Interview de M. Jacques Chirac, Premier ministre et candidat du RPR à l'élection présidentielle de 1988, dans "Le Figaro magazine" du 1er avril 1988, sur les relations au sein de la majorité, entre la droite et le Front national et entre MM. Chirac et Mitterrand.

Texte intégral

Un entretien exclusif avec le premier ministre

Chirac : « C’est lui qui se conduit en chef de parti »

J’apprécie sans réserve l’attitude des barristes à mon égard depuis deux ans.
Dans la majorité, la campagne électorale se déroule dans un climat d’union exemplaire.
Avec Raymond Barre, nous sommes en accord sur tous les sujets de société.
Je demande aux électeurs du Front national de bien peser leur choix dès le premier tour.
La seule expérience de mainmise d’un parti sur l’Etat a été réalisée de 1981 à 1985.
N’oublions pas que François Mitterrand a déclaré encourager son parti à « pénétrer l’Etat ».
Le bilan de la gestion Mitterrand est un bilan de recul et de division.
Mitterrand a dit qu’il était et qu’il demeurait socialiste : que chacun en prenne acte.
J’ai proposé un projet aux Français. Mitterrand a l’obligation morale et politique d’agir de même.
François Mitterrand a des attitudes qui ne sont pas celles d’un chef d’Etat mais d’un chef de parti animé d’un désir de revanche.

Par Louis Pauwels avec la collaboration de Georges Suffert et Alain Berger

Figaro-Magazine. – Quel jugement portez-vous sur l’attitude des barristes à votre égard depuis deux ans ?

Jacques Chirac. – J’apprécie, sans réserve, l’attitude de l’ensemble des parlementaires de la majorité, notamment de l’UDF, en particulier des barristes qui, au cours de cette période, spécialement dans les moments difficiles, n’ont jamais remis en cause le pacte majoritaire, ni refusé leurs voix à mon gouvernement. Voilà l’essentiel.
Pour ce qui est des propos publics, disons ceux de la campagne électorale, il me paraît que celle-ci se déroule dans un climat d’union que, personnellement, je juge aussi exemplaire que possible.

Figaro-Magazine. – De quels « clans », de quelles « bandes » ou de quelles « factions » a voulu parler M. Mitterrand dans sa déclaration de candidature ?

Jacques Chirac. – Les mots ont dû quelque peu lui échapper !

Figaro-Magazine. – M. Mitterrand n’est pourtant pas ce genre d’homme à qui les mots échappent !

Jacques Chirac. – Il est difficile de comprendre qu’un président de la République, fût-ce en annonçant sa propre candidature, ait recours à un vocabulaire de cette  nature pour caractériser les autres mouvements politiques de notre pays, alors que dans le même temps il cherche à se présenter comme un homme d’union. Où est la vérité ? Où est sa vérité ? Que chacun juge.

Figaro-Magazine. – L’autre semaine, chez l’un de ses amis intimes, François Mitterrand aurait dit : « Je ferai tout pour empêcher Jacques Chirac d’entrer à l’Elysée, parce je le hais ! » Que vous inspire cette réflexion.

Le Premier ministre dans son bureau de l’Hôtel Matignon. François Mitterrand a concentré ses attaques contre les « clans ». Mais Jacques Chirac remarque : « Il y a bien longtemps que les présidents de la République n’appartiennent plus à notre mouvement. De 1976 à 1986, il n’y avait plus de Premier ministre RPR. Et depuis 1986, la France est gouvernée par un gouvernement RPR-UDF.

Jacques Chirac. – Il m’est difficile d’accorder crédit à de tels propos.

Figaro-Magazine. – Sans vouloir faire de la « petite politique », ne pensez-vous pas qu’en insistant sur un reproche - l’Etat « accaparé », « l’Etat RPR » - M. Mitterrand aurait pu aussi vouloir reprendre un certain nombre d’arguments apparents de M. Barre, et donc accuser des divisions apparentes dans la majorité ?

Jacques Chirac. – S’il place le débat politique à ce niveau, à la veille d’une élection présidentielle…

Figaro-Magazine. – Ce n’est pas impossible !

