Interview de M. Jacques Chirac, Premier ministre et candidat à l'élection présidentielle de 1988, à RTL le 1er avril 1988, sur les relations dans la majorité, le Front national et ses propositions pour l'élection présidentielle de 1988.

Texte intégral

RTL service de presse
Vendredi 1er avril 1988 (18 h 15-19 h 15)
Edition spéciale Jacques Chirac en direct de la Guadeloupe en réponse aux questions d'Olivier Mazerolle. (texte intégral)

Olivier MAZEROLLE. – Monsieur le Premier ministre, bonsoir.
C’est une façon de parler car en réalité il est midi quinze en Guadeloupe, où nous nous trouvons, sous le soleil.
Vous venez de faire Réunion, Martinique, Guadeloupe. Cela vaut-il vraiment la peine, pour un candidat à l’élection présidentielle, d’aller aussi loin de la métropole à trois semaines du premier tout ?
M. CHIRAC. – Et Guyane !
Non seulement cela vaut la peine mais c’est indispensable.
On, naturellement, ce n’est pas la quête des voix qui me pousse à ce voyage car je pense pas modifier l’expression politique de ces départements mais, voyez-vous, un homme politique responsable, et qui aspire à la plus haute charge de l’Etat, en France, se soit de sortir du milieu strictement parisien, du contact exclusif des techniciens qui sont nécessaires mais qui ne sont pas suffisants. Il doit prendre contact de l’ensemble des régions de notre pays et notamment de celles de l’outre-mer qui apporte, sur les plans humain et culturel, une richesse considérable et qui justifie qu’on aille aussi se retremper un peu dans ces sources françaises qui sont celles de nos départements d’outre-mer. C’est ce que j’ai fait.
Olivier MAZEROLLE. – Réunion, Guyane, Martinique, Guadeloupe, on vous voit aussi beaucoup aux quatre coins de la métropole. A chaque fois qu’une campagne électorale se déroule, on se demande : mais comment fait-il ? Je vous pose donc la question : comment faites-vous et y a-t-il un secret ?
M. CHIRAC. – Non, il n’y a aucun secret mais ce que je peux vous dire, c’est que mon équilibre est parfaitement bon lorsque je me sens en contact avec l’ensemble de ce beau pays qu’est la France. Je considère que j’ai des racines outre-mer, dans les départements français d’outre-mer autant que dans l’ensemble national français, de même que j’ai besoin d’aller régulièrement en Corrèze parler avec les Corréziens, retrouver mes propres racines personnelles.
ACTION ET REFLEXION
Olivier MAZEROLLE. – On sait que vous êtes un homme d’action. Que trouvez-vous dans l’action ? Avez-vous besoin de l’action pour vous affirmer, vous révéler à vous-même ?
M. CHIRAC. – On a beaucoup dit que je suis un homme action. Je crois effectivement que je ne crains pas l’action mais cela n’exclut pas bien entendu la réflexion. Et cette réflexion ne peut pas se faire simplement en chambre, avec des dossiers, dans un bureau parisien. Elle doit se faire) partir d’un contact personnel. Bien souvent, on apprend beaucoup plus dans un regard, dans un propos. Je dirai presque dans une poignée de mains que dans un gros dossier. Il est très important d’avoir le contact.
Olivier MAZEROLLE. – En cette veille de week-end pascal qui va marquer une trève respectée par tous les candidats, c’est l’occasion de marquer une pause et de faire un point fixe pour voir où on en est, où en sont les choses et les candidats durant cette campagne. Si l’on en juge par tout ce qui se dit à Paris – je sais bien que les échos parisiens nous arrivent assourdis, ici, aux Antilles…
M. CHIRAC. – Dieu soit loué !
SONDAGES ET COMMENTAIRES
Olivier MAZEROLLE. – … les pages des journaux sont quand même pleines de sondages et ont indiqué jusqu’à aujourd’hui…
M. CHIRAC. – Les pages des journaux parisiens ! Lorsque vous lisez la presse de province, lorsque vous regardez la presse d’outre-mer, vous vous apercevez que les sondages y sont une place moins grande.
Olivier MAZEROLLE. – Tout de même, si on regarde ces sondages dans les journaux parisiens, on observe que jusqu’à aujourd’hui Jacques Chirac est plutôt à la hausse, que Raymond Barre est à la baisse et que Chirac plus Barre font un total qui atteint difficilement les 40 %  ce qui signifie tout de Mme que la majorité a subi une légère érosion. Je sais toutefois qu’on sondage qui soit être publié par Libération et a été réalisé par l’IFOP indique au contraire que Jacques Chirac est toujours bien en tête avec 23,5 % devant Raymond Barre qui à 20 %. Jacques Chirac plus Raymond Barre, cela fait donc 43,5 %. Pour vous, les sondages sont-ils un instrument de mesure important ? Sentez-vous actuellement qu’il y a une cote d’alerte pour les candidats de la majorité ?
M. CHIRAC. – Les sondages sont un instrument de mesure important, sans aucun doute. Il n’est pas déterminant et je suis frappé de voir que les observateurs politiques retiennent quelques chiffres. S’ils se donnaient la peine de lire les commentaires que les instituts de sondages font sur leurs propres sondages pour expliquer les choses, ils auraient des juments moins abruptes. Ils souligneraient en particulier qu’il y a encore, et c’est normal dans un pays comme le nôtre, un pourcentage très important – 30 à 35 % des électrices et des électeurs qui n’ont pas encore fait leur choix, ce qui est de nature à fragiliser beaucoup les hypothèses sur lesquelles on se fonde aujourd’hui. Si vous prenez les trois ou quatre dernières élections présidentielles en France, vous constaterez que les résultats ont été très différents de ce que les sondages avaient prévu un mois ou un mois et demi avant. Il faut donc être modeste. Ils le sont, d’ailleurs. Ils sont sérieux, ils sont compétents, ils savent très bien les limites de leurs prévisions. Je considère qu’il faut attendre encore un peu avant de porter un jugement.
Olivier MAZEROLLE. – Pour vous, en tout cas, le total Chirac plus Barre au premier tour doit s’établir à quel pourcentage pour que celui des deux qui sera en tête ait une sérieuse chance d’être élu président de la République ?
M. CHIRAC. – Ma conviction est que le score que fait actuellement, d’après les sondages et sou les réserves que je viens d’indiquer. M. Mitterrand exclut en réalité pour lui la possibilité d’être élu. Ceci ne fera que se confirmer pour une raison simple : c’est que les Français, petit à petit, prenant conscience le moment venu, c’est-à-dire dans les deux semaines qui précéderont l’élection, choisiront entre une solution socialiste et une solution qui ne l’est pas. Cette espèce de flou dont profite actuellement M. Mitterrand ne jouera plus en sa faveur.
Quant au total des candidats de la majorité, il est aujourd’hui supérieur à celui de M. Mitterrand, et c’est cela l’essentiel.
Olivier MAZEROLLE. – Justement ! J’ai lu que dans un discours à La Réunion, vous avez dit : les Français qui nous ont confié la majorité sont au total 54 %, c’est-à-dire que vous englobez ceux qui ont voté pour le Front national ?
M. CHIRAC. – Ce n’est pas ce que j’ai dit à La Réunion. J’ai indiqué que 54 % des Français avaient rejeté l’expérience socialiste, ce qui est différent et n’inclut pas obligatoirement, bien entendu, tous dans la majorité UDT-RPR.
