Déclaration de M. Jean-François Mattei, ministre de la santé, de la famille et des personnes âgées, sur la crise sanitaire et sociale déclenchée par la canicule, Paris le 12 septembre 2003.

Prononcé le

Intervenant(s) :

Circonstance : Mission d'information sur la crise sanitaire et sociale déclenchée par la canicule à Paris le 12 septembre 2003

Texte intégral

Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs les députés,
La France vient d'être confrontée, au mois d'août, à un drame sans précédent qui a touché de nombreuses familles. Je veux, en tout premier lieu, leur dire à nouveau ici toute ma solidarité , ainsi qu'à leurs proches. Je partage leur peine.
Ce drame nous concerne tous. Il est, à la fois sanitaire, mais aussi social. Comme vous, j'ai été profondément touché et même meurtri par l'abandon de ces femmes et ces hommes décédés dont personne n'a réclamé le corps. Il s'agit d'un drame humain qui pose le problème des solidarités, des relations familiales et du lien social. Sur ces événements douloureux, il est légitime que les représentants de l'Assemblée nationale soient informés, sachent la réalité des faits et participent à la recherche de solutions. J'éprouve, comme vous, un authentique besoin de vérité.
Il me revient d'aborder les aspects sanitaires de cette crise. A ce titre, je voudrais d'abord rappeler le caractère exceptionnel de la canicule, puis retracer les événements et les mesures prises et enfin commencer de tirer les leçons pour l'avenir.

I. Une canicule sans précédent en France

La canicule du mois d'août a constitué un événement climatique exceptionnel. Survenant au cours de la période la plus chaude des cinquante trois dernières années, cette canicule est doublement exceptionnelle :
Exceptionnelle par son intensité, avec des chaleurs dépassant 35° dans les deux tiers des villes françaises et même 40° dans 15% des villes. Mais exceptionnelle aussi en raison des chaleurs nocturnes très élevées, en particulier en région parisienne.
Canicule exceptionnelle encore par sa durée. Jamais, lors des rares vagues de chaleur observées depuis le début du siècle, une telle durée n'avait été relevée en France.
La période du 4 au 12 août est donc absolument unique dans les annales depuis 1873.
Aux effets de la chaleur, il faut ajouter ceux liés à la pollution. Du fait de la présence d'un anticyclone sur toute la France et des fortes températures, la quasi-totalité des régions ont enregistré des dépassements du seuil d'alerte européen fixé à 240 microgrammes par mètre cube pour la pollution à l'ozone : près de 30 jours de dépassement du seuil d'information de 180 microgrammes par mètre cube en Ile-de-France. Cette pollution a encore accentué les conséquences de la vague de chaleur sur les personnes fragiles.
Par ailleurs, jusqu'à ce mois d'août, la canicule n'avait jamais été perçue comme une menace d'une telle gravité dans un pays tempéré comme le nôtre. Jamais la situation que nous avons connue n'avait été imaginée. Jamais, et par personne je crois.

II. Dans cette situation, la chronologie des faits montre que des mesures ont été prises rapidement

Je veux tout d'abord rappeler les recommandations du secrétaire d'Etat chargé des personnes âgées, adressées aux préfets et aux DDASS le 27 mai dernier, mentionnant les mesures à prendre à l'égard des personnes âgées en période de forte chaleur. Je veux rappeler aussi le communiqué publié le 8 août par la DGS, qui détaille les recommandations sanitaires en cas de températures élevées. Ces recommandations n'ont guère retenu l'attention. Elles ont même parfois prêté à sourire tant les mesures rappelées paraissaient relever du simple bon sens et ne semblaient pas authentiquement médicales : se garder d'une exposition au soleil, éviter tout effort physique excessif, boire abondamment, se rafraîchir et se doucher fréquemment. Ce sont là des mesures bien éloignées de l'idée qu'on se fait de l'alerte sanitaire !