Jacques Chirac. – … Il est peu qualifié pour le faire !
Très franchement, ce genre d’argument ne me touche pas. Il y a bien longtemps que les présidents de la République n’appartiennent plus à notre mouvement. De 1976 à 1986, il n’y avait plus de Premier ministre RPR. Maintenant, depuis 1986, la France est gouvernée par un gouvernement UDF-RPR, à parts égales.
En fait, la seule expérience de mainmise d’un parti politique sur l’Etat s’est déroulée de 1981 à 1985 ! Cette affirmation, je pourrais l’étayer par nombre d’exemples mais je ne le ferai pas, car ce n’est pas mon propos aujourd’hui. Je me réserve cependant de remettre les choses au point avec précision.
Je dois ajouter que le seul moment où j’ai senti souffler un esprit « partisan » au sens le plus brutal du terme, c’est celui où les socialistes se sont réunis en congrès à Valence.
Ce n’est certes pas aux socialistes et à M. Mitterrand à nous faire la leçon ! A l’époque du congrès de Valence, que je sache, M. Mitterrand n’a pas condamné les propos sectaires qui étaient monnaie courante dans son parti ! Mieux, ou pire, il a déclaré encourager son parti à « pénétrer l’Etat ». Parlons plutôt de l’avenir de notre pays.

Figaro-Magazine. – Il est frappant que M. Mitterrand ne promette plus rien : le Premier ministre sera socialiste ou ne le sera pas, le septennat deviendra un quinquennat, si on le lui demande… En somme, il a entrouvert toutes les portes, sans en ouvrir aucune complètement.

Jacques Chirac. – A-t-il un projet pour l’avenir ? Se contente-t-il de dire : « Elisez moi et nous verrons bien » ? Telle est la question que doivent se poser les Français. Quel avenir leur propose-t-on ?
En 1981, M. Mitterrand a présenté 110 questions aux Français. Il devait recréer la croissance, diminuer le chômage, faire renaître notre industrie, permettre le développement de la justice et de la solidarité. On a vu ce qu’il en est advenu. Au cours des ans, la France s’est affaiblie sur le plan économique, ses performances ont été les moins bonnes en Europe, le chômage a considérablement augmenté, les entreprises ont été rendues plus fragiles, notre société est devenue plus dure pour les moins favorisés, la pauvreté qui avait disparu s’est à nouveau développée. Voilà le bilan de la gestion de M. Mitterrand. C’est un bilan de recul.

« La meilleure façon de construire une société de liberté, c’est de ne pas voter pour un socialiste »

Mais ce n’est pas tout, c’est aussi un bilan de division : rappelez-vous les atteintes à la liberté » scolaire, à la liberté de la presse.
Au total, en 1986, la France avait une société plus faible, moins libre et plus divisée qu’en 1981.

Figaro-Magazine. – François Mitterrand a peut-être changé. Attendons son projet.

Jacques Chirac. – Aujourd’hui, M. Mitterrand se présente au suffrage des Français sans rien leur dire de ses intentions. En a-t-il ? Comment nous préparer à entrer en Europe en 1992 ? Doit-on continuer, comme nous le faisons depuis deux ans à diminuer les charges et les impôts ? Doit-on continuer, comme nous le faisons depuis deux ans, à améliorer la situation des entreprises pour qu’elles créent des emplois ? Doit-on poursuivre l’effort que nous avons engagé pour plus de justice et plus de solidarité envers les familles, envers les chômeurs, envers les personnes âgées ? Telles sont les questions auxquelles M. Mitterrand doit répondre.

Figaro-Magazine. – En fait, il y a une ambiguïté dans les jeunes esprits. Par exemple, lorsque l’on demande aux jeunes s’ils pensent quel est, du système socialiste ou libéral, le mieux adapté à l’époque moderne, ils optent en majorité en faveur du système libéral. En revanche, si on les interroge sur leurs intentions de vote, ils disent vouloir voter en majorité pour M. Mitterrand.

Jacques Chirac. – Il nous reste à les convaincre que la meilleure façon de construire une société de liberté et d’initiative, c’est de ne pas voter pour un socialiste. Or M. Mitterrand a déclaré, à plusieurs reprises, qu’il était et qu’il demeurerait socialiste. Que chacun en prenne acte et en titre les conséquences.