Je vous citerai un exemple significatif. Lorsqu’en janvier ou février 1986 il y a eu l’élection présidentielle au Portugal. Les meilleurs instituts de sondages ont essayé de déterminer quel serait le résultat. Au premier tour, le candidat de la droite faisait 46,31 % et le candidat socialiste, M. Mario Soares, avait un score de 25,5 %. A ce moment-là, tout le monde a dit que naturellement M. Mario Soares ne pouvait absolument pas remonter ce handicap et être élu Président de la République. Si vous reprenez les déclarations officielles, vous constaterez que j’avais dit, à l’époque, que cela n’avait pas de signification et que M. Mario Soares n’était pas du tout condamné par ses chiffres de premier tour. Le deuxième tour a été très clair : M. Soares a été élu avec plus de 51 % des voix. Soyons plus modestes en ce qui concerne les prévisions.
L’ELECTORAT DE M. LE PEN
Olivier MAZEROLLE. – J’aimerais revenir sur les électeurs du Front National – non sur M. Le Pen – qui s’apprêtent à voter pour lui. Considérez-vous que ce sont les Français qui ont été égarés par les mots prononcés ou que ce sont des Français dont les opinions sont telles qu’aujourd’hui ils sont perdus par la majorité ?
M. CHIRAC. – Oh non ! Ce sont des Français comme les autres et des Français peut-être qui ont plus que d’autres la tête près du bonnet. En réalité, ce ne sont pas des Français qui ont été séduits par des thèses extrémistes, naturellement, ce sont simplement des Françaises et des Français qui ont exprimé un certain ras-le-bol à l’égard des trois conséquences importantes de la gestion socialiste à partir de 1981 – parce que je vous rappelle qu’avant 1981 il n’y avait pas d’extrême-droite en France, en tous les cas elle était très modeste. Je veux parler du développement de l’insécurité, de la délinquance, de la criminalité, du terrorisme ; du développement de l’immigration clandestine, illégale, avec une grande indulgence de la part du Gouvernement ; un développement très important du chômage dû à la politique socialiste et l’émergence de la nouvelle pauvreté. Tout cela conduit à une espèce de réaction de ras-le-bol de la part d’un certain nombre de Français qui, du coup, tout à fait spontanément et naturellement, se sont portés sur ceux qui dénonçaient avec le plus de fermeté ces déviations. C’est ce qui explique, pour une large part…
Olivier MAZEROLLE. – Nous parlerons du racisme parce que vous avez eu, ici, des mots très précis et très forts.
Une précision sur les candidats de la majorité, Raymond Barre et vous-même : il y a eu quelques petits accrocs à certains moments quand même. On a assisté à une tentative d’exploiter certains sondages des renseignements généraux qui vous étaient favorables avant que les sondages des instituts habituels le soient…
M. CHIRAC. – Ce qui prouve d’ailleurs que les sondages des renseignements généraux sont sérieux, ce qui a toujours été ma conviction.
Olivier MAZEROLLE. – … M. Balladur a écrit un article dans Le Monde évoquant la possibilité d’une nouvelle structure entre le RPE et l’UDF…
LES RELATIONS ENTRE LE RPR ET L’UDF
M. CHIRAC. – Non pas d’une nouvelle structure, d’un renforcement de liens qui, depuis plusieurs années déjà, ne cessent de se renforcer et c’est tout à fait légitime.
Olivier MAZEROLLE. – Etait-ce bien le moment de le dire ?
M. CHIRAC. – C’est une constatation et il est toujours bon de faire des constatations lorsqu’elles apparaissent clairement.
Lorsque vous voyez, dans toutes mes réunions publiques, qu’il s’agisse de la métropole ou de l’outre-mer, la totalité des élus UDF présents au premier rang, lorsque vous voyez dans les réunions de Raymond Barre la totalité des responsables ou des élus RPR présents au premier rang, vous constatez bien qu’il y a quelque chose qui s’est fait petit à petit dans la majorité, et ce quelque chose, c’est l’union. Lorsque vous savez que chaque semaine nous avons un déjeuner de travail commun avec tous les responsables de l’UDF et du RPR, vous voyez bien qu’il y a un renforcement de l’union de la majorité qui est probablement ressenti encore plus fortement à la base, chez nos électeurs, chez nos élus, municipaux, départementaux, régionaux, que chez les dirigeants.
Le renforcement de ces liens, qui est dans la nature des choses, qui tient au fait que nos objectifs sont communs, doit se poursuivre. C’est cela qu’a dit M. Balladur et il a eu raison de le dire.
GAULLISME ET RASSEMBLEMENT
Olivier MAZEROLLE. – Adressons-nous maintenant à des électeurs qui peuvent se poser des questions sur la famille gaulliste. Ne reprenons pas  les paroles de François Mitterrand auxquelles vous avez déjà répliqué, mais les électeurs français peuvent constater que le gaullisme, c’est tout de même une foi assez profonde et que la famille gaulliste sait serrer les rangs dans les périodes difficiles. On l’a vu autour de vous, en 1978, 1979, 1980, 1981. Comment pourriez-vous expliquer aux Français que cette famille gaulliste est capable de s’élargir et, finalement, de rassembler puisque tel est votre vœu, tel est votre désir ? Vous vous présenter comme un candidat capable de rassembler les Français : quelles sont les paroles que vous pourrez dire aux Français pour expliquer que le fait d’être dans une famille très unie, solidaire, n’empêche pas le rassemblement ?
M. CHIRAC. – C’est bien parce que le général de Gaulle et la famille qu’il a créée refusent tout sectarisme, refusent tout classement politique, suggèrent par essence le rassemble sur un certain nombre de valeurs communes aux Français et qui ont pour objet de promouvoir la grandeur de la France et le bonheur des Français, c’est probablement parce que le gaullisme a, par essence, une vertu de rassemblement, un refus d’exclusion, un refus de tout dogmatisme que l’on essaie – notamment que M. Mitterrand essaie…
Olivier MAZEROLLE. – L’entourage de M. Barre aussi
M. CHIRAC. – … que certains, si vous voulez, ont – mais c’est essentiellement chez M. Mitterrand – ces tentations de nous faire passer pour des gens un peu fermés sur eux-mêmes. Le seul fait que le « parti » gaulliste n’ait jamais accepté de s’appeler « parti », a accepté de s’appeler « mouvement » mais, surtout, a toujours pris dans son expression prioritairement le mot « rassemblement » est tout à fait significatif. Et c’est probablement parce que cette vérité gêne nos adversaires qu’ils essaient de la démonter par une campagne polémique. Mais cela ne change rien.
LES CRITIQUE DE M. MITTERRAND CONTRE M. CHIRAC
Olivier MAZEROLLE. – Etes-vous blessé, non seulement politiquement mais humainement aussi, quand vous entendez François Mitterrand dire : « L’argent, l’argent, toujours l’argent » et quand il ajoute : « Ce n’est pas une question de droite ou de gauche, c’est une question de type d’homme » parlant du RPR ?
M. CHIRAC. – Non, je ne suis pas blessé parce que ce qui est excessif pour moi ne compte pas. J’observe d’ailleurs que dans ces histoires d’argent, les problèmes les « affaires », ce ne sont pas des gens de la majorité qui sont impliqués, mais des gens du Parti socialiste. Cela ne me choque pas et ne me blesse pas. Je regrette simplement, en tant que citoyen français, que l’on situe les arguments politiques au cours d’une campagne électorales à un tel niveau. Mais, enfin, chacun se met au niveau qui est le sien.
