Interview de M. Xavier Bertrand, ministre de la santé et des solidarités, à France 2 le 21 juin 2005, sur la canicule, l'organisation des Plans bleus et la mise en place du choix du médecin traitant au 1er juillet 2005.

Prononcé le

Texte intégral

Q- Revenons sur la canicule de ces derniers jours : est-ce qu'aujourd'hui, on est capable de dire s'il y a eu surmortalité en France pendant cette période ?
R- Il n'est pas possible de dire aujourd'hui exactement quel est le bilan de cette première vague de chaleur. Mais une chose est incertaine : nous avons vu sur le terrain que les leçons de 2003 avaient été tirées. C'est-à-dire que dans les établissements, les maisons de retraite comme les hôpitaux, il y a aujourd'hui des Plans bleus, des pièces climatisées. Les Plans bleus, c'est de savoir comment on doit s'organiser en cas de vague de chaleur, pour le personnel, pour les personnes qui sont à l'intérieur. J'ai aussi décidé de rendre maintenant les choses obligatoires, parce que sur 9.000 maisons de retraite, 648 n'avaient pas encore de pièce climatisée. Maintenant, dans les hôpitaux, la question qui me préoccupe en premier, c'est celle des urgences. Comment les urgentistes sont-ils préparés et, surtout, quand des malades sont passés entre les mains des urgentistes, quelles solutions on leur trouve pour que, dans l'établissement ou dans d'autres établissements, ils puissent ensuite être accueillis ? J'ai donc décidé que les 190 millions du plan d'urgence sont maintenant, dans les établissements, utilisables dès cet été. Et nous avons aussi décidé de renforcer les moyens en personnel.
Q- Justement, P. Pelloux, la semaine dernière, disait ici même que ce budget est arrivé trop tard, parce qu'on ne peut pas vraiment débloquer les crédits maintenant, parce qu'il est difficile de recruter du personnel, qu'il fallait développer ça plus tôt.
R- Les crédits avaient déjà commencé, pour 100 millions d'euros, avec le forfait urgence. Mais je trouvais effectivement normal, au moment de l'été, d'ailleurs, peu de temps après ma prise de fonction, deux semaines après, de faire en sorte que cet argent soit disponible dans les établissements. Maintenant, j'ai demandé aux agences régionales d'hospitalisation de voir, établissement par établissement, comment les choses doivent s'organiser. Parce qu'il ne s'agit pas de regarder ça derrière son bureau, il faut être sûr que sur le terrain, les besoins ont bien en face les moyens, et cela, c'est quelque chose d'important. Mais sur la question de la canicule, au-delà de la préparation des personnels, qui sont toujours mobilisés pour faire face à des crises sanitaires, il faut surtout faire reculer l'isolement. Et ça, c'est l'affaire de tout le monde. C'est l'affaire du Gouvernement, des collectivités locales, des associations, mais aussi des acteurs de proximité. J'ai lancé des initiatives avec La Poste, avec les boulangers, avec les commerçants et artisans, avec également les concierges d'immeuble. Je reçois aujourd'hui au ministère toutes les associations qui s'impliquent pour les personnes âgées, parce que nous souffrons tous de la chaleur, mais pas de la même façon. Et quand il y a des vagues de chaleur importantes, nous devons tous nous sentir concernés et donc porter secours, aller vers celles et ceux qui sont isolés. Il y a les personnes âgées, il y a aussi les personnes handicapées, il faut penser aux enfants en très bas âge, il faut aussi penser aux personnes qui ont notamment des difficultés cardiaques, qui sont fragilisées par la chaleur. Faire reculer la solitude, c'est aussi l'affaire de chacun.
Q- Autrement dit, vous pouvez direz aujourd'hui que si une catastrophe comme celle de 2003 se produit, il n'y aura pas la même catastrophe en termes humain ?
R- Nous avons tiré les leçons de 2003. Mais mon rôle, en tant que ministre de la Santé, c'est de faire en sorte qu'à chaque que l'on pourra améliorer ce plan, à chaque fois que l'on pourra prendre de nouvelles initiatives, je le ferai. Si nous pouvons apporter de nouvelles idées, si nous pouvons faire mieux, jusqu'à la fin de l'été, je continuerai à améliorer ce plan.
Q- Le médecin traitant entre en vigueur à partir de demain. Aujourd'hui, combien de Français ont choisi leur médecin traitant ?
R- 20 millions de Français, en même pas cinq mois, ont choisi leur médecin traitant. Pourquoi 20 millions sur 48 ? Tout simplement parce qu'on sait qu'en six mois de temps, il n'y a que 60 % des Français qui vont voir leur médecin. Ce qui veut dire que deux tiers des Français qui sont allés voir leur médecin ont déjà choisi leur médecin traitant. Si cela marche de cette façon, c'est bien au-delà des objectifs que nous nous sommes fixés, c'est parce que le médecin traitant, c'est la logique du médecin de famille. Pourquoi avons-nous voulu mettre en place le médecin traitant ? Parce que le médecin traitant, c'est celui qui vous connaît le mieux, donc qui sait forcément mieux vous soigner et qui saura mieux vous orienter vers tel ou tel spécialiste en fonction de votre état de santé. On s'aperçoit donc que c'est une logique de qualité des soins. Et cela va nous permettre, comme dans tous les pays européens - parce que nos voisins ont adopté ce système de médecin traitant depuis des années - de mettre aussi un terme aux consultations inutiles. Nous avons en France 10 à 15 % des actes médicaux qui sont faits en double, qui ne servent strictement à rien, mais qui représente de 1 à 1,5 milliard d'euros par an de dépenses inutiles. Cet argent, je préfère l'utiliser pour faire reculer le cancer ou pour faire reculer, par exemple, les maladies orphelines. Je préfère que l'on organise mieux le système et que l'on gère mieux le système. C'est aussi l'exigence des Français.
Q- Concrètement, si à partir de demain, je vais voir un spécialiste sans voir mon médecin traitant, que se passe-t-il ?
R- Si vous ne voulez pas choisir de médecin traitant ou si vous ne voulez pas passer par votre médecin traitant, le spécialiste, s'il est aujourd'hui en secteur 1, c'est-à-dire aux tarifs remboursables, celui-ci pourra vous pratiquer un dépassement d'honoraires de 7 euros maximum, qui ne seront pas pris en charge par l'assurance maladie.
Q- 7 euros, est-ce vraiment dissuasif ?
R- Il faut inciter très clairement à choisir le médecin traitant, parce que c'est bon pour vous, mais je pense aussi que chacun doit faire face à ses responsabilités.
Q- Certains disent qu'il y a un problème, parce que les tarifs des spécialistes vont augmenter à partir de demain, alors que la Sécurité sociale, elle, va s'adapter à partir du 1er janvier... Pourquoi ne pas avoir fait les deux choses en même temps ?
R- Tout simplement parce qu'il a toujours été prévu que c'était ce calendrier. Tous les partenaires - partenaires sociaux, mutuelles, syndicats de médecins - se sont mis d'accord sur ce calendrier avec nous depuis maintenant un an...
Q- La logique était de tout faire en même temps, non ?
R- Non, parce que je crois qu'il faut une réforme progressive. Quand on parle d'habitude médicale des Français, cela ne sert à rien d'avoir une brutalité dans les mesures. Imaginez, par exemple, que vous ne soyez pas allé voir votre médecin d'ici le 1er juillet et que vous êtes malade pour la première fois au 1er octobre. Vous n'allez quand même pas être moins bien remboursé parce que vous n'avez pas été malade les premiers mois de l'année, cela n'a pas de sens ! Je crois donc que sur cette question des habitudes médicales, il faut une réforme qui soit progressive. Au 1er juillet, ce sont donc les dépassements d'honoraires limités qui sont rendus possibles par la convention, et au 1er janvier, il y aura de nouvelles règles du jeu, avec un moindre remboursement si vous ne voulez pas passer par votre médecin traitant, d'environ 2 euros...
Q- Mais en attendant, les augmentations des spécialistes sont payées par les malades, ce n'est pas très juste...
R- Mais c'est remboursé par l'assurance maladie si vous allez voir votre médecin traitant. Et je voudrais aussi rappeler que depuis dix ans, il y avait eu un blocage et que la revalorisation est de 2 euros. Il faut aussi savoir si l'on veut garder dans ce pays une médecine de qualité et des médecins, ce sur quoi tout le monde est d'accord ; je le souhaite également et je veux aussi avoir des médecins sur tout le territoire. Maintenant, ce qui est certain, c'est que je demande aussi des efforts aux médecins ; je veux la maîtrise médicalisée, je veux des résultats.
Q- Même problème pour les mutuelles : elles aussi vont modifier leurs remboursements à partir du 1er janvier. Pourquoi pas tout de suite ?
R- Parce que ce sont eux-mêmes, les organismes complémentaires, qui nous ont demandé, voilà un an, à ce que ce soit au 1er janvier 2006, parce que leurs échéances sont au 1er janvier ou au 1er avril.
Q- Mais certains disent que tout cela est vraiment très compliqué.
R- Ecoutez, vous voulez faire simple ? Choisissez votre médecin traitant, parce que si vous passez par votre médecin traitant, tout est clair et, en plus, si vous passez par le médecin traitant, vous êtes mieux remboursés qu'avant.
Q- Certains s'inquiètent et disent que les spécialistes ne vont choisir que les malades qui ne sont pas passés par le médecin traitant, parce qu'ils vont pouvoir leur appliquer un tarif plus élevé. Est-ce que là, il n'y a pas un vrai risque ?
R- Vous ne trouverez pas plus intransigeant que moi sur cette question. Il est hors de question que certains spécialistes se laissent aller à ce petit jeu. D'une part, je n'y crois pas parce que la déontologie médicale, c'est quelque chose de très fort dans le corps médical.
Q- Y aura-t-il des sanctions ?
R- Il y aura des sanctions.
Q- Quel genre ?
R- Là aussi, j'ai voulu qu'il y ait dans chacune des caisses de sécurité sociale, partout en France, un conciliateur. Le conciliateur est là pour s'occuper de vous dans deux situations : si vous avez du mal à trouver un médecin traitant et, d'autre part, s'il y a des délais d'attente différents, selon que vous passez par votre généraliste ou selon que vous allez le voir directement. S'il y a des dérapages, le conciliateur soit règle le problème lui-même, soit saisit le conseil de l'Ordre. J'ai demandé aussi aux associations de patients de me faire remonter tout problème. Je serai intransigeant sur cette question de l'égalité d'accès aux soins.
Q- William, avez-vous choisi votre médecin traitant ?
- W. Leymergie : Oui, c'est une bonne question. Mais je me demandais si le médecin traitant que je connais depuis des années et des années - c'était le médecin de famille -, puis-je lui téléphoner simplement, ou faut-il que j'aille le voir ?
R- C'est à vous de voir mais si vous n'êtes pas malade, si vous n'avez pas besoin d'aller le voir, n'y allez pas exprès. Attendez la première consultation pour faire remplir votre formulaire.
Q- W. Leymergie : Mais si j'ai un petit bobo, je ne sais pas ce que je veux en faire, je le connais bien, et je suppose qu'il va m'indiquer un spécialiste, mais je le consulte lui comme c'est la recommandation, d'accord ?
ROui.
Q- W. Leymergie : Alors, est-ce que je peux simplement lui téléphoner, ou faut-il que j'ai un papier tamponné ? Et, donc, je paye une consultation...
R- Si vous le connaissez bien, vous pouvez très bien aussi lui déposer le formulaire, et il vous le remplira. Est-ce que vous êtes sûr que ce n'est pas votre médecin de famille qui peut, peut-être, régler ce problème de santé que vous avez ? Je fais plutôt confiance à mon médecin qu'à moi-même pour savoir ce dont j'ai besoin. Mais une chose est certaine : si vous avez déjà de bonnes habitudes médicales, surtout gardez vos bonnes habitudes.
Q- W. Leymergie : Oui, mais il faut bien un document, de toute façon.
R- Il faut effectivement ce document, mais n'y allez pas exprès.
(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 1er juillet 2005)