« M. Barre et moi-même sommes d’accord pour nous battre coude à coude pour le second tour » 

Figaro-Magazine. – La baisse de Raymond Barre n’est-elle pas paradoxalement inquiétante pour vous ? La déception peut être mauvaise conseillère ?

Jacques Chirac. – Ce qui compte avant tout c’est le total des voix de M. Raymond Barre et de moi-même. Pour le reste, c’est le jour de l’élection que les choses se décideront. Il nous reste donc à développer tous nos efforts, et c’est le sens de la conversation, excellente à tout point de vue, que j’ai eue avec M. Raymond Barre la semaine dernière, pour développer l’union. Nous sommes en accord sur tous les sujets de société, nous avons la même vision de l’avenir de la France. Nous sommes également attachés à la liberté et à la solidarité. Nous faisons le même constat sur le recul infligé à la France par les socialistes. C’est cela qui compte. Je peux vous assurer que, quels que soient les résultats du premier tour, M. Raymond Barre et moi-même sommes d’accord pour que nous nous battions, coude à coude, pour le second tour.

Figaro-Magazine. – Un certain nombre d’électeurs s’apprêteraient à voter Mitterrand, non parce qu’ils sont socialistes, mais parce qu’ils pensent que M. Mitterrand ne l’est plus, ou que le socialisme n’est pas ce qu’il était…

Jacques Chirac. – Je n’ai qu’un conseil à leur donner : lire ce que dit M. Mitterrand, lire ce que disent les socialistes, écouter ce que dit M. Mitterrand, écouter ce que disent les socialistes.
Si cela leur paraît vague, qu’ils posent des questions. J’en ai posé dix à M. Mitterrand. Il faudra bien qu’il réponde avant l’élection.
Il y a une chose dont je suis convaincu, la démocratie n’est viable que si elle est le règne de la vérité. J’ai dit ce que je pensais, j’ai proposé aux Français un projet pour construire leur avenir. M. Mitterrand a l’obligation morale et politique d’agir de même.

Figaro-Magazine. – Vous avez vu M. Mitterrand plus que n’importe qui pendant ces deux dernières années. Pour sa part, d’une certaine façon, M. Pasqua l’a jugé plus séduisant qu’il ne l’imaginait. Et vous ?

Jacques Chirac. – Le gouvernement du pays n’est pas une affaire de séduction.

Figaro-Magazine. – Il n’a pas été sensible à la vôtre ?

Jacques Chirac. – En effet, si j’en crois ses déclarations récentes. Dois-je m’en montrer déçu ?

Figaro-Magazine. – Ce qui signifie que les institutions sont très fortes.

Jacques Chirac. – Exactement, et que nous avons d’excellentes institutions. Dieu et le général de Gaulle en soient loués.

Figaro-Magazine. – Vous ne souhaitez pas les modifier ?

Jacques Chirac. – Quand on a un bon mécanisme, il faut se garder de le bricoler ! Je le dis avec une très légère mauvaise conscience car je propose néanmoins une petite correction, dans mon esprit, elle est la seule, et si elle devait en entraîner d’autres, j’y renoncerais. Il s’agit d’étendre le champ d’application du référendum.

Figaro-Magazine. – Aux problèmes de société ?

Jacques Chirac. – Oui. S’il s’agit de questions intéressant à l’évidence l’ensemble des Français et sur lesquelles il serait bon de les consulter.
J’ajoute que le référendum représente aussi un moyen pour un chef d’Etat de vérifier sa légitimité. Telle était d’ailleurs l’idée du général de Gaulle et de Georges Pompidou.
Dans une démocratie, le référendum est un élément important : à condition, naturellement, d’en tirer les conséquences en cas d’échec.

« Il est logique et inévitable qu’il y ait deux candidats de la majorité à l’élection présidentielle »

Figaro-Magazine. – Au fond, estimez-vous logique et inévitable qu'au sein de la majorité gouvernementale deux candidats se présentent pour l’élection à la présidence de la République ?