Olivier MAZEROLLE. – Quand François Mitterrand, comme hier soir, parle de bouillie pour les chats lorsqu’il évoque les programme de ses principaux concurrents, avez-vous, là aussi, le sentiment d’être tourné en dérision ?
M. CHIRAC. – Non, pas du tout. Cela ne me touche pas non plus. Je considère que, là encore, c’est placer le débat politique à un niveau misérable, surtout de la part de quelqu’un qui n’a exprimé aucun projet, qui ne sait que manipuler l’anathème, qui traite les autres, ces qui ne sont pas es électeurs, de « clans », de « bandes », de « factions » –  ce sont les mots qu’il a employés…
Olivier MAZEROLLE. – Raymond Barre aussi avait utilisé ces mots à un moment donné, il y a longtemps d’ailleurs, en parlant de principes. Il n’avait pas évoqué un parti particulier, c’est vrai, mais on peut supposer qu’il avait en tête… à supposer qu’il l’avait en tête, je l’ignore. Il avait parlé de clan…
M. CHIRAC. – Oui, il avait parlé de clan et il évoquait, à ce moment-là, la mainmise par le parti socialiste sur tous les rouages de l’Etat…
Olivier MAZEROLLE. – 1981-86…
M. CHIRAC. – Oui, mais enfin il évoquait cela et il avait raison. Le Parti socialiste n’est pas récent. C’est un parti qui a pour vocation de prendre tout en main. C’est ce qu’il a fait de 1981 à 1986, c’est ce qu’il fera demain s’il en a la possibilité et il est exclu qu’il l’ait. Donc, je ne suis pas inquiet. Mais peu importe. Lorsque M. Mitterrand rejette ainsi, en les traitant de « factions » , de « clans »  ou de bandes « bandes » une majorité de Français, il reste dans la droite ligne de ce qu’il a fait en 1981-1986 lorsqu’il parlait du peuple de gauche. C’est le contraire de la notion de rassemblement. Vous ne m’avez jamais entendu parler du peuple ceci ou du peuple cela. Je me suis toujours adressé au peuple de France.
L’APRES 8 MAI, SI M. MITTERRAND EST ELU.
Olivier MAZEROLLE. – M. Mitterrand dit, depuis : j’ai évolué, j’ai appris un certain nombre de choses et on commence à se comprendre avec les Français. D’ailleurs – c’est un complément à ma question – quand M. Barre et M. Giscard d’Estaing expliquent que la censure de leur part ne serait pas forcément automatique pour un gouvernement de prendre des mesures qui auraient l’assentiment, en tout cas l’approbation, d’un certain notre de députés qui dépasseraient largement le Parti socialiste.
M. CHIRAC. – Je n’y crois pas. D’abord, je n’aime pas faire de politique fiction. Les faits sont toujours différents et démentent toujours ce type de prévision. M. Mitterrand a dit clairement, tout récemment encore, qu’il était socialiste, ce qui est d’ailleurs naturellement la vérité et son droit le plus stricte. Vous ne pouvez pas demander à un socialiste d’être tout d’un coup le prompteur des idées libérales.
Ou bien les Français veulent une politique socialiste parce que c’est leur idée, leur conviction idéologique ou parce qu’ils trouvent que ce qui s’est passé entre 1981 et 1986 était bien – ils ne sont pas nombreux mais ils peuvent exister – alors, il faut qu’ils votent effectivement pour un candidat qui dit : je suis socialiste. Ou bien ils considèrent qu’une autre politique est nécessaire et il faut qu’ils votent pour le candidat qui est capable de promouvoir une autre politique.
Olivier MAZEROLLE. – Vous dites « entre 1981 et 1986 », mais toute l’opinion publique et certains hommes politiques de la majorité, comme M. Madelin qui disait que le Mitterrand 1988 n’était plus celui de 1981, ont observé une césure de la gestion socialiste et que, dans les dernières années, cette gestion se rapprochait beaucoup de celle qui pourrait être la gestion d’un homme politique de droite.
M. CHIRAC. – Je ne crois pas. Effectivement, il y a eu une évolution dans la gestion après les bêtises faites en 1981-1982, mais elle ne résultait pas d’une conviction : elle résultait d’une nécessité, d’une obligation, d’une contrainte et elle n’a pas changé les options générales. Cette nouvelle orientation n’a pas conduit les socialistes à libérer les prix, l’échange, l’emploi, le crédit. Elle ne les a pas conduits à dénationaliser…
Olivier MAZEROLLE. – S’agissant des prix, les socialistes avaient commencé en partie !
M. CHIRAC. – Non ! je me permets de vous dire que vous faites une erreur historique. M. Barre avait commencé à libérer les prix quand il était Premier ministre, mais pas les socialistes !
Les socialistes n’avaient rien changé. Simplement, ils avaient essayé de gaspiller un peu moins l’argent public. Il n’en reste pas moins, que, pendant cette période, ils avaient multiplié par trois la dette intérieure française, par quatre la dette extérieure et par cinq le déficit budgétaire. On ne peut pas appeler cela un changement d’orientation ! Tout cela n’est pas sérieux.
L’AGE DU PRESIDENT
Olivier MAZEROLLE. – Pensez-vous que l’âge soit un argument qu’on ne doit pas utiliser concernant M. Mitterrand ?
M. CHIRAC. – je n’utilise pas cet argument. Je crois que la France a besoin d’un Président qui soit ouvert, qui soit dynamique, qui puisse avoir une perception d’avenir et que cela demande autre chose que le flou et l’immobilisme.
Olivier MAZEROLLE. – On pourrait se demander pourquoi l’âge constitue un mauvais argument : en effet, quand on choisit un président d’un conseil d’administration, on en tient compte.
M. CHIRAC. – C’est exact. Et les socialistes ont eu cette préoccupation, notamment en abaissant l’âge de la retraite. Naturellement, je ne voudrais pas utiliser cela comme un argument politique.
Il n’en reste pas moins que, quand j’écoute M. Mitterrand, ce qui me frappe, c’est l’immobilisme de son propos, de ses idées, de sa conception des choses. Ce n’est pas d’immobilisme que nous avons besoin, mais c’est d’action, de courage, de dynamisme, d’initiative, de responsabilité pour aborder les grands problèmes qui seront ceux de la France dans l’Europe unie de demain. Pour cela, il faut des gens qui soient, dirai-je, en grande possession de leurs moyens personnels.
Olivier MAZEROLLE. – Nous allons maintenant évoquer l’après 8 mai dans plusieurs cas de figure.
M. CHIRAC. –Certainement pas car je ne fais pas de politique fiction.
L’APRES 8 MAI SI M. CHIRAC EST ELU
Olivier MAZEROLLE. – Je vous propose d’évoquer tout de même un scénario qui peut que vous convenir, celui qui vous verrait devenir Président de la République.
Vous êtes donc élu le 8 mai au soir et vous commencez à penser votre gouvernement. Vous nommez un Premier ministre. Est-il forcément RPR ?
M. CHIRAC. – Il est normal que vous, vous évoquiez tous les scénarios. Vous me permettrez quant à moi de ma limiter à ce seul scénario, le seul qui me mobilise et qui m’intéresse.
Si je suis élu, je l’ai dit très clairement, je ne dissous pas l’Assemblée nationale.
Olivier MAZEROLLE. – C’est une garantie formelle ?
