Interview de M. Jacques Chirac, Premier ministre et candidat du RPR à l'élection présidentielle de 1988, à TF1 le 23 mars 1988, sur la déclaration de candidature de M. Mitterrand, la "garde" de l'Etat et les polémiques sur "l'état-RPR" et l'union de la majorité.

Texte intégral

M. POIVRE D'ARVOR. - Monsieur Jacques Chirac est l'invité en direct de ce journal.
Reportage sur la visite de Monsieur Mitterand au Salon de l'Etudiant.
et, à l'instant, Lionel Jospin vient de dire qu'il avait entendu certains de vos partisans, Monsieur Chirac, dire au Salon de l'Etudiant, "Mitterand, à mort".
Cela commence bien !... Les désavouez-vous tout d'abord?
M. CHIRAC.- Je désavoue plutôt Monsieur Jospin car je n'imagine pas un seul instant que de tels propos puissent être tenus. Si quelqu'un actuellement ou notamment depuis hier soir se montre agressif, ce n'est pas les gens de la Majorité. Ils n'ont aucune intention de le faire.
M. POIVRE D'ARVOR. - Vous êtes-vous senti visé lorsque le Président a parlé de "clans" des "bandes", des "factions", des "groupes", tout le monde a touné son regard vers vous à ce moment là?
M. CHIRAC.-Vous croyez? ... Je ne me suis pas senti visé, non... Je ne reprendrai pas les termes de "factions", de "bandes" car je pense qu'ils ont dû outrepasser la pensée de François Mitterand car ce ne sont pas des mots qu'on emploie dans une démocratie... si l'on respecte, en tous les cas, ceux qui ne partagent pas votre sentiment.
Je ne me suis pas senti non plus visé par le mot "clans"... le seul moment où j'ai eu l'impression, dans l'Histoire contemporaine française, que la France était au main d'un "clan", c'était au moment du Congrès de Valencer du Parti Socialiste... c'est à ce seul moment que j'ai eu ce sentiment.
M. POIVRE D'ARVOR. "L'Etat R.P.R."é, cela n'existe pas?...
M. CHIRAC.- On dit le poids des mots, là, il n'y a pas de choc des photos puisqu'il n'y a pas de photos, il n'y a pas de preuves... c'est une campagne qui est lancée par le Parti Socialiste et le candidat socialiste... c'est un processus classique pour masquer ce que fût, pendant 5 ans, 
la mainmise du Parti SOcialiste sur tous les rouages de l'Etat.
J'ai reprs en main l'Administration française en 1986, je l'ai trouvée entièrement entre les mains des Socialistes... d'ailleurs, il en reste énormément!...
J'ai vu comment on avait changé tous les dirigeants, comment le Parti Socialiste avait changé tous les dirigeants des entreprises qui ont été nationalisées sans exception...
M. POIVRE D'ARVOR. - Vous avez fait presque pareil en 1986?...
M. CHIRAC.- Nous en avons laissé plus de la moitié... nous avons jugé en fonction de la compétence car il faut bien reconnaître que le Parti Socialiste avait nommé des hommes exclusivement en fonction de leur appartenance au Parti Socialiste. pour loes 
Souvenez-vous de ce qui s'est passé en 1981 pour les médias?... On a liquidé presque tout le monde pour mettre la main sur les médias.... Avons-nous la même chose en 1986?... Pas un seul journaliste a été changé... On nous l'a d'ailleurs reproché... notre électorat, pendant toute l'année 1986, a vivement critiqué, aussi bien François Léotard que moi, parceque nous ne changions pas les choses.
Nous n'avons pas du tout cette conception des affaires et cette campagne n'a pour objet que de masquer ce qui a été la réalité, hier, et ce qui pourrait être demain la réalité, si le Parti Socialiste reprenait le pouvoir, c'est-à-dire la mainmise sur l'ensemble des rouages de l'Etat... c'est dand leur nature... ils s'assimilent à l'Etat.
M. POIVRE D'ARVOR. - Avant de continuer à vous interroger, je voudrais évoquer un certain nombre de réactions à cette candidature pour laquelle François Mitterand a dû se sentir conforté puisqu'un sondage réalisé avant sa déclarationde candidature : 
49% des Fraçais souhaitent qu'il fasse un deuxième mandat.
44% sotn d'un avis apposé.
Suite du Journal.
Intervention de Monsieur Barre.