Jacques Chirac. – Logique, oui, dans la situation qui est la nôtre, et inévitable, toujours dans cette situation.
Si l'on observe les évolutions au cours de la période qui vient de s'écouler, on s'aperçoit que les convictions des responsables du RPR et de l'UDF sont devenues pratiquement les mêmes sur tous les grands sujets. Les objectifs sont également communs. Les relations entre eux sont excellentes. On peut imaginer qu'au sein de l'actuelle majorité les liens très forts qui existent se renforceront encore. A mon sens, c'est cela qui me paraît à peu près inévitable.

Figaro-Magazine. – La dernière proposition de M. Balladur de constituer à terme un grand parti conservateur vous paraît donc raisonnable ?

Jacques Chirac. – Ce n'est pas ce qu'il a dit. Il n'a pas parlé d'un parti et pas davantage d'un parti conservateur. Il s'est contenté d'insister sur la nécessité de renforcer à l'avenir les liens entre le RPR et l'UDF, sans exclure aucune de leurs composantes, afin de parvenir, dans tous les cas où cela sera possible, à harmoniser les candidatures et à rapprocher les points de vue.

Figaro-Magazine. – Il est en tout cas dans l’air du temps.

Jacques Chirac. – En effet, qu’il s'agisse des électeurs ou des responsables politiques, maires, parlementaires, conseillers généraux, on s'aperçoit que leur désir le plus vif, c'est l'union, c'est de renforcer l'union.
Comment ? Il faudra en discuter à tête reposée et avec le souci que cette union soit profitable pour tous et respecte la personnalité de tous. Cela étant, je le répète, ce n'est pas le moment.
C'est un problème que les partis et les mouvements de la majorité devront examiner entre eux après l'élection présidentielle. En revanche, ce n'est pas un enjeu de l'élection présidentielle elle-même.

Figaro-Magazine. – Et pourquoi ne pas y associer le Front national ?

Jacques Chirac. – Le problème n'est pas là. Les électeurs du Front national, dont beaucoup viennent des rangs de la majorité, ont été ou sont encore tentés d'exprimer leur mécontentement ou leur inquiétude devant des phénomènes propres à notre société depuis quelques années. Je pense au chômage, à l'immigration clandestine, au recul économique, aux atteintes à la liberté, à l’insécurité. Ce sont ces problèmes que nous nous sommes attachés à résoudre.

« Chômage, délinquance, immigration et terrorisme : je pose quatre questions aux électeurs du FN »

Figaro-Magazine. – M. Le Pen obtiendra, semble-t-il, de 10 à 12 % des voix. Le vrai problème, c'est celui de son électorat.

Jacques Chirac. – Comme je l'ai déjà dit, les électeurs qui sont sensibles à certaines propositions du Front national expriment en réalité des préoccupations quotidiennes. A ceux-là, je pose les simples questions suivantes :
Sur le chômage, font-ils confiance à François Mitterrand ? Qu'ils se souviennent qu'il y a eu plus de 700 000 chômeurs supplémentaires sous les gouvernements socialistes. Ou nous font-ils confiance ? Nous qui avons  permis que 1,6 million de jeunes soient accueillis en entreprise et d'inverser la tendance : le chômage a reculé de 2,4 % depuis un an.
Sur la délinquance, font-ils confiance à François Mitterrand ? Qu'ils se souviennent qu’il y a eu 950 000 crimes et délits de plus entre 1981 et 1985. Ou nous font-ils confiance ? Nous qui avons diminué le taux de délinquance de 12 % en deux ans. 410 000 crimes et délits de moins cette fois-ci.
En matière d'immigration, font-ils confiance à François Mitterrand ? Lui qui a régularisé la situation de 150 000 immigrés clandestins ? Ou nous font-ils confiance, nous qui avons reconduit aux frontières plus de 120 000 clandestins tout en assurant une intégration généreuse des étrangers en situation régulière ?
En matière de terrorisme, font-ils plus confiance au laxisme que  nous avons connu de la part des gouvernements socialistes qui libéraient les terroristes ? Ou à l’action résolue de mon gouvernement qui a démantelé les réseaux terroristes et mis hors d’état de nuire leurs principaux chefs ?
Sur  tous ces points, des résultats ont été acquis, mais beaucoup reste à faire. C’est pourquoi je dis à ces Français de bien peser leur choix, et ce dès le premier tour, l’avenir en dépend.

