Interview de M. Philippe Bas, ministre délégué à la sécurité sociale, aux personnes âgées, aux personnes handicapées et à la famille, à Europe 1 le 24 juin 2005, sur la mise en place de la réforme du médecin traitant, le plan canicule 2005, le déficit de l'assurance maladie et le report de la conférence de la famille.

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Texte intégral

Q- Avant de faire quelques phrases de présentation, vous avez entendu la publicité qui nous a précédés sur le médecin traitant. Le Parti socialiste vous demande de suspendre justement l'instauration du médecin traitant, huit jours avant le 1er juillet. Que répondez-vous ? Que vous soutenez la pub ou que vous supprimez ou retardez l'application du médecin traitant ?
R- Le médecin traitant entre en vigueur le 1er juillet. C'est un des éléments principaux de la réforme de l'assurance maladie. Cela rejoint d'ailleurs une vieille tradition de notre pays, le médecin de famille, le médecin de campagne ; l'urbanisation avait un peu distendu ces liens entre le médecin et le patient. Notre objectif est de rétablir ce lien fort, parce que c'est utile pour la santé du malade, et parce que c'est aussi un moyen de faire en sorte qu'il n'y ait pas trop d'examens redondants et que le parcours de soi soit bien suivi.
Q- Donc, vous le maintenez ?
R- Au 1er juillet, déjà 18 millions de Français ont choisi leur médecin traitant ; 98 % des médecins généralistes ont déjà été choisis comme médecins traitants.
Q- Après huit ans à l'Elysée, auprès du président de la République, voici le passage du silence à la parole publique. C'est un nouvel exercice pour vous ; Avez-vous le trac ?
R- Le trac, non. J'ai un engagement, une conviction depuis très longtemps qui m'a conduit à beaucoup m'intéresser aux questions sociales, et j'ai aujourd'hui la chance de pouvoir être utile dans ce domaine, et donc cette responsabilité, évidemment, requerra maintenant toute mon énergie et mon engagement.
Q- Vous avez raison de faire allusion à votre ancienne expertise sociale : vous avez été conseiller de J. Barrot, de S. Veil...
R- Et de J. Chirac.
Q- Et de J. Chirac, évidemment, puisque je disais que vous avez été à l'Elysée. Trente-quatre degrés prévus aujourd'hui, la France a très chaud malgré les orages soudain. Ce n'est pas la canicule, mais la vague de chaleur provoque déjà l'alerte du plan canicule dans de nombreux départements. Etes-vous prêt si cela devait s'aggraver pendant l'été ?
R- Bien sûr. X. Bertrand et moi-même avons annoncé le plan canicule 2005 au milieu de la semaine. Il y a quatre départements qui sont aujourd'hui en alerte de niveau 3. Nous avons créé l'obligation de pièces réfrigérées dans toutes les maisons de retraite ; nous avons créé l'obligation de la mise en oeuvre du "Plan bleu" pour faire face à la canicule dans toutes les maisons de retraite, avec toutes les incitations nécessaires.
Q- Vous l'avez demandé, vous avez créé l'obligation. Mais êtes-vous suivis ? Parce que je vois que sur les 9 000 établissements, il y en a presque 700 qui n'en ont pas encore.
R- C'est la raison pour laquelle nous avons créé cette obligation qui est assortie d'incitations.
Q- Je note aussi que les communes n'ont pas toutes ouvert, d'après ce que l'on me dit, un registre, pour que les personnes âgées qui sont isolées puissent être signalées. Y a-t-il un moyen, un bon moyen, de traquer cette solitude qui tue aussi pendant les périodes de canicule ou de très forte chaleur ?
R- On touche là un point essentiel dans le drame de la canicule de 2003 qui ne doit jamais se reproduire : ce sont les personnes isolées qui ont été les premières victimes. Et donc, il est absolument indispensable, effectivement, que ce registre soit ouvert dans toutes les mairies, que les associations de bénévoles soient en contact avec les personnes isolées, et que les bons conseils soient donnés aux personnes isolées, âgées ou handicapées, qui peuvent être en difficulté dans les périodes de grosse chaleur. Voire, plusieurs fois par jour. Fermer les volets, fermer les rideaux, se baigner, se doucher plusieurs fois par jour. Cela, c'est crucial. Il faut que ces conseils soient sans arrêt rappelés, réitérés et écoutés.
