental. J'ai, par ailleurs, décidé de créer une « bourse solidarité vacances ». Financée par mon secrétariat d'Etat, elle est fondée sur un partenariat entre structures touristiques et associations caritatives. D'autre part, j'encourage financièrement le voyage des jeunes à l'étranger.

Enfin, comme vous le savez, le Parlement devrait adopter prochainement mon projet de loi visant à élargir l'accès du chèque-vacances aux employés des entreprises de moins de 50 salariés. Ce moyen est souple et a prouvé depuis 1982 son efficacité. C'est un projet de justice sociale car jusqu'à présent ce sont les salariés de grosses sociétés qui en bénéficiaient. Or, aujourd'hui, le secteur des PME est dominant : 55 % des salariés y travaillent, les salaires y sont plus modestes qu'ailleurs et les avantages sociaux moins nombreux. Ainsi, si la loi est votée, un million de ses salariés devraient bénéficier de ce dispositif dès l'année prochaine.

Q - Après tout, est-il essentiel que tous les Français partent en vacances ?

- Posez la question à ces 40 % de Français à ceux qui ne partent pas ! Au risque de répondre pour eux, moi je le crois. Je viens d'une région (NDLR : le Nord-Pas-de-Calais) où la moitié de mes concitoyens regardent l'autre moitié qui prend des congés. Assurément, ceux qui restent souffrent, rêvent de partir. Je connais des Rmistes qui tentent d'épargner petit à petit dans l'espoir de quitter leur quotidien. Exclus bien souvent du travail, ils sont aussi exclus des vacances. Pour moi, ce n'est pas tolérable.

Issue d'un milieu modeste, ouvrier, je ne suis partie personnellement en congés qu'à l'âge de 20 ans. Je passais mes mois de juillet et août à compter les voitures qui passaient devant la maison. C'est lors de mes premières vacances que j'ai compris leur importance : elles permettent une ouverture d'esprit, une meilleure compréhension du monde, l'ouverture aux autres, l'accès à la culture, à la tolérance.