M. CHIRAC. – Tout à fait !
Olivier MAZEROLLE. – Cela veut-il dire que l’Assemblée actuelle termine sa législature ?
M. CHIRAC. – En effet, sauf si, tout d’un coup, la majorité cessait de soutenir le gouvernement que j’aurais nommé – mais, bien entendu, c’est une hypothèse d’école.
Donc, je ne dissous pas l’Assemblée nationale. Pourquoi ? Tout simplement, parce que je n’ai aucune raison de sanctionner une majorité qui m’a soutenu sans faille dans les moments les plus difficiles et que je n’ai aucune intention de rééquilibrer, comme on dit, la majorité en faveur de tel ou tel parti politique – ce n’est pas mon problème.
Si je suis élu, dès la proclamation officielle de l’élection, c’est-à-dire 10 à 15 jours plus tard, je forme un gouvernement qui est soutenu par la majorité, qui est issu de la majorité UDF-RPR et qui attaque immédiatement son travail.
Olivier MAZEROLLE. – Nous allons tout à l’heure parler de ce que ferait ce gouvernement. Mais tenons-nous en pour l’instant au Premier ministre : sera-t-il RPR ?
M. CHIRAC. – D’abord, il travaille immédiatement. C’est un gros avantage : nous ne nous lançons pas de nouveau dans des semaines, des mois de combats politiques intérieurs, de divisions, d’affrontements, de campagnes, de polémiques.
Dans nos institutions, monsieur Mazerolle, le Premier ministre n’est pas nommé en fonction de son appartenance politique, en tout cas pas dans ma conception. Je nomme un Premier ministre sur deux critères. Premier critère : son aptitude à exercer les fonctions de chef du gouvernement ; second critère : sur le plan psychologique, la confiance personnelle qui peut exister entre le Président de la République et le Premier ministre. Le Président donne les grandes orientations, gère les intérêts extérieurs de la France – la défense et la politique étrangère – ; le Premier ministre, conformément à la Constitution, gère le gouvernement. Mais il faut qu’il y ait une entente entre les deux et c’est aussi un critère d’appréciation.
Olivier MAZEROLLE. – Il s’agit donc de quelqu’un qui est déjà proche de vous et sui serait plutôt RPR ?
M. CHIRAC. – Je n’ai pas du tout l’intention d’évoquer ce sujet, je vous dis simplement que , dans nos institutions, un Président de la République ne nomme pas un Premier ministre pour des raisons liées à son appartenance politique.
Olivier MAZEROLLE. – Pensez-vous qu’un gouvernement doive comporter beaucoup de ministre ou que, au contraire, ceux-ci doivent être un petit nombre ?
M. CHIRAC. – Tout le monde dit qu’il faut un gouvernement restreint et personne ne le fait. Je ne crois pas que ce soit un problème très important. J’ai maintenant une longue expérience gouvernementale, j’ai assumé beaucoup de postes gouvernementaux, j’ai été deux fois Premier ministre, j’ai observé en tant que Maire de Paris, pendant dix, le fonctionnement, de l’extérieur, de notre gouvernement et je pense que ce n’est pas un problème essentiel.
L’EXERCICE DE LA FONCTION PRESIDENTIELLE
Olivier MAZEROLLE. – Vous dites qu’il faut un Président qui donne les grandes orientations et un Premier ministre qui puisse gouverner avec un gouvernement soutenu par la majorité parlementaire. Mais comment éviter cette tentation de présidence-monarchie, de pouvoir absolu ? Avez-vous déjà en tête une technique ? On dit que M. Pompidou recevait ses copains, on a vu que M. Giscard d’Estaing allait chez les Français, et M. Mitterrand se promène dans Paris.
M. CHIRAC. – Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un problème de technique et encore moins de gadget. C’est un problème de conception.
En ce qui me concerne, j’ai observé le fonctionnement des institutions de la Ve  République d’un grand nombre de postes d’observation. Je suis parvenu à la conclusion, et depuis longtemps d’ailleurs, que la France ne doit pas avoir un pouvoir présidentiel, que la France doit avoir un gouvernement qui gouverne, lequel, le cas échéant, est sanctionné par le Parlement, puisque nous sommes en régime parlementaire et que le Parlement peut renverser le gouvernement. Je crois, d’autre part, qu’il doit y avoir un Président de la République qui, comme le faisait le général de Gaulle et comme l’a fait Georges Pompidou, donne l’impulsion, les grandes orientations, et qui assume la pérennité de la France, sa sécurité et sa représentation à l’étranger.
Olivier MAZEROLLE. – Au début de l’émission, vous avez dit que, parfois, une poignée de main permet de traduire beaucoup plus de choses que de longs textes. Cela signifie-t-il que, pour rester en contact avec la Nation, vous seriez un Président qui irait souvent sur le terrain voir les Français ?
M. CHIRAC. – Il faut qu’un Président aille sur le terrain, aussi bien en métropole qu’outre-mer, car le contact humain est irremplaçable. Le grand danger qui guette le Président de la République, c’est d’être enfermé dans son ghetto élyséen et de n’en sortir qu’entouré d’un certain nombre de gens, en France et à l’étranger, qui font une espèce de barrière infranchissable entre lui-même et l’opinion publique. Cela est extrêmement dangereux et il faut essayer d’en sortir.
Vous aviez raison de dire que le général de Gaulle avait toute une série de copains qui venaient lui expliquer les choses, que Pompidou avait de vieux professeurs, de sa promotion de Normal Sup, qui venaient lui dire, le soir, avec des pantalons élimés et des chaussures un peu percées, qu’il faisait des bêtises dans tel ou tel domaine, de vieux professeurs qui le tutoyaient et qui lui permettaient de conserver un certain contact. Il faut avoir de contact, qui est irremplaçable.
Beaucoup de gens qui entourent les Présidents de la République depuis quelques temps sont des gens souvent intelligents, très bien formés, assez remarquables, mais qui cherchent à plaire beaucoup plus qu’à servir. C’est un grand danger. Ce phénomène de courtisanerie menace tous les Présidents de la République. J’ai trop d’expérience pour tomber dans ce piège.
Olivier MAZEROLLE. – revendiquez-vous pour un Président de la République le droit à l’erreur ?
M. CHIRAC. – Bien entendu. Le droit à l’erreur existe pour tout homme.
Olivier MAZEROLLE. – Quand on est Président de la République et qu’on est certain d’avoir raison alors que la Nation ne veut pas de la réforme que l’on propose, doit-on imposer ses vues ou doit-on, au contraire, attendre, voire reculer ?
M. CHIRAC. – Tout dépend de ce dont il s’agit ;
Lorsqu’il s’agit de quelque chose de vital pour la Nation, le Président de la République doit persévérer. Mais à ce moment-là, il faut naturellement, qu’il en tire les conclusions : s’il s’est trompé il faut que, d’une façon ou d’une autre, il soit sanctionné. C’est ce qu’a fait le général de Gaulle.
S’il s’agit, en revanche, de quelque chose qui n’est pas essentiel : nous sommes dans une démocratie et dans un monde où il est plus important de convaincre que de contraindre et, par conséquent, il faut développer tous les mécanismes de concertation.
Les première choses que j’ai faites quand j’ai été nommé Premier ministre cette fois-ci ont été, par exemple, de rétablir la Conférence agricole, de faire les états généraux de la Sécurité sociale, de créer une commission pour sortir de cette espèce d’impasse passionnelle qui touchait à la réforme du code de la nationalité.