M. POIVRE D'ARVOR. - Monsieur le Premier Ministre, la plupart des observateurs disent qu'en vous désignant comme son principal adversaire, hier soir, François Mitterand vous a fait un cadeau empoisonné parce qu'il reprendà son compte un certain nombre de critiques barristes... il essaie de vous alinéner les troupes barristes>... est-ce que la fameuse rencontre de la candidature du Président tient toujours et c'est pour quand?
M. CHIRAC.- Elle tient toujours, bien entendu, et c'est tout-à-fait imminent.
Si votre analyse est exacte et si monsieur Mitterand s'imagine qu'il va, par je ne sais quelle stratégie, récupérer une partie de la majorité, il se trompe lourdement!... il n'a aucune chance.
En revanche, je suis frappé par le caractère extraordinairement agressif à l'égard d'une partie des Français, celle qui n'est pas Socialiste, de sa déclaration.
je me promène dans les provinces, dans ma ville, dans les campagnes, je n'ai pas du tout le sentiment que la France est à deux doigts de la guerre civile comme il l'a laissé entendre... ce n'est pas bien de faire des choses comme cela, car cela peut provoquer des tensions, des réactions... on ne joue pas avec cela... je crois qu'il a eu tort pour dire la vérité.
Il y a, dans ce comportement, comme une espèce de sentiment de recherche de revanche... c'est ce qu'on sent bien aussi dans les déclarations des responsables socialistes.
La différence avec les candidats de la Majorité, c'est que,nous, d'une part, nous ne cherchons aucune revanche, que nous en rejetons personne, nous parlons au peuple de France, nous n'évoquons pas un peuple de Gauche ou un peuple de Droite... nous souhaitons qu'un effort solidaire de tous nous permette de redresser la situation qui a été compromose par les Gouvernements socialistes... nous ne jouons pas avec les sentiments de la nature de ceux qu'a évoqué, hier soir, monsieur Mitterant....
M. POIVRE D'ARVOR. - Vous n'avez pas tout-à-fait répondu à ma question sur Raymond Barre.
Un certain nombre de vos amis en suggérant un rapprochement R.P.R.-U.D.F. ont effrayé les Barristes et on a eu le sentiment que vous l'embrassiez pour mieux l'étouffer... d'ailleurs, aujourd'hui, un certain nombre d'observateurs ne le voient plus arriver au deuxième tour.
M. CHIRAC.- Permettez-moi de vous dire qu'il y a quelques semaines et pas si nombreuses, les sondages donnaient une expression contraire, par conséquent, ce qui est important, aujourd'hui, pour la Majorité, c'est d'abord et avant tout le deuxième tour, c'est de faire en sorte que les comportements des uns et des autres, - candidats, naturellement, cela va de soi mais de l'ensemble de ceux qui font campagne pour eux - soient tels qu'ils ne mettent en rien en cause, et c'est le cas aujourd'hui, les reports de voix au deuxième tour. et 
Si cette union de la majorité qui s'est exprimé sans réserve et sans faille pendant la période du Gouvernement, en le soutenant notamment, reste ce qu'elle est aujourd'hui, - tout permet de le penser -, la majorité gagnera... elle gagnera tout simplement parce que les Français ont un minimum de mémoire, ils se souviennent de ce qui s'est passé entre 81 et 85, je suis tout-à-fait persuadé qu'une majorité d'entre-eux ne veut pas recommencer ni reprendre ce risque.
M. POIVRE D'ARVOR. - Vous savez ce qu'a déclaré Jean-Marie Le Pen de vous et de François Mitterand, "il a désigné, parlant du chef de l'Etat, le canddidat qu'il préfère... ils se sont réciproquement choisis, c'est normal parce qu'ils ont beaucoup de choses en commun et ils ont travaillé ensemble".
Qu'avez-vous en commun avec François Mitterand?...
M. CHIRAC.- Je ne ferai pa de commentaire sur ce type de propos, je peux vous dire que, sur le plan du projet pour notre pays, je n'ai effectivement rien en commun avec monsieur Mitterand et les options qui sont les miennes, celles que j'ai mises en oeuvre à partir de mars ou d'avril 1986 sont, effectivement, très différentes des options socialistes.
D'ailleurs, vous observerez que, pendant 5 ans, la situation de la France n'a pas cessé de se dégrader dans tous les domaines, qu'il s'agisse notamment du chômage ou du niveau de vie et que, depuis 2 ans, cette situation s'est d'abord rétablie, puis s'est améliorée, notamment, dans ces domaines et dans d'autres, ce qui prouve que nous avons deux approches, deux conceptions tout-à-fait différentes des choses.