Figaro-Magazine. – Si nous cherchions la référence historique, nous pourrions rappeler que François Mitterrand, qui, je pense, n'a pas une grande sympathie pour les communistes, a réussi à « vider » le Parti communiste.

Jacques Chirac. – Je ne suis pas du tout sûr que M. Mitterrand ait « vidé » le Parti communiste. Pas du tout ! Je crois plutôt que le Parti communiste s'est « vidé » tout seul et qu'il a « rempli » le Parti socialiste, ce qui me paraît tout à fait différent.

« Lorsqu’on compare Mitterrand à de Gaulle cela ne m’inspire que de l’ironie »

Figaro-Magazine. – Soit, mais M. Mitterrand a réalisé l'union dans son camp en acceptant une alliance qu’il considérait sans doute contre nature, avec le Parti communiste. La droite n'a pas voulu en faire autant avec le Front national.

Jacques Chirac. – Je ne prends pas M. Mitterrand comme modèle. Cela étant, je le répète, il faut prendre conscience de la réalité de l’inquiétude qu'expriment les votes en faveur du Front national, et tenter de résoudre les problèmes qui préoccupent les Français.

Figaro-Magazine. – Vous voulez dire que M. Mitterrand agit en chef de parti ?

Jacques Chirac. – Je le crois. L'autre jour, il a accordé une interview à la revue Pouvoirs. Qu'a-t-il dit entre autres ? Qu'il considérait qu’en 1986, le Parti socialiste ayant obtenu 32 % des voix, c'était un excellent résultat et pas du tout un échec.
Voilà un homme qui, président de la République, ayant disposé quasiment de tous les pouvoirs pendant cinq ans, voit désavoué par le peuple le parti dont il est issu et qui se déclare content ! Et c'est le même homme qui devrait, deux ans après cette défaite et alors qu'il se comporte toujours comme le chef du Parti socialiste, apparaître comme un rassembleur de tous ?
Je dis, en pesant mes termes, que ce ne sont pas là des attitudes de chef d'Etat, mais de chef de parti uniquement animé d'un désir de revanche.

Figaro-Magazine. – Que vous inspirent les nombreuses réflexions de ses principaux lieutenants le comparant à de Gaulle ?

Jacques Chirac. – De l'ironie. N’est pas de Gaulle qui veut.

Figaro-Magazine. – Quelles ont été les vraies difficultés de la cohabitation ?

Jacques Chirac. – Il y en a eu beaucoup moins qu'on ne l'a prétendu. Grâce au soutien de toute la majorité, j’ai pu gouverner efficacement même si l'obstruction de M. Mitterrand a parfois retardé les choses.

Figaro-Magazine. – Vous le pensez sincèrement ?

Jacques Chirac. – J'ai lu de temps à autre dans la presse que la cohabitation était « mise en cause » : je n'ai jamais ressenti les choses de cette façon, et quoi qu'il en soit, j’étais bien résolu à faire mon devoir jusqu'au bout. Sans me laisser décourager pour quoi que ce soit.

Figaro-Magazine. – Et au moment des ordonnances ?

Jacques Chirac. – Ce fut le seul moment vraiment difficile. J'ai cru que le président de la République les signerait. Il a estimé ne pas devoir le faire, ce qui pouvait se discuter sur le plan constitutionnel.
Pour le reste, la Constitution donnant pouvoir au gouvernement de conduire la politique de la nation, le gouvernement a gouverné et a appliqué son programme.

Figaro-Magazine. – M. Mitterrand vous a reproché une hérésie constitutionnelle pour la formule  « j’assure l’Etat »

Jacques Chirac. – J’ai souvent déclaré que j’exercerai jusqu’au bout ma fonction de chef de gouvernement, ce qui pour un Premier ministre veut bien dire, me semble-t-il, garder l'Etat.

Figaro-Magazine. – Sans vouloir faire de la démagogie, nous allons vous parler des impôts. D'une certaine façon, la promesse de baisse a été tenue. Les taux de la TVA ont diminué, même s'ils n'ont pas été complètement alignés sur ceux de nos partenaires européens. Le gouvernement a « déblayé » les impôts pour des millions de foyers aux revenus faibles, mais dans les principaux pays industrialisés (Etats-Unis, Royaume-Uni, Allemagne fédérale), le taux d’imposition marginal est de l’ordre de 30, 35 ou 40 %, alors que chez nous il reste encore à 56,8 %. Ne peut-on aller plus vite et plus loin dans la voie de la réforme fiscale ?