Autrement dit, je ne pense pas qu’il faille contraindre, quand il s’agit de quelque chose qui n’est pas vital pour la Nation, mais il faut avoir la capacité de convaincre. Après naturellement, chacun prend ses responsabilités, mais quand on a pris une responsabilité, il faut ensuite l’assumer. Je suis pour remettre en cause, en tant que de besoin, la légitimité. Autrement dit, il faut s’assurer que l’on a toujours la confiance d’une majorité du peuple. Quand on n’a plus cette confiance, on doit se retirer.
Olivier MAZEROLLE. – Ainsi, s’il vous arrivait ce qui est arrivé à M. Mitterrand – une Assemblée nationale élue avec une majorité qui ne serait pas la vôtre – vous démissionneriez ?
M. CHIRAC. – Si l’on est désavoué, comme ce fut le cas de M. Mitterrand, il est tout à fait exclu dans mon esprit de se maintenir au pouvoir. Naturellement, on peut se représenter, on peut porter le débat au niveau de l’opinion publique, mais on ne s’impose pas. C’est cela la démocratie !
L’ELARGISSEMENT DU CHAMP DU REFERENDUM
Olivier MAZEROLLE. – Comme réforme institutionnelle, vous avez prévu un élargissement du champ du référendum. Sur quelles questions exactement ? Sur la peine de mort ? Vous avez parlé d’un référendum sur le code de la nationalité…
M. CHIRAC. – Tout d’abord, je suis favorable au principe du référendum qui permet, en quelque sorte, de revitaliser la légitimité d’une chef. Dans l’état actuel de notre Constitution, l’usage du référendum est enfermé dans des conditions si strictes qu’on ne peut pas, en réalité, l’utiliser convenablement. C’est la raison pour laquelle j’ai précisé que je souhaitais un élargissement, disons sur les problèmes qui intéressent tous les Français et qu’on appelle aujourd’hui les « problèmes de société », avec un peu de regret car je ne souhaite aucune autre modification d’une Constitution qui a fait ses preuves. C’est la seule exception que j’apporte au principe de la non-modification de notre Constitution.
Olivier MAZEROLLE. – Par conséquent, pas de réduction du septennat ?
M. CHIRAC. – Aucune modification de la Constitution sauf celle qui porte sur le référendum !
Olivier MAZEROLLE. – Vous avez parlé du code de la nationalité
M. CHIRAC. – Je suis favorable, parce que c’est une règle qui concerne l’existence même de la Nation, à un débat national et à un référendum sur le code de la nationalité.
LA PEINE DE MORT
Olivier MAZEROLLE. – Venons-en à la peine de mort, qui est une question très intime, très personnelle.
On sait que vous êtes contre cette peine, mais dit aussi souvent qu’une majorité de Français se prononce en sa faveur. Pensez-vous qu’il s’agisse d’une question sur laquelle il faudrait organiser un référendum ou, au contraire, la décision du Président de la République doit-elle s’imposer ?
M. CHIRAC. – Il s’agit là d’un problème purement moral et éthique. Il y a ceux, les deux thèses étant parfaitement respectables, qui considèrent que la dissuasion à l’égard des atrocités commises par des criminels conduit à accepter la peine de mort dans telle ou telle circonstance, et il y a ceux – j’appartiens à cette seconde catégorie – qui considèrent que la vie est quelque chose de sacré, qui dépasse nos conceptions politique et que, par conséquent, on n’a pas le droit d’y toucher : on peut enfermer, sanctionner, réprimer d’une façon beaucoup plus sévère qu’aujourd’hui, mais on ne peut pas toucher à la vie.
C’est un problème de morale.
C’est la raison pour laquelle je suis contre la peine de mort et que, d’ailleurs, j’ai voté le texte présenté par le gouvernement socialiste abolissant cette peine. Je ne crois pas qu’un référendum sur la peine de mort, qui est un sujet très passionnel, soit une réponse à un problème qui touche aussi profondément à la morale, à la nature et à la dignité de l’homme.
M. CHIRAC DEMISSIONNERAIT-IL SI M. MITTERRAND ETAIT REELU ?
Olivier MAZEROLLE. –Je vais maintenant évoquer avez-vous un autre scénario, au moins sur une question.
Au soir du 8 mai, M. Mitterrand est élu. Démissionnez-vous de votre poste de Premier ministre ? Après tout, vous avez toujours à votre disposition une majorité parlementaire.
M. CHIRAC. – M. Mitterrand, qui est toujours très prompt à dénoncer mes hérésies constitutionnelles, même quand je me laisse aller à la un peu d’humour, en fait une grande en disant qu’il nommerait le 9 mai un Premier ministre. D’abord, la Constitution suppose qu’il soit sacré, si j’ose dire, Président de la République par le Conseil constitutionnel, ce qui prend plusieurs jours. Ensuite, il faut que le Premier ministre en place démissionne – un Président n’a pas à le faire.
Mais je vous rassure tout de suite : quel que soit le Président, et notamment si j’ai l’honneur d’être élu, je lui apporterai ma démission du jour, de l’instant où il aura été reconnu chef de l’Etat. Mais j’espère bien m’apporter ma démission à moi-même.
SECURITE INTERIEURE ET ACTION INTERNATIONALE
Olivier MAZEROLLE. –Parlons maintenant de ce que vous feriez dans les domaines économique et social si vous étiez élu Président de la République. Donneriez-vous des mots d’ordre à votre Gouvernement sur quelques grandes questions que vous voudriez voir résolues d’urgence ou pour lesquelles il faudrait avances d’urgence ?
M. CHIRAC. – Oui, sans aucun doute. Mais avant de parler de l’économique et du social, je voudrais évoquer en un mot deux orientations, qui, à mes yeux, sont capitales.
D’abord, le renforcement des moyens d’assurer en France la sécurité des personnes et des biens par la prévention, la dissuasion ou la répression. C’est capital à mes yeux aussi bien en métropole qu’outre-mer.
Olivier MAZEROLLE. – Vous trouvez que la police n’a pas encore suffisamment de moyens ?
M. CHIRAC. – La police, qui a fait des progrès considérables et à laquelle je rends hommage, doit être encore renforcée dans ses moyens aussi bien de prévention que de dissuasion et de répression. C’est capital. Nous devons sortir d’une situation où la sécurité n’est pas encore, et de loi, suffisamment assurée chez nous. C’est une question de dignité.
Olivier MAZEROLLE. – Comment peut-on faire pour empêcher les vols d’auto-radio ?
M. CHIRAC. – Avec simplement une présence beaucoup plus importante de policiers dans les rues parisiennes qui se promènent mais qui sont dissuasifs, vous auriez déjà une amélioration sensible. Seulement, ces policier, il faut les recruter – ce que nous avons commencé à faire – et il faut ensuite les former. C’est pour moi une priorité très grande.
Il faut aussi un renforcement de nos moyens extérieurs, des moyens de la présence française à l’extérieur, qu’ils soient diplomatiques ou culturels, et aussi les moyens de notre défense. Nous avons une loi-programme et nous devons l’appliquer avec beaucoup de vigilance et d’attention.
LA LUTTE CONTRE LE CHOMAGE
Olivier MAZEROLLE. –On en dira un mot en d’émission. Parlons, si vous le voulez bien, des problèmes économiques et sociaux. On sait que l’emploi est la plus grande préoccupation des Français.