Je crois que monsieur Mitterand reprénte, en réalité, le passé, c'est-à-dire une doctrine qui n'est plus à jour aujourd'hui et que j'essaie, dans la majorité, avec le pragmatisme nécessaire, le sens pratique nécessaire, de nous adapter à ce quele Monde de demain et le Monde de demain n'est pas un Monde qui devra être rapalysé, étatisé où la dignité de l'homme pourra se satisfaire de l'assistance généralisé, c'est autre chose... c'est un Monde de solidarité, un Monde de générosité et un Monde de dynamisme... C'est un Monde jeune... Et vous ne pouvez pas demander à un vieux parti de concevoir un Monde jeune.
M. POIVRE D'ARVOR. - Un vieux Parti et un vieux candidat, vous aussi vous voulez jouer sur lâge?
M. CHIRAC.- Non... non... non... je dis, "un vieux parti, non pas par référence à l'âge de ceux qui le représentent mais par référence à l'ancienneté de sa doctrine et au caractère inadapté de sa doctrine", c'est à cela que je fais allusion.
M. POIVRE D'ARVOR. - En vous entendant ce soir, on se dit quand même que la cohabitation a dû être une sacrée comédie, voilà deux homme qui ne s'aiment pas, qui vont se retrouver tous les deux en campagne...
M. CHIRAC.- N'utilisez pas ce mot, la cohabitation a été "le respect de la Constitution et le respect du vote des Français", elle était donc inévitable. Les Français en 1986 ont dit: "Nous condamnons l'expérience socialiste et nous faisons confiance à une nouvelle majorité...", cette majorité a donc assumé ses responsabilités et gouverné la France conformément aux engagements qu'elle avait pris. Elle en avait les moyens parce que la Constitution donne le pouvoir au Gouvernement pour l'essentiel, et donc les choses se sont faites normalement.
Je ne dis pas que le Président n'a pas, de temps en temps, essayé de nous gêner un peu, mais cela a été une action marginale, nous avons fait ce que nous voulions faire et je revendique, et mon Gouvernement et ma majorité revendiquent l'ensemble du bilan des deux années passées et le revendiquent, monsieur Poivre d'Arvor, avec fierté.
Et lorsque je vois les jugements qui sont portés, aujourd'hui, par toutes les grandes instances internationales comme la plupart de nos partenaires étrangers, sur le redressement de la France depuis deux ans, je suis fier d'avoir été l'un des partisans de ce redressement.
M. POIVRE D'ARVOR. - Et vous pouvez répondre à la question de Raymond Barre: "Qui va garder l'Etat?", le Président en campagne, le Premier Ministre en campagne, est-ce que la France est encore gouvernée aujourd'hui?
M. CHIRAC.- Je ne sais pas ce que fera monsieur Mitterand à partir du moment où ils est candidat, ce que je veux vous dire "c'est que, moi, je gouverne... et que je gouvernerai jusqu'au terme du mandat de mon Gouvernement. Et il ne faut pas s'attendre, de ma part, à la moindre faiblesse dans ce domaine. Je garderi l'Etat. Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là..."
M. POIVRE D'ARVOR. - Alors, vous l'avez annoncé hier, vous ne vous rendrez pas en Corse demain, comme c'était prévu, c'est Jacques Toubon qui vous présentera. Alors, tout de suite sur place la réaction des insulaires, recueillie par Benoît Duquesne.
Reportage de Benoît Duquesne sur la visite de Monsieur Jacques Chirac en Corse.
M. POIVRE D'ARVOR. - Voilà, en quelques secondes... la Corse, ça compte peu pour vous?
M. CHIRAC.- La Corse, pour moi, ça compte énormément. Mais monsieur Poivre d'Arvor, vous êtes le dernier, probablement, le dernier, aujourd'hui, à pouvoir me poser cette question, parce que vous savez parfaitement que si j'ai dû annuler ce voyage, c'est à cause de vous...
M. POIVRE D'ARVOR. - pour venir demain soir dans le journal...
M. CHIRAC.- ... Parce que je devais passer demain soir à TF1, une campagne, hélas, est marquée par toute une sérei de reports, de transformations... et puis le Président s'étant exprimé, par rapport à ce que j'avais imaginé, avec 24 heures d'avance, je passe ce soir. Et donc, c'est vrai, il y a eu un problème. Et j'ai reporté mon voyage en Corse, naturellement.
Et je dis aux Corses qu'ils sont - qu'ils le sachent bien - tout près de mon coeur, que c'est un pays que j'aime beaucoup, qui connaît bien des difficultés et que je suis auprès d'eux quoiqu'il arrive.
M. POIVRE D'ARVOR. - Merci d'avoir répondu à notre invitation.