Q- C'est même à un ministre de le répéter.
R- Je pense que c'est le devoir du ministre de le faire, parce que c'est vital.
Q- Mais vous dites à plusieurs reprises : nous avons donné des obligations, "nous l'avons demandé aux maires". Mais répondent-ils "oui", le font-ils ? Parce qu'il y a des cas où cela ne se fait pas.
R- C'est un devoir de solidarité, la commune est vraiment le lieu de ces solidarités de proximité. Et bien sûr, que les maires vont le faire, ceux qui ne l'on pas encore fait. La plupart d'entre eux, notamment dans les grandes villes, sont déjà pleinement organisés.
Q- Les Français vivent plus longtemps, ils entrent plus âgés dans les maisons de retraite, on ne sait pas si il y en a assez pour accueillir le boom démographique qui est prévu. Je sais qu'il y a le ministre de la Santé ou le ministre de la Recherche. Mais de quelle façon vous, P. Bas, l'Etat, encouragez-vous la lutte contre le vieillissement, les maladies du cerveau, et par exemple l'Alzheimer, qui font des ravages ?
R- L'Alzheimer, c'est une maladie qui nous épouvante tous. Il y a aujourd'hui en France 800.000 personnes qui sont victimes d'Alzheimer. C'est naturellement au coeur du Plan solidarité vieillesse, puisque les places en maison de retraite médicalisée, qui sont en cours de création, et qui sont au nombre de 10.000, seront en grande partie dédiées au traitement de cette maladie. Mais il faut aussi permettre, le plus longtemps possible, aux personnes qui ont commencé une maladie d'Alzheimer de rester à leur domicile. C'est pourquoi nous avons aussi mis en place des services d'accompagnement à domicile des personnes malades d'Alzheimer.
Q- Et puis, il y a un effort à faire sur la prévention. Alors, plus on soigne, plus cela coûte évidemment ; la Sécurité sociale en voit les effets. J'ai noté qu'avec X. Bertrand vous avez publié des scores qui ne sont pas toujours des performances... Estimez-vous ce matin que la réforme de l'assurance maladie - autrefois "la réforme Douste- Blazy" - est une réussite ?
R- Nous avons un objectif fondamental...
Q- La réponse !
R- ...La réponse, c'est celle que je vais vous faire : nous avons un objectif fondamental, c'est d'assurer à tous les Français un haut niveau de protection sociale, et pour cela, il y a une condition : la réduction des déficits. L'année dernière, avant la réforme de l'assurance maladie, le déficit allait atteindre plus de 13 milliards pour l'assurance maladie. Cette année, la commission des comptes s'est réunie mercredi, le déficit sera de 8,3 milliards. Il faut continuer. Et en 2006, nous continuerons à baisser le déficit de l'assurance maladie, grâce à toutes les dispositions qui ont été prises, les médecins traitants, bientôt le dossier médical personnel, la Convention médicale qui engage tous les médecins dans la maîtrise médicalisée. Et c'est ce à quoi X. Bertrand et moi, nous sommes aujourd'hui engagés.
Q- Vous allez donc continuer, mais dites-vous, ce matin, que c'est déjà un début de réussite ou pas ?
R- Quand on passe de 13 milliards à 8 milliards de déficit, on est sur la bonne voie. Mais le chemin n'est pas terminé !
Q- Oui, mais ça, c'est l'assurance maladie, le déficit général en 2005 est de 11,6 milliards d'euros. Il frôle le déficit de 2004, qui était déjà jugé historique, avec 11,9 milliards. Y a-t-il de quoi pavoiser et dire que c'est une réussite ?