M. CHIRAC. – A juste titre !
Olivier MAZEROLLE. –Il n’y a pas de recette-miracle. Mais quand même, que peut-on faire ?
M. CHIRAC. – Il n’y a pas de recette-miracle mais i y a des recettes. Je veux dire par là que la lutte contre le chômage, c’est deux choses.
D’abord, la création d’emplois. Elle ne peut se faire que dans les entreprises. Les entreprises ne créeront d’emplois que si elles ont des marchés, que si elles investissent aussi bien dans les biens matériels que dans la recherche, dans la formation, dans les services commerciaux et que si elles ont la capacité de la faire, que si elles sont concurrentielles, compétitives avec les autres entreprises. Cela suppose la poursuite de l’allègement des charges et des contraintes sur les entreprises et un effort pour, petit à petit, les amener à être de véritables cellules d’adhésion, des cellules où chacun a conscience d’appartenir à une même famille défendant les mêmes intérêts, ce qui suppose le développement de la participation.
Olivier MAZEROLLE. – Sur ce thème, sans se battre sur les chiffes, ceux de l’INSEE ou les vôtres, il y a selon certains une légère amélioration et selon d’autres une très légère dégradation, mais disons qu’il y a  grosso modo une stabilisation de l’emploi en France depuis un an. Mais il y a près de trois millions de chômeurs. Ne faut-il donc pas accélérer les choses pour que cette situation s’améliore beaucoup plus rapidement ?
M. CHIRAC. – Comme vous le disiez tout à l’heure, il n’y a pas de recette-miracle. Pendant quinze ans, chaque mois, le nombre des chômeurs a augmenté. Depuis un an, il y a une stabilisation, une légère décrue du chômage. C’est déjà une transformation très importante. Il faut maintenant amplifier ce phénomène. Mais, je le répète, nous ne créerons des emplois que si nous mettons les entreprises en situation de compétitivité avec les autres.
Olivier MAZEROLLE. – Qu’est-ce que cela veut dire en termes de fiscalité ?
M. CHIRAC. – Cela veut dire une limitation des contraintes et des charges qui pèsent sur elles, une limitation des impôts. Hélas, nous ne diminuerons pas les prélèvements sociaux parce qu’ils sont nécessaires pour assurer le maintien de notre système de sécurité sociale. Cela suppose une minutions encore d’un certain nombre de contraintes bureaucratiques qui pèsent sur nos entreprises de façon à leur donner plus de liberté, d’initiative et de responsabilité. Cela suppose un effort pour les inciter à créer un climat de dialogue, de concertation, de responsabilité à l’intérieur des entreprises pour qu’elles ne soient plus le champ de bataille des classes sociales, mais qu’elles soient une véritable unité tendue vers le même but, en utilisant l’intelligence, la sensibilité, la compétence de tous.
Le développement des cercles de qualité dans les entreprises françaises est une chose spectaculaire. Actuellement, lors de tous mes voyages en province, je visite un certain nombre d’entreprises. Je vois cela qui est extrêmement encourageant.
Olivier MAZEROLLE. – Vous trouvez que c’est suffisant ? Vous parliez tout à l’heure du « peuple de gauche » évoqué par M. Mitterrand en 1981. Vous, vous n’en parlez pas mais il est vrai qu’il existe, ce peuple de gauche et, en tant que Président de la république, vous seriez obligé en tenir compte.
M. CHIRAC. – Il n’existe pas, monsieur Mazerolle. Il y a un peuple de France et, dans ce peuple de France, il y a des hommes et des femmes qui se sentent moins bien traités, moins bien lotis que d’autres. Tout notre problème, c’est de faire en sorte que chacun se sente traité de façon égale, avec plus de justice, notamment sur le plan social. Le cas le plus frappant de cette politique, c’est la lutte qui doit être considérablement renforcée contre toutes les misères, c’est-à-dire toutes les exclusions, qu’il s’agisse des personnes âgées, des malades, des handicapés, des chômeurs de longue durée ou des jeunes qui ne trouvent pas d’emploi, tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, peuvent être exclus de la société.
Olivier MAZEROLLE. – Précisément, pour les chômeurs de longue durée, vous avez prévu une activité minimum d’insertion garantie. Qu’est-ce que cela signifie ?
M. CHIRAC. – A l’égard des chômeurs de longue durée, des gens qui risquent d’alimenter la nouvelle pauvreté, de se trouver sur le bard du chemin comme on dit actuellement – ce qui n’est pas acceptable, pas tolérable – il y a deux façon de réagir.
La première, c’est de leur donner purement et simplement un revenu sans rien. C’est la politique d’assistance. Ça n’a jamais été la mienne parce que je considère que ce n’est pas une politique digne de la personne humaine. La deuxième façon, c’est de leur dire : « Vous avez un problème, on va le traiter, on va vous donner une formation, un emploi, fût-il modeste. Moyennant quoi, on vous donnera un revenu que vous aurez gagné par un effort personnel ». Il faut associer à la fois les entreprises, les collectivités locales, les associations, l’Etat dans une vaste politique.
Olivier MAZEROLLE. – Quel genre d’emploi ? Des emplois qui peuvent permettre de déboucher sur un avenir ? On dit souvent que les travaux d’utilité collective, les TUC, ne mènent à rien et ne permettent aux jeunes que d’avoir une activité pendant une période donnée.
M. CHIRAC. – Ça leur permet souvent d’avoir un minimum d’expérience. Aussi, lorsqu’ils se présentent dans une entreprise, on ne leur dit pas : « Vous sortiez de l’école, vous n’avez aucune expérience, allez donc vous former pendant deux ans ailleurs et après, on verra ». Cela suppose donc un effort pour essayer de faire en sorte qu’un emploi, si modeste soit-il, ou une formation, ce qui est encore plus important, justifie le fait que l’on donne un revenu à ceux qui en ont besoin. C’est une question de dignité. C’est le contraire de l’assistance.
Olivier MAZEROLLE. – L’activité minimum d’insertion garantie, ce serait une sorte de TUC ?
M. CHIRAC. – Ce serait un effort global, par les entreprises, par les collectivités locales, par les associations, par l’Etat, pour donner un revenu en échange, je le répète, un travail, qui peut être un travail de bénévolat, qui peut être toutes sortes de travail même modeste et qui permet à celui qui touche son revenu de revenir le soir chez lui en disant à ses enfants ou à sa femme, ou en se disant à lui-même : « Certes, j’ai touché un revenu, mais je l’ai gagné, parce que j’ai fait un effort personnel ». C’est comme cela que l’on répond à la dignité d’un peuple et à la dignité des hommes et non pas en les assistant purement et simplement.
EDUCATION ET FORMATION
Olivier MAZEROLLE. –Il y a un autre sujet important, que vous avez évoqué très rapidement, c’est l’éducation et la formation. Vous avez prévu des états généraux pour l’éducation et la formation. Quelle serait  leur durée ? Leurs conclusions seraient-elles appliquées ? On dit beaucoup, par exemple, que pour la sécurité sociale, toutes les conclusions des « sages » n’ont pas été appliquées.
M. CHIRAC. – L’essentiel des conclusions des « sages » ont été appliquées, sauf sur la retraite parce que le problème est tellement important et tellement vaste que j’ai considéré qu’il fallait consulter encore, notamment le conseil économique et social, avant de prendre des décisions qui engagent fortement l’avenir. Naturellement, j’entends maintenir les retraites pour tout le monde et les assurer.