C'est pour cela, j'y reviendrai, qu'il n'y a eu ni alerte véritable au sens d'alarme, ni mobilisation par anticipation.
Aujourd'hui, nous commençons à avoir du recul, nous sommes dans le temps de l'analyse, de la réflexion, de l'élaboration de propositions de réformes ; mais durant la deuxième semaine d'août, nous avons dû gérer une situation sans précédent, sans pouvoir nous appuyer sur l'expérience d'événements passés de même ampleur ; nous avons dû réagir au jour le jour. Je vous demande d'avancer dans le déroulé des événements comme ont pu le faire les acteurs du moment, jour après jour, et non pas avec l'illusion rétrospective qui conduit à juger une décision en fonction de la connaissance que l'on a de l'évolution ultérieure.
Or, en fonction des informations qui nous ont été communiquées, le ministère de la santé et, plus globalement, le système de santé français ont pris les mesures les plus adaptées aux circonstances.
L'entrée dans la crise commence par l'apparition des problèmes rencontrés par les services d'urgences et les hôpitaux dès le 8 août.
Rappelons simplement les faits.
Le 7 août, le docteur Patrick Pelloux signale un encombrement des urgences et le manque de disponibilité en lits dans les hôpitaux parisiens. Les hôpitaux, les urgences et le SAMU mentionnent une augmentation des cas d'hyperthermie maligne. La DHOS réagit en instituant une cellule de veille. L'Agence régionale de l'hospitalisation d'Ile-de-France, l'ARHIF, à l'initiative de sa secrétaire générale, décide de faire un point global sur la situation des établissements publics et privés de la région. Elle ne signale, en cette fin de première semaine d'août, aucune difficulté majeure dans les services d'urgence.
Le vendredi 8 août, le secrétaire général de l'AP-HP décide d'installer une cellule de crise et de prendre des mesures correspondant à une première étape du " plan Blanc ". Une note de l'AP-HP est également adressée aux directeurs d'hôpitaux accueillant des urgences pour la mise en uvre d'un plan de mobilisation.
Le même jour, la DGS diffuse son premier communiqué rappelant les mesures préventives essentielles pour se prémunir des risques liés à la chaleur. Il n'est que très peu repris par les media.
Dimanche 10 août au soir, le docteur Pelloux intervient à la télévision pour s'alarmer des graves difficultés constatées aux urgences. Il parle d'une cinquantaine de morts possibles.
Lundi 11 août, une cellule nationale de crise est mise en place à la DHOS. Cette direction organise un dispositif de remontée d'informations de l'ensemble des ARH pour disposer d'une vision nationale de la situation des établissements hospitaliers. La DHOS appelle également les hôpitaux à mettre en place une organisation de soins appropriée en cas d'afflux aux urgences. En Ile-de-France, l'ARHIF met en alerte les 68 établissements de la région disposant d'un service d'accueil des urgences (SAU) en dehors des établissements de l'AP-HP pour reporter l'activité programmée non urgente et réouvrir des lits de réanimation et d'aval des urgences. Toujours le 11 août, la Directrice Générale de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris met en place un plan de crise appelé " Plan d'Action Chaleur extrême ". Ce plan correspond à l'extension des mesures de type plan blanc et comprend notamment la réouverture de lits.
En dehors de la région parisienne la situation est très hétérogène : il n'est pas constaté d'afflux massif aux urgences en dehors de quelques points difficiles, notamment en Bourgogne. Il est fait face à ces situations sans qu'aucun directeur d'établissement, sauf celui du centre hospitalier intercommunal de Créteil, ne déclenche, comme cela est possible de sa seule initiative, un éventuel plan blanc.
Interrogée le matin du 11 août, la DGS indique que la situation est maîtrisée. Dans la journée elle ne lance aucune alerte et au soir de ce 11 août, elle ne prend pas l'initiative de déclencher un message d'alerte auprès des professionnels sur le réseau " DGS-Urgent " pourtant institué à cet effet. Aucun message ne sera d'ailleurs diffusé ultérieurement sur ce réseau.