R- Il n'y a certainement pas de quoi pavoiser. Il faut continuer cet effort, je viens de vous le dire. A côté de la branche maladie, il y a la sécurité sociale, la famille et la vieillesse. Pour la vieillesse, il y a une première disposition de la réforme des retraites qui est entrée en vigueur, celle qui permet à tous les Français qui ont commencé à travailler à 14, 15 ou 16 ans, de partir à la retraite avant d'avoir atteint le nombre d'années de cotisation. Et pour la famille, nous sommes en quelque sorte dépassés par le succès de la prestation d'accueil du jeune enfant, qui va toucher 250.000 familles au lieu de 200.000 familles. Et la politique familiale, c'est l'investissement de tout un pays pour un avenir, il faut donc l'assumer.
Q- Il y a une conférence de la famille qui était prévue en juin ; vous la repoussez en septembre. C'est parce que vous n'êtes pas prêt ou parce qu'il y a encore trop d'argent à donner et que vous n'en avez plus ?
R- Tout simplement parce que septembre est la bonne date pour que toutes les décisions qui seront arrêtées à la conférence de la famille, puissent rentrer en vigueur en 2006.
Q- Vous êtes tous engagés, mobilisés avec le Premier ministre dans la bataille pour l'emploi. Comment peut-on la gagner, c'est-à-dire réduire le chômage, avec une croissance qui va atteindre 1,5 ou 1,3 % cette année ?
R- D'abord, se battre pour la croissance. Et c'est tout l'engagement du Gouvernement de D. de Villepin, avec T. Breton. Et ensuite, mettre en oeuvre les nouveaux dispositifs pour permettre l'accès à l'emploi de ceux qui sont les plus éloignés du marché du travail - c'est ce que fait J.-L. Borloo. Et enfin, toutes les réformes qui permettront aux très petites entreprises d'embaucher, alors qu'aujourd'hui, elles sont Q- dissuadées de le faire.
Q- Vous allez l'air d'avoir confiance, mais est-ce qu'il suffit de proclamer qu'on se bat ? On a l'impression de voir Don Quichotte et les moulins ! Cela ne se décrète pas !
R- On se bat, on agit, on prend des initiatives. Je viens de vous les rappeler.
Q- Vous pensez que cela suffit ? Eh bien, bonne chance ! Vous étiez secrétaire général de l'Elysée, comme D. de Villepin avant vous, et aujourd'hui F. Salat-Baroux. C'est un post d'observation, d'action et de conseil. J. Chirac a connu devant vous des épreuves ou des échecs. Aujourd'hui, on le dit abattu, désemparé et triste. Comment vit-il, vous qui le voyez de près et qui le connaissez, le choc du 29 mai dernier ?
R- C'est ne pas connaître J. Chirac que de dire ce que vous nous dites. J'ai travaillé avec J. Chirac pendant huit années. Dans l'épreuve, J. Chirac est au combat. C'est J. Chirac qui sera, le 4 juillet, à Singapour, pour défendre la candidature de Paris aux Jeux Olympiques. Il est aujourd'hui sur tous les fronts, sur le front européen et sur le front de l'emploi. Et donc, le J. Chirac que je connais est un président de la République qui, aujourd'hui plus que jamais, défend les intérêts de la France, défend notre idéal européen et se porte sur tous les fronts qui importent aux Français.
Q- C'est-à-dire que vous ne niez pas le choc ou le traumatisme du 29 mai, mais vous dites qu'il repart à cheval assez vite ?
R- C'est un bon résumé.
Q- Et quand on vous dit que J. Chirac et la France paraissent se détourner, s'éloigner l'un de l'autre, qu'il y a une sorte de séparation, qu'ils ne se comprennent plus, que répondez-vous ?
R- J'observe un engagement du président de la République sur toutes les attentes sociales qui se sont exprimées, et au premier chef celle de l'emploi.
Q- Vous nous avez dit qu'il va le 6 juillet à Singapour, comme V. Poutine, Zapatero et T. Blair - encore T. Blair ! Donc, pour les Jeux Olympiques, c'est encore une fois l'affrontement entre Paris et Londres ?
R- Oui, mais la meilleure candidature est évidemment celle de Paris, et donc nous espérons tous qu'elle l'emportera !
Q- Est-ce que le numéro de charme de T. Blair, hier à Bruxelles, vous a séduit ?
R- Si l'Angleterre est maintenant sur la voie de la recherche d'un compromis européen, comme nous avons toujours su le faire en Europe, c'est une bonne chose.
(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 24 juin 2005)