Olivier MAZEROLLE. – Vous êtes d’accord avec M. Mitterrand pour dire que le problème ne se posera qu’en l’an 2000 ?
M. CHIRAC. – Le problème se posera bien avant. Il se pose dès maintenant. D’ores et déjà, notre régime de retraite est déficitaire. Il faut apporter une solution. Je ne peux entrer aujourd’hui dans le détail, mais c’est un grand sujet.
Olivier MAZEROLLE. – Alors, l’éducation.
M. CHIRAC. – L’éducation est un autre grand sujet. Nous avons un système d’éducation qui s’est dégradé. Dans le secteur primaire, l’échec scolaire est trop important. Le système secondaire est enfermé et pas assez ouvert sur la vie économique, sur les entreprises, sur les formations en alternance. Sur le plan universitaire, la sélection par l’échec crée un gaspillage considérable d’hommes et aussi d’argent.
Nous devons restaurer notre système non pas par une grande réforme mais en améliorant considérablement nos moyens de lutte contre l’échec scolaire dans le primaire, nos moyens de diversification des filières de formation et d’amélioration dans le système seconde et en donnant aux étudiants, dans le premier cycle universitaire, les moyes en deux ans non pas d’aller vers l’échec et de disparaître aigris et meurtris, mais d’avoir un diplôme correspondant à des besoins existants dans l’économie.
Olivier MAZEROLLE. – Pourquoi ce plan n’a-t-il pas été lancé pendant les deux années où vous avez été à la tête du Gouvernement ?
M. CHIRAC. – Nous avons commencé à le lancer, notamment au niveau du primaire et du secondaire. C’est une réforme de longue haleine qui mérite une mobilisation à la fois des parents d’élèves, des enseignants, des étudiants et des élèves eux-mêmes. C’est la raison pour laquelle j’ai pensé qu’une telle transformation en pouvait pas, là non plus, être imposée de l’extérieur et qu’il fallait, dans ce domaine aussi, non pas contraindre mais convaincre.
Olivier MAZEROLLE. – C’est l’expérience qui vous en a convaincu !
M. CHIRAC. – Naturellement, celle de décembre 1986 qui a fait l’objet d’un projet gouvernemental dont je pense qu’il était bon mais qui a été mal compris et qui a suscité une réaction négative. Mais il y a eu aussi des expériences antérieures. C’est un domaine délicat, vital pour notre société pour l’épanouissement des jeunes, pour leur capacité à trouver un emploi, à s’adapter dans la vie qui va très vite actuellement compte tenu des évolutions technologiques. Il faut donc une réelle réflexion d’ensemble. D’où cette idée des états généraux.
Olivier MAZEROLLE. – Vous dites qu’il faut augmenter le budget de l’éducation et aussi celui de la recherche, que vous avez un peu laissé de côté au début de votre Gouvernement et dont vous voulez maintenant améliorer considérablement les moyens.
M. CHIRAC. – Nous avons amélioré considérablement les moyens budgétaires de la recherche ainsi que les incitations fiscales pour la recherche industrielle dans les entreprises. Nous avons fait un effort considérable qui nous met au premier rang des nations européennes dans ce domaine pour la vie de demain dans nos entreprises.
Olivier MAZEROLLE. – Vous voulez aussi faire beaucoup d’efforts pour la défense. Vous dites aussi, et vous n’êtes pas le seul, qu’il faut diminuer les prélèvements obligatoires. On a vu en 1987 combien il était difficile d’y parvenir. Comment va-t-on faire ? Moins d’impôts ? Quels sont les secteurs dans lesquels l’Etat devra restreindre ses dépenses ?
PRELEVEMENT OBLIGATOIRES ET ECONOMIES BUDGETAIRES
M. CHIRAC. – Je ne crois pas qu’on puisse présenter les choses comme cela. D’abord, les impôts ont sensiblement diminué sur les entreprises comme sur les particuliers. Je rappelle que nous avons exonéré d’impôts deux millions de ménages, les plus modestes, et que nous avons diminué de plus d’un tiers les impôts payé par deux autres millions de gens modestes ;
Olivier MAZEROLLE. – Il n’est pas question de revenir là-dessus !
M. CHIRAC. – Il n’est naturellement pas question d’y revenir. Nous avons également diminué sensiblement l’impôt qui pèse sur les sociétés ou sur les entrepreneurs individuels. Nous devons poursuivre dans cette voie.
Sur le plan des prélèvements sociaux. Il est vrai que nous avons équilibré, non sans mal, le régime d’assurance-maladie, le régime familial, le régime des accidents du travail, mais que  nous avons encore un grand problème à régler qui est celui de la retraite. Il faudra là aussi une grande concertation pour que les Français disent s’ils veulent vraiment financier leur retraite et quels efforts ils sont prêts à faire pour cela.
Olivier MAZEROLLE. – Quels sont les secteurs dans lesquels l’Etat peut et doit faire des économies ?
M. CHIRAC. – Il y en a beaucoup, vous savez. Lorsque j’ai été élu maire de Paris, j’ai dit que je baisserai d’un point par an les impôts et que j’augmenterai sensiblement les investissements et donc le fonctionnement de ces investissements. Tout le monde m’a ri au nez. C’est ce que j’ai fait depuis dix ans, personne, aujourd’hui, ne le conteste.
Depuis deux, nous avons diminué considérablement à la fois les impôts et le déficit budgétaire en ayant une gestion sage et rigoureuse affectant nos moyens en priorité aux tâches essentielles que l’Etat doit assumer : la sécurité des personnes et des biens, la justice, la coopération internationale, l’indépendance, c’est-à-dire nos capacités militaires de dissuasion, mais aussi la solidarité nationale et le refus d’exclusion de trop nombreux Français du progrès social. Cela permet à l’Etat à la fois d’assumer ces missions tout en réduisant un certain nombre de dépenses inutiles, dont les socialistes ont d’ailleurs le secret, c’est-à-dire en diminuant à la fois la fiscalité et le déficit. C’est ce que nous avons fait depuis deux ans et nous continuerons.
RACISME ET IMMIGRATION
Olivier MAZEROLLE. – On vous a entendu vous exprimer à la Martinique avec beaucoup de passion, avec vos tripes, sur le thème du racisme. Je voudrais rappeler la phrase que vous avez prononcée à Marseille et qui est peut-être à l’origine des accusations qui ont été portées à votre encontre. Vous avez évoqué les « réactions racistes, xénophobes auxquelles l’évolution que nous avons connue depuis quelques années a conduit un certain nombre de nos concitoyens ». Et vous avez ajouté : « Si je ne peux pas l’admettre, je peux le comprendre ». Que pouviez-vous comprendre en fait ?
M. CHIRAC. – On a vu développer une polémique. Ma première observation, c’est que les socialistes, qui ont développé cette polémique, n’ont vraiment pas grand-chose à dire. C’est ce qu’il y a de plus frappant dans cette campagne. Que ce soient ceux qui ne savent que critiquer ou polémiquer ou que ce soit M. Mitterrand dont l’ensemble du programme, lorsque j’écoute ses dernières interventions, consiste à dire : « Votez pour moi, et après on verra ». Vous aurez remarqué qu’il a prononcé ce « on verra » plusieurs fois, ce qui est stupéfiant.