Jacques Chirac. – En cette matière, il convient de se montrer réaliste. Pour ma part, je suis optimiste. Dans la situation où nous sommes, la pression fiscale est trop forte.

Figaro-Magazine. – Et mal répartie !

Jacques Chirac. – Je n'ai jamais vu de pays on l'on dise que la pression est bien répartie !

Figaro-Magazine. – Reste que 10 % des Français payent plus des deux tiers de l'impôt sur le revenu.

Jacques Chirac. – Nous y reviendrons car, pour l’instant je vais m’en tenir aux principes. Nous avons hérité d'une situation qui se caractérisait par un fort déficit budgétaire et par une fiscalité trop lourde. Si nous voulons être compétitifs, en 1992, nous devons réduire à la fois notre fiscalité et notre déficit – car le déficit, c'est l’impôt de demain. I1 faut conduire ces deux actions simultanément pour alléger les charges pesant sur le travail des hommes et sur les entreprises. Comment ? II convient de fixer des priorités. La première, c'est l'entreprise et sa compétitivité.

« Un Premier ministre ne doit pas être choisi en fonction de sa seule couleur politique »

Figaro-Magazine. – Qu'est-ce que cela signifie ?

Jacques Chirac. – Nous avons un impôt sur les entreprises, l’impôt sur les sociétés qui est beaucoup plus lourd chez nos principaux concurrents. Il faut donc l’abaisser. Le processus est engagé, et il doit se poursuivre.
La TVA ? Nous sommes obligés de réduire les taux parce que nous sommes environ à trois points et demi au-dessus de la moyenne européenne. Or, un point représente environ 30 milliards de francs. Cela donne la mesure de la tâche à accomplir. C'est un effort sur plusieurs années que nous avons déjà engagé.

Figaro-Magazine. – Et l'impôt sur le revenu ?

Jacques Chirac. – Lorsque l’impôt sur le revenu est trop lourd, il stérilise l’initiative et le goût d'entreprendre. Nous avons baissé l’impôt pour toutes les catégories. Deux millions de familles ont été exonérées ; l'impôt a baissé pour tout le monde d'au moins 6 % en deux ans ; nous avons rétabli l'égalité fiscale pour les couples mariés par rapport aux couples non mariés ; nous avons privilégié les familles. L'impôt sur le revenu est un élément de motivation de chaque Français, de plusieurs millions d'entrepreneurs individuels. Il faut continuer à l’alléger.
Il est nécessaire, en particulier, de diminuer le taux marginal d'imposition. Nous avons commencé en passant de 65 % à 56,8 %. A mon avis, il ne devrait pas dépasser 50 %. Il faudra y parvenir progressivement en quelques années.

Figaro-Magazine. – Un des chevaux de bataille de M. Mitterrand, c'est le rétablissement de l'impôt sur la fortune pour éliminer la nouvelle pauvreté.

Jacques Chirac. – Ne mélangeons pas tout. La nouvelle pauvreté, M. Mitterrand aurait bien mieux fait de ne pas la laisser créer. Quant à l'idée que l'on réglera les problèmes sociaux par la création de nouveaux impôts, c'est l'illustration même des erreurs socialistes.
Mon objectif, c'est de travailler à la construction de l'Europe. L'imposition sur le capital  sous toutes ses formes est en France nettement plus forte que chez nos partenaires de la Communauté. Savez-vous même qu'elle est le double de celle de l'Allemagne ? A l'heure où il faut harmoniser nos fiscalités avec nos partenaires européens et organiser la libération des mouvements de capitaux, le moment est-il bien venu de proposer une mesure qui va exactement en sens inverse ? Tout cela décidément n’est pas très cohérent. On ne peut prétendre construire l’Europe et développer une fiscalité différente et plus lourde que celle des autres pays européens.

Figaro-Magazine. – Revenons aux institutions. Au fond, la dyarchie ne présente-t-elle pas continuellement un risque ?