En fonction de ces éléments qui me sont confirmés à 19h30, j'interviens sur TF1, à 20 heures, pour annoncer que des mesures sont prises pour faire face aux difficultés rencontrées par les urgences et l'hôpital et rappeler aux Français la nécessité des mesures de prévention et de précaution indispensables. Cette intervention est fondée sur les éléments en ma possession à ce moment précis.
Nous sommes toujours dans un problème qui apparaît avant tout comme un problème " hospitalier " d'afflux aux urgences et centré essentiellement sur Paris et la petite couronne. A aucun moment, le problème n'est posé en termes de santé publique. Dans ces circonstances extrêmement difficiles, l'hôpital fait face. Il n'y a pas de défaut de soins.
Le 12 août la situation s'aggrave et on nous signale la montée des difficultés dans différentes régions avec une augmentation des passages aux urgences (de + 10 à + 50 %). Les hôpitaux militaires sont sollicités par l'AP-HP et la Croix Rouge apporte également son soutien . Le plan blanc hospitalier est déclenché dans le Val de Marne. Le chiffre de 100 morts est évoqué.
Le 13 août, je me rends à Bordeaux où des difficultés importantes ont été signalées dans deux hôpitaux, puis à Paris à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière pour rencontrer les équipes. Partout chacun donne le meilleur de lui-même. Le soir, après un échange avec le Premier ministre qui s'est régulièrement inquiété de la situation depuis le début, celui-ci déclenche le plan blanc officiellement à Paris et en Région Ile de France.
Dans la soirée, les chiffres communiqués par l'entreprise des Pompes Funèbres Générales permettent une estimation très approximative de surmortalité de l'ordre de 3000 personnes, chiffre qui apparaît plausible à la DGS. Pour la première fois, l'importance des morts survenus à domicile et en institutions de retraite est mentionnée.
Dès lors, les difficultés hospitalières cèdent la place aux chiffres et surtout aux questions de santé publique. Ce n'est plus une crise, cela devient un drame.
Le 14 août, une réunion interministérielle est organisée autour du Premier Ministre. Afin de renforcer les équipes fatiguées, de prévenir une éventuelle recrudescence de la chaleur et d'assurer la prise en charge des hospitalisations non urgentes différées, la généralisation du " plan blanc " est décidée, sous réserve d'une appréciation locale, par les préfets, de la gravité de la situation. Dans les faits, ce dispositif ne sera pas utilisé au-delà des mesures déjà prises.
Après le 14 août, on assiste rapidement au retour à une quasi normalité, liée à la baisse des températures.
A ce moment là, les décisions prises et la mobilisation de tous sont occultées par le développement d'une controverse sur les chiffres.
La polémique sur les chiffres
Le chiffre de 100 morts avancé le 12 août passe brutalement à 3000 le 13 août.
L'évaluation de ces 3000 morts effectuée par les Pompes funèbres générales est fondée sur l'augmentation d'activité constatée sur la période du 6 au 12 août, par cette société qui assure environ 25 % des obsèques en France. Ce chiffre est immédiatement largement diffusé. Pour autant il est impossible d'avancer aucune donnée fiable de façon officielle.
Le 17 août, soit quatre jours après, le directeur de l'InVS, interrogé à la télévision, considère comme plausible une surmortalité de 5000 personnes.
Ces estimations, de sources diverses, souvent non vérifiables, ont créé la confusion et contribué au trouble légitime de l'opinion publique. Car bien évidemment, au cur de l'événement, aucun chiffre n'était stabilisé. J'ai donc d'emblée, et sans hésitation, opté pour la transparence la plus complète
Deux missions ont alors été immédiatement mises en place :
J'ai chargé une mission d'expertise et d'évaluation d'effectuer rapidement une analyse sur le déroulement des évènements du mois d'août. Cette mission a été coordonnée par Madame Françoise Lalande, inspectrice générale des affaires sociales. Créée le 19 août, cette mission m'a remis ses conclusions le 8 septembre et le rapport a été aussitôt rendu public.
La seconde, à la demande du Premier ministre, vise à établir le bilan épidémiologique de la canicule. Elle est composée de M. Denis Hémon (directeur de l'unité 170 à l'Inserm) et de M. Eric Jougla, directeur du centre d'épidémiologie-décès de l'Inserm. Elle a été créée le 20 août. Ses conclusions, indispensables à la compréhension du phénomène en termes de santé publique, sont attendues pour la deuxième quinzaine du mois de septembre.
Le vendredi 29 août, l'InVS me fournit enfin un premier bilan provisoire de la surmortalité pour les deux premières semaines d'août, compatible avec les premières estimations des deux experts épidémiologistes. La surmortalité liée à la canicule est évaluée à environ 12000 personnes pour cette période.
Cette surmortalité est globale. Elle comptabilise tous les décès et n'est pas limitée aux seuls cas identifiés d'hyperthermie maligne, décomptés de façon spécifique par l'InVS. L'étude exhaustive des décès, en fonction de l'âge, du sexe, du lieu, des pathologies associées et des traitements médicamenteux en cours, demandera du temps. Elle est indispensable à la compréhension du drame, au même titre que la courbe de surmortalité quotidienne observée durant cette période. Déjà l'interaction médicamenteuse notamment, paraît jouer un rôle important. Il faudra y porter une attention particulière.
Sans attendre les résultats définitifs de la mission des deux épidémiologistes, et en retenant les chiffres de l'InVS en première analyse, il apparaît que 81 % des décès sont survenus chez des personnes âgées de plus 75 ans et 50 % chez des personnes de plus de 85 ans.
Je voudrais surtout souligner que les malades sont malheureusement arrivés à l'hôpital dans des états d'une extrême gravité, souvent au-delà de toute thérapeutique. C'est en amont de l'hôpital que résidait le véritable problème. La question de fond sous-jacente est d'ailleurs de savoir si notre organisation médico-sociale, dans son état actuel, aurait permis de faire face à la situation si une alerte forte et anticipée avait été donnée, notamment pour le cas des personnes âgées isolées. Il ne faudra pas perdre de vue cet aspect du problème lors de l'élaboration des plans de réponse aux évènements climatiques extrêmes.
A aucun moment, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, un décompte fiable des chiffres permettant une appréciation plus juste de la situation n'a été disponible. La France n'a pas de système qui permette une analyse globale, et a fortiori qualitative, à très court terme, de la mortalité. C'est ce qui explique le choc de l'annonce des 3000 morts.
Tout au long de cette crise, parfois dans un contexte d'une extrême difficulté, le travail réalisé dans les hôpitaux, où les personnels ont montré un dévouement et une disponibilité exemplaires, a été extraordinaire. L'ensemble du système de santé a fonctionné avec l'appui des bénévoles comme ceux de la Croix rouge française, ainsi que les services de l'administration et les pompiers. Chacun a donné le meilleur de lui-même. Je suis profondément reconnaissant à tous ces acteurs du système de santé et j'en suis fier.
Il n'en demeure pas moins que cette catastrophe a révélé un ensemble de faiblesses et de lacunes dans notre système d'alerte sanitaire, dans l'organisation de nos urgences et dans la prise en charge des personnes âgées dépendantes. Elle a aussi montré combien le délitement du lien social, la solitude, l'isolement ont progressé dans notre société au point que l'on peut aujourd'hui mourir seul, chez soi, sans attirer l'attention de personne.

III. Ce sont ces aspects que je voudrais maintenant aborder
Et d'abord les forces et les lacunes de notre système d'alerte sanitaire.
Le point-clé, j'y insiste, a sans aucun doute été l'absence d'alerte à la mesure du drame et l'absence de signal urgent face à la situation. Les recommandations apparemment banales pour se prémunir contre les effets de la chaleur n'ont pas été suffisamment entendues et relayées. Il faut s'interroger sur les moyens d'une dramatisation nécessaire de ces messages en cas de crise, seule à même d'induire un comportement adapté de la population.
Nous avions le sentiment de disposer d'un système de veille et de sécurité sanitaire performant, construit au vu, il faut l'avouer, de plusieurs crises passées, et cela par les différentes majorités qui se sont succédées depuis dix ans. Ce réseau est animé et dirigé par des professionnels dont les compétences n'ont jamais été mises en doute. Depuis mon arrivée au ministère, j'ai accordé ma confiance à l'InVS ainsi qu'à la DGS, et je n'ai eu qu'à m'en féliciter.
Cette année, ce réseau a été sollicité et il a parfaitement fonctionné à plusieurs reprises. Ce fut le cas, par exemple, pour des alertes de légionellose ou de listériose, pour des épidémies de méningite à grande échelle - pourtant difficiles à gérer - et lors de l'épidémie du SRAS au printemps dernier. A ce moment là, notre système de sécurité sanitaire avait permis à notre pays de précéder les autres dans les mesures à prendre. J'ajoute que le réseau de veille sanitaire a également dû, au cours des derniers mois, consacrer beaucoup de temps et d'énergie pour nous préparer à affronter d'éventuelles attaques bioterroristes, ce qui a créé un surcroît de travail indéniable.
Mais la canicule a pris notre système de veille et d'alerte en défaut, au moment de l'appréciation de la situation. Il faut souligner que les multiples concepteurs de ce système n'avaient jamais imaginé une telle situation climatique ni ses effets. Si les missions de l'InVS, dont les textes donnent une présentation fort détaillée, sont très larges -pratiquement sans limites- la convention d'objectifs et de moyens signée avec la tutelle ne mentionne pas explicitement la veille climatique comme tâche prioritaire. En raison des crises de santé publique antérieures, la priorité était donnée aux périls infectieux et toxiques, sachant que nous vivons dans un pays tempéré qui n'est pas confronté à des situations climatiques extrêmes. D'ailleurs même les Etats-Unis, pourtant plus fréquemment victimes de situations climatiques difficiles, n'ont su anticiper la vague de chaleur de 1995 qui, dans la seule ville de Chicago, a provoqué près de mille morts en quatre jours seulement. Et je ne parle pas de la ville d'Athènes avec ses 2000 morts en 1987.
J'insiste sur ce point car la France a déjà connu, en 1976 et en 1983, deux épisodes de canicule. En 1983 la ville de Marseille avait constaté une surmortalité estimée à 300 décès. Depuis, un programme sanitaire spécifique a été mis en uvre dans cette ville. Mais jamais en 1976 ou en1983, le bilan épidémiologique n'a été dressé au plan national en termes de mortalité et de morbidité et jamais aucune leçon n'a été tirée de ces périodes en matière de politique publique. J'ai demandé qu'on calcule, a posteriori, la surmortalité pour ces deux périodes. Elle a pourtant été de 3000 morts pour 1976 et de 4700 décès pour 1983. Nous avons donc su tirer les leçons d'autres drames, ou d'autres crises de santé publique, infectieuses ou toxiques en apportant les réponses qu'il fallait. Quant aux canicules, elles ont été totalement mésestimées et c'est en soi un facteur explicatif de l'ampleur de la crise d'août 2003. Ce décalage éclaire notre changement de perception, désormais, face à de tels évènements climatiques extrêmes. Il y a désormais un avant et un après août 2003
De plus, la France ne dispose pas d'un système permettant la remontée de toutes les informations vers les réseaux d'alerte sanitaire. Qu'il s'agisse d'informations provenant des urgences, de la sécurité civile ou des pompiers. Il n'y a pas de système de surveillance de la mortalité fonctionnant sur un mode opérationnel. Les données sont seulement recueillies aux fins de décompte statistique ex post et de recherche scientifique. Il n'existe d'ailleurs pratiquement pas de tel système dans les pays qui nous entourent. Or, comme le souligne fort justement le Professeur Didier Raoult, dans un rapport qu'il m'a remis en juin dernier sur le " Bioterrorisme " : " la mortalité est un élément important de surveillance (...) La comparaison de la mortalité par tranches d'âge et de sexe dans les différents sites permet de repérer les phénomènes anormaux ".
Une telle surveillance se justifie plus encore après les évènements du mois d'août car face à une augmentation sensible de la mortalité, mais diffuse et hétérogène, aucune information de nature opérationnelle n'a émergé pour faire connaître ces morts silencieuses.
La séquence dans le temps des difficultés rencontrées par les services d'urgences hospitaliers montre clairement, en dehors de la Bourgogne et de l'Ile-de-France, qu'il n'y a eu aucune difficulté particulière avant le 10 août et qu'à ce moment là, la situation paraissait contrôlée dans les hôpitaux. Je tiens à votre disposition le tableau de la DHOS qui récapitule, par région et par jour, la situation des établissements hospitaliers au cours de la période concernée. Le compte rendu quotidien des ARH ne laisse absolument pas deviner l'ampleur du drame.
On comprend dès lors pourquoi la partie " émergée " du drame est ressentie, en apparence, comme un problème hospitalier et un afflux aux urgences. Ces difficultés apparaissent suraiguës à Paris et dans la petite couronne. Mais le drame humain qui se déroule reste silencieux.
De ce fait, il est indispensable, pour l'avenir, ainsi que le souligne le rapport du docteur Lalande, d'instaurer une étroite collaboration entre les différents services de la sécurité civile, des pompiers et de la santé. De même, nous devons être capables d'étudier, en temps réel, les causes de la mortalité. Il faut également construire un système d'alerte climatique très réactif.
J'ai souhaité comprendre immédiatement les raisons et les caractéristiques de la crise afin de définir les meilleures réponses à apporter. J'ai donc invité les trois experts les plus compétents sur la question des vagues de chaleur du Center for Disease Control (CDC) d'Atlanta aux Etats-Unis. Je communiquerai leur rapport préliminaire à votre mission. Que m'ont-ils dit lorsque je les ai reçus, le 29 août dernier ?
Tout d'abord, ils m'ont indiqué que la période de canicule que la France a connue du 2 au 4 août dernier est sans précédent dans l'hémisphère nord, depuis un siècle, dans un pays tempéré qui ne recourt que marginalement à la climatisation. Ils estiment aussi que le nombre de décès que nous avons enregistrés est cohérent avec les connaissances accumulées lors de ce type de catastrophe.
Ils considèrent ensuite qu'il s'agit d'une catastrophe naturelle. C'est eux qui le disent. Ils disent que c'est une catastrophe naturelle qui ne dit pas son nom, et que l'opinion publique a beaucoup de difficultés à reconnaître pour telle.
Ils ajoutent que lorsque les premières victimes arrivent aux urgences, l'alerte sanitaire a déjà 72 à 96 heures de retard.
Pour ces experts américains, la seule attitude à développer face à ce phénomène climatique est de nature préventive, au même titre qu'on se met à l'abri d'une tornade avant qu'elle ne survienne.
Aux Etats-Unis, des systèmes d'alerte précoce ont été mis en place. Ils reposent non pas sur des indicateurs sanitaires classiques de morbidité et de mortalité, mais sur des indicateurs météorologiques " avancés " recueillis grâce à un système d'information issu d'une coopération étroite entre les services de météo et les acteurs de la santé publique, de la sécurité civile et des services sociaux. Toujours selon ces experts du CDC, les indicateurs épidémiologiques sont en effet toujours trop tardifs pour déclencher l'alerte de façon efficace et de façon utile pour protéger les populations. Ceci n'exclut pas des investigations épidémiologiques rapides afin de guider et d'adapter au mieux les interventions des acteurs sanitaires et publics au cours de l'épisode et d'en évaluer l'efficience a posteriori. Aux Etats Unis, les plans de réponse à la chaleur sont mis en place par les autorités locales. Conçus selon des références méthodologiques et techniques similaires, celles du CDC, les plans sont adaptés en fonction des réalités locales car il n'y a pas de solution universelle et passe-partout. Chaque situation locale doit être appréciée spécifiquement. La réponse étant, à l'évidence médico-sociale, les Etats-Unis estiment que les municipalités sont les acteurs publics les mieux placés pour identifier les personnes âgées isolées et les prendre en charge. Ils recommandent, face aux vagues de chaleur, d'élaborer des plans d'intervention spécifiques aux grandes agglomérations françaises comprenant notamment l'accès des populations à risque à des espaces climatisés.
C'est bien entendu dans cette direction qu'il faut s'engager. L'organisation des groupements régionaux de santé publique prévue par la loi de santé publique va tout à fait dans ce sens.
Le deuxième point concerne notre système d'urgence, en voie de modernisation, et pour lequel des efforts supplémentaires doivent être consentis.
Encore une fois si l'alerte a été donnée par les urgentistes, dont je souligne à nouveau la qualité des équipes soignantes, cette crise a néanmoins mis en lumière certaines faiblesses dans l'organisation des urgences. Il convient d'en tirer les enseignements, d'évaluer et d'étudier les mesures à prendre pour moderniser en profondeur le fonctionnement de ces services. Depuis de nombreuses années, notre système d'urgence est en mutation. Plusieurs facteurs l'expliquent comme l'urbanisation croissante, le désengagement de la médecine de ville de la permanence des soins dans certaines zones, mais aussi la confiance renouvelée qu'inspire l'hôpital aux Français. Le nombre de passages aux urgences ne cesse donc de progresser et cette évolution exige des solutions adaptées.
Beaucoup a déjà été fait ces dernières années pour améliorer les moyens des services d'urgence, à la fois en investissement et en personnel. Depuis mon arrivée au Ministère de la Santé, la modernisation des urgences figure ainsi au premier rang de mes priorités. Nous avons conclu un accord pour tenter de mettre en place la réduction du temps de travail, qui ne facilite pas les choses à l'hôpital, et nous avons augmenté le nombre de postes. Il était également prévu cette année de fermer moins de lits, pendant la période estivale, que l'année dernière. Le 28 juillet dernier, j'avais ainsi indiqué que les fermetures de lits oscilleraient, durant l'été 2003, entre 8% et 11,6 %, contre une moyenne de 15 % constatée en 2002, avec, il est vrai, des difficultés prévisibles plus grandes à Paris et en Ile de France que sur le reste du territoire.
Tout ces efforts doivent être encore amplifiés, d'autant qu'il s'agit maintenant d'engager la nécessaire réorganisation globale du système pour lui permettre de fonctionner de la façon la plus efficace.
Je ne détaillerai pas ici les investissements exceptionnels prévus dans le cadre du chantier hôpital 2007 avec un volet " urgences " important.
Tout aussi important, un groupe de travail se réunit régulièrement depuis plus d'un an à la DHOS. Il est à l'origine de la circulaire sur les urgences publiée au mois d'avril 2003. C'est ce groupe qui sera consulté d'abord pour faire des propositions d'organisation. Je veux, ensuite, une large concertation avec l'ensemble des professionnels avant toute annonce précipitée.
Il est indispensable de comprendre que le bon fonctionnement des urgences exige qu'en amont la permanence des soins soit assurée en ville. C'est, à mes yeux, un service public qu'il convient de restructurer. Deux décrets sont en cours de publication à la suite du rapport de Charles Descours. Les dispositions nécessaires seront prises.
Il est tout aussi indispensable que les lits d'aval, lits de suite et de moyens ou longs séjours soient disponibles. J'ai parfaitement conscience de ce besoin. J'ai dit tout le rôle que devaient jouer à ce niveau les hôpitaux locaux. Une étude est en cours pour la création d'un grand nombre de lits pour accueillir les malades après leur passage aux urgences. C'est à mon sens un point essentiel.
De même, il convient de développer de véritables réseaux entre secteur public, secteur privé et établissements pour personnes âgées dépendantes. L'ordonnance sanitaire de simplification prise la semaine dernière facilite ce type de coopération.
Je me suis, enfin, engagé à créer une formation spécifique à la médecine d'urgence. Ce dossier important est largement avancé et devrait aboutir à la rentrée 2004.
Après l'alerte sanitaire et les urgences, la gériatrie
La gériatrie apparaît comme le troisième point sur lequel nos efforts doivent porter.
Plus spécifiquement, au seul plan sanitaire, il est nécessaire de créer systématiquement des lits de gériatrie aiguë dans tous les établissements possédant un service d'accueil des urgences et de généraliser les équipes mobiles de gériatrie. Il faut aussi instituer des réseaux ville-hôpital avec des services spécifiquement dédiés aux personnes âgées. La formation à la gériatrie doit être renforcée et rendue plus attractive.
Comme vous le savez, le Gouvernement travaille à l'élaboration d'un plan interministériel " vieillissement et solidarités ". Six groupes de travail ont été institués et doivent rendre leurs conclusions avant la fin du mois de septembre.
Parmi ces six groupes de travail, l'un est plus spécifiquement consacré à la prise en charge sanitaire des personnes âgées : il examinera l'organisation de la filière gériatrique ainsi que l'adaptation des métiers médicaux ou paramédicaux aux besoins du vieillissement de notre société. Par ailleurs, un groupe est consacré à l'amélioration de la prévention et à l'élaboration ainsi qu'à la mise en uvre d'un dispositif de veille et d'alerte. Ce plan " Vermeil " serait associé à l'organisation coordonnée au niveau territorial des intervenants professionnels ou bénévoles. Le plan serait élaboré au plan national mais sa gestion, c'est-à-dire son organisation, son déclenchement et sa mise en uvre relèveraient des acteurs locaux préalablement identifiés afin d'assurer un maillage territorial, une mobilisation des intervenants et une mutualisation des moyens pour combattre l'isolement des personnes les plus vulnérables.
Des propositions seront faites dans les prochaines semaines et dans les prochains mois conjointement avec le ministre des affaires sociales, François Fillon et le secrétaire d'Etat aux personnes âgées, Hubert Falco. Nous avons besoin de réponses d'ensemble, dans toute la dimension médico-sociale, élaborées dans la concertation.
C'est bien, en effet, le problème spécifique des personnes âgées qui a brutalement révélé les faiblesses de notre société, amplifiées par la longévité accrue au cours des vingt dernières années.
L'urbanisation dévorante avec son cortège de pollutions, de précarités et de solitudes a peu à peu contribué à une réelle déshumanisation de nos rapports à l'autre, de nos rapports à la vie et à la mort. On est surtout mort dans les grandes villes, on est souvent mort dans la solitude
Les personnes les plus fragiles sont évidemment les premières victimes. Et le vieillissement apparaît comme un défi, comme une confrontation inéluctable avec notre humanité. Toutes les études le montrent, les personnes âgées souffrent plus que d'autres de ce monde auquel elles sont souvent étrangères, avant même de l'avoir quitté. N'est-il pas significatif que dans cette période, les petits enfants, les personnes handicapées ont bénéficié d'une attention plus vigilante et ne figurent pas parmi les victimes. N'est-il pas bouleversant que la solitude définitive de certains morts abandonnés révèle que leur vie n'avait peut-être plus de sens ?
Il faut évidemment tirer les leçons de tout cela. Mais au-delà de l'alerte sanitaire, des urgences et de l'accompagnement des personnes âgées c'est un véritable rappel à l'ordre qui souligne les enjeux humains dans notre monde de demain.
Si certaines vies n'avaient apparemment plus de sens, il nous appartient désormais de donner un sens à leur mort pour qu'un tel drame ne se reproduise plus jamais.

(Source http://www.sante.gouv.fr, le 15 septembre 2003)