En 1981, il n’y avait pratiquement pas d’extrême droite. Puis, il y a eu le développement d’un certain nombre de phénomènes. Il y a eu l’augmentation considérable du chômage et la naissance de la nouvelle pauvreté. Il y a eu le développement de l’immigration clandestine avec la plus grande indulgence du Gouvernement de l’époque. Il y a eu le développement de l’insécurité et de la délinquance, de la criminalité, du terrorisme. Cela a créé chez nos compatriotes, ou chez un certain nombre d’entre eux, un phénomène de ras-le-bol. J’ai dit que je comprenais très bien qu’un certain nombre de Français, exaspérés par une telle politique, aient eu pour réaction de se porter vers ceux qui la dénonçaient avec le plus de virulence.
Mais vouloir essayer de faire croire à quiconque que j’ai des tentations racistes est totalement ridicule et dérisoire. Depuis mon plus jeune âge, j’ai été un militant extrêmement actif, viscéralement actif de l’anti-racisme. Je ne peux pas le supporter. Je suis de ceux qui considèrent avec un homme qui est un vieil ami à moi et que j’aime beaucoup, le Président Léopold Sédar Senghor, que nous sommes tous des métis. Je n’ai aucune indulgence pour ceux qui sont racistes. Non seulement, je j’ai aucune indulgence, mais je considère que cette petite graine, mauvaise, qui existe dans le cœur de tous les hommes, et qui consiste pour eux à vouloir rejeter ou exclure ceux qui ne sont pas exactement comme eux, est une graine qui doit être en permanence étouffée. Et lorsque, par hasard, elle se développe, on doit en couper immédiatement les racines.
Voyez, ce que je reproche à ceux qui développent ces thèmes actuellement, notamment aux socialistes qui me critiquent, c’est de jouer avec ces notions. Ceci est très dangereux dans une société. Il faut lutter contre le racisme par tous les moyens.
Olivier MAZEROLLE. – Il y a en France, dit-on, 4,3 millions d’étrangers, soit encore 7 % de la population. Vous trouvez que c’est trop ?
M. CHIRAC. – Ce n’est pas un problème de nombre. La France a été formée par l’arrivée successive dans son histoire d’étrangers. Nous apprenions dans nos livres d’histoire : « nos ancêtres les Gaulois… » Cela veut dire que nous revendiquons nos origines celtes ou gauloises. Nous nous appelons la France, c’est-à-dire que nous revendiquons nos origines franques, origines totalement différentes, ethnie totalement différentes. De surcroît, nous ne manquons jamais une occasion de rappeler l’importance qu’a pour nous notre culture romaine et les invasions romaines. Nous avons toujours été un peuple qui a été formé par des apports successifs. Ce qu’il faut simplement, c’est faire en sorte que ces apports n’arrivent pas à contretemps ou de façon excessive. Aujourd’hui, nous n’avons plus de travail à donner aux Français. Nous devons donc empêcher l’immigration et lutter avec beaucoup de fermeté, comme nous le faisons depuis deux ans – et nous avons fait des lois pour cela contre l’immigration clandestine.
Olivier MAZEROLLE. – C’est suffisant ou il faut encore renforcer ces mesures ?
M. CHIRAC. – C’est une politique qui doit être en permanence renforcée et qui doit nous permettre de faire en sorte que les étrangers qui viennent chez nous soient respectueux de nos lois et de nos traditions et d’ailleurs ne soient pas inquiétés, et à partir de là, fassent l’objet d’une véritable politique d’intégration. Nous devons refuser l’immigration parce que nous n’en avons plus les moyens. Nous devons lutter contre les immigrés clandestins, expulser ceux qui ne respectent pas nos lois et, à partir de là, nous montrer ouverts et fraternels de tous les étrangers qui sont chez nous, qui travaillent avec nous, qui ont les mêmes droits que nous, que nous devons pas exclure et que nous exclurons d’autant moins qu’il n’y aura pas d’abus et que nous aurons lutte contre les abus.
POUR QUEL DESARMEMENT
Olivier MAZEROLLE. – Trouvez-vous que le Président Mitterrand soit trop compréhensif à l’égard de M. Gorbatchev lorsque celui-ci présente des formes de désarmement ?
M. CHIRAC. – Je n’ai jamais voulu mêler les problèmes de la défense à une campagne électorale, c’est-à-dire à une polémique éventuelle.
Nous avons une politique d’indépendance nationale. Elle a été fixée par le général de Gaulle. Elle a été combattue par M. Mitterrand pendant des années. Il en a été convaincu et il l’a aujourd’hui adoptée.
Soyons à l’égard de l’Union soviétique vigilants.
Naturellement, je suis favorable à une politique de désarmement, mais dans la mesure où le désarmement renforce la sécurité, et je suis contre une politique de désarmement si elle doit accentuer les déséquilibres et donc les dangers pour l’Europe et pour la France.
Telle est ma conception du désarmement.
LE SORT DES OTAGES
Olivier MAZEROLLE. – Une simple question sur les otages – je n’insisterai pas compte tenu du sujet – : peut-on, en ce domaine, s’attendre à quelque chose ?
M. CHIRAC. – J’ai toujours dit que ces choses étaient, comme vous l’imaginez, tellement complexes et difficiles qu’elles ne devaient pas être traitées publiquement.
Il faut que vous sachiez que, depuis que je suis Premier ministre, il n’y a pas eu de journée où je n’aie pensé à nos otages, tenté de faire quelque chose pour eux.
LA FONCTION PRESIDENTIELLE ET SON « VERTIGE »
Olivier MAZEROLLE. – Avez-vous lu le livre de Valéry Giscard d’Estaing « Le Pouvoir et la Vie » ?
M. CHIRAC. – Bien entendu.
Olivier MAZEROLLE. – Vous l’avez peut-être remarqué, M. Giscard d’Estaing écrit que tout change lorsqu’on devient Président de la République : « une remise en question complète est nécessaire, même aux risques de changement de personnes » – il parle là de collaborateurs.
Vous arrive-t-il parfois, même durant cette campagne, d’avoir le vertige en pensant à la fonction à laquelle vous postulez ?
M. CHIRAC. – Pendant six ans, j’ai été un proche collaborateur de Georges Pompidou, j’ai été ministre du général de Gaulle, de M. Pompidou de Valéry Giscard d’Estaing et de François Mitterrand comme Premier ministre. J’ai été pendant dix ans Maire de Paris. J’ai donc acquis une expérience, qui est tout de même assez exceptionnelle, du fonctionnement des pouvoirs publics, laquelle évite chez moi toute tentation du vertige.
Compte tenu de l’expérience que j’ai acquise, de l’idée que je me fais de la France et de celle que je me fais des Français, de la nécessité de renforcer leurs chances et la solidarité entre eux, je me sens parfaitement à même, sans vertige, d’assumer les fonctions de l’Etat.
Olivier MAZEROLLE. – Quand regagnez-vous la Métropole ?
M. CHIRAC. – Demain, et je me réjouis vraiment de ces quelques heures, hélas trop rapides, passées avec des populations françaises qui sont parmi les plus attachantes et qui apportent à notre pays, sur le plan humain, sur le plan culturel, quelque chose d’essentiel, et sans lesquelles la France, il faut que chacun le sache, ne serait pas la France.
Si elle n’était pas présente sous tous cieux, si elle n’était pas présente dans l’océan Indien, dans la Caraïbes, si elle n’était pas présente dans le Pacifique Sud, dans l’Amérique du Nord ou du Sud, la France ne serait pas ce grand pays qui a vocation à apporter au monde une certaine idée de l’homme, de sa dignité, de sa fraternité, en un mot un certain humanisme.