Jacques Chirac. – Sans doute. C'est la raison pour laquelle un Premier ministre doit être choisi avec soin, en fonction de ses compétences et de son aptitude à bien s'entendre avec le président, et non en fonction de sa seule couleur politique. Voilà qui est tout à fait capital. II y a assez de difficultés inhérentes au système pour ne pas en rajouter.

Figaro-Magazine. – C'est le problème de la présidence.

Jacques Chirac. – Quelle était la conception du général de Gaulle ? Au président, l’impulsion générale, les affaires étrangères, la défense, les rapports avec le Premier ministre. Un cabinet aussi léger que possible, comprenant des personnes n'ayant pas vocation à se substituer aux ministres responsables.
Du temps du général de Gaulle, quand j'étais au cabinet du Premier ministre, nous avions des réunions. Si elles étaient importantes, un représentant de l'Elysée y assistait. Je n'ai jamais entendu à cette époque le représentant de l'Elysée parler au cours des réunions interministérielles organisées pour rendre des arbitrages.
Une autre déviation s'était produite dans les rapports entre Matignon et la Rue de Rivoli. Si vous saviez quelle énergie était dépensée inutilement pour régler les conflits entre eux ! Si vous saviez quelles difficultés naissaient des rapports conflictuels entre ces deux centres de décisions ! Lorsque Edouard Balladur a été nommé ministre des Finances, nous nous sommes tout de suite parfaitement entendus en décidant d'harmoniser les rapports. Il n'y a pas eu un seul conflit entre Matignon et la Rue de Rivoli depuis deux ans.

Figaro-Magazine. – Vous avez dit que, l'extension du champ d'application du référendum mise à part, vous ne vouliez pas procéder à des réformes constitutionnelles, mais nous avons également parlé des difficultés tenant à la dyarchie. Ne pensez-vous pas qu'une partie d'entre elles pourraient être réglées par la création d'un poste de vice-président de la République ?

Jacques Chirac. – Non, parce que ce serait un pas de plus vers un régime présidentiel auquel je suis résolument hostile depuis toujours. Je l’ai dit et écrit depuis vingt ans.

« Aux Français d’apprécier qui aurait le plus de sang-froid s’il fallait appuyer sur  le bouton nucléaire »

Figaro-Magazine. – Pour terminer, venons-en à l’affaire « du bouton », le bouton nucléaire. M. Mitterrand en a parlé en annonçant sa candidature. Il s’est encore récemment étendu sur ce point. Que les Français n’oublient pas que si le président de la République appuie sur le bouton nucléaire, a-t-il dit en substance, leur vie et leur mort dépendent en quelque sorte de lui. C’est écrit dans la Constitution, c’est une question importante, répète-t-il. Implicitement, il faudrait élire un président socialiste, sérieux, calme, pondéré, parce qu’on ne pourrait pas confier la charge de déclencher le feu de l’Apocalypse à n’importe qui…

Jacques Chirac. – Le pouvoir de décision nucléaire constitue l’une des responsabilités les plus lourdes, et sans doute même la plus lourde, du chef de l’Etat. J’y réfléchis depuis longtemps. Comme Premier ministre, c’est-à-dire, selon la Constitution, responsable de la défense nationale, ma première préoccupation a été de moderniser nos moyens nucléaires. La loi de programmation que j’ai fait adopter garantira la crédibilité de notre dissuasion bien au-delà de l’an 2000. Sans cet effort, que les socialistes avaient hélas ! relâché, notre pays risquait, un jour ou l’autre, de se trouver vulnérable et pris au dépourvu. Je me suis félicité de voir cet effort approuvé et soutenu par la totalité des forces politiques françaises, à la seule exception du Parti communiste. Ce consensus sur les affaires de défense représente pour notre pays un atout exceptionnel. Celui qui le remettrait en cause porterait une lourde responsabilité. Notre dissuasion est d’autant plus assurée que le président de la République peut compter sur un peuple uni et déterminé. Enfin, je crois que le pouvoir suprême, celui de déclencher le feu nucléaire, exige un très grand sang-froid. Il faut avoir montré qu’on était capable de faire face à des situations dramatiques et imprévues et de le faire avec sérénité. Aux Français d